lundi 6 avril 2026

Faces noires

Colt & Coal de Vincent Brugeas & Mr Fab


Toutes proportions gardées, le destin du western en temps que genre est similaire à celui de la science-fiction : pensé – du moins dans sa version américaine – pour se faire le chantre d'un certain impérialisme, il a fini par être utilisé pour en déconstruire l'idéologie, l'exemple le plus frappant (et le plus génial) étant sans aucun doute Les Portes du paradis de Michael Cimino.


En mettant en scène, à Newcastle en 1894, une mine exploitée par des immigrés tchèques méprisés par leurs employeurs, c'est clairement dans cette veine irrévérencieuse que s'inscrivent Mr Fab et Vincent Brugeas (historien de formation, par ailleurs scénariste de séries médiévales de haut vol dessinées par Ronan Toulhoat, Le Roy des Ribauds, Ira Dei ou Tête de Chien, mais aussi co-scénariste avec Emmanuel Herzet d'un triptyque sur La Cagoule dessiné par Damour).


Sans même parler de son dessin (réaliste) et de son découpage (il y a en moyenne, par planche, 1,40 cases prenant la largeur d'une planche, or ces cases en scope fonctionnent un peu, selon moi, comme le format cinématographique), Colt & Coal semble pourtant vouloir imiter un western, exceptionnel mais classique par bien des aspects, comme Il était une fois dans l'ouest de Sergio Leone :

– le dessin de titre page 1 rappelle clairement le décor de la célèbre scène d'ouverture du film de Leone (mais nous n'y aurons bien sûr pas droit, vous allez bientôt comprendre pourquoi) ;

– Ben Cornwall, le chef des mercenaires, équivalent du Frank de Leone, porte un cache-poussière ;

– Horace Frick, le propriétaire de la mine au nom éloquent (Patrick Bouster l'a dit avant moi), toujours vêtu de blanc, dispose d'un “train personnel” (page 56), comme Morton, le grand méchant de Leone, mais sans ses grands rêves (il est juste préoccupé de “rentabilité”, voir page 32).


Outre le fait que nous ne verrons jamais Dorothy, le personnage féminin équivalent de Jill, dans une baignoire (son rôle est beaucoup plus intéressant, il faut bien le reconnaître, que chez Leone, voir notamment la page 45, où elle met en lumière le racisme ordinaire du shérif), il y a une différence de taille avec Il était une fois dans l'Ouest : ici, pas de Cheyenne, et surtout pas d'Harmonica.


Oh, il y a bien dans Colt & Coal une vendetta impitoyable, du type qu'on peut voir dans The Crow de James O'Barr (et toutes les oeuvres qui s'en souviennent, comme le Revenge de Coralie Fargeat), une vendetta, d'ailleurs quasi-fantastique (un des mineurs parlant de “golem” page 52, même si tout s'explique rationnellement au final) ; mais elle n'est pas racontée du point de vue du vengeur.


Le point de vue adoptée dans près de 80% des planches de Colt & Coal, c'est en effet celui d'un anti-héros digne du John McCabe de Robert Altman, le shérif de Newcastle, Jim Teasle, qui n'est guère qu'un laquais de (du ?) Frick, comme un mineur, Jindrich, le lui rappelle dès l'ouverture (page 5) ; le shérif en est tellement conscient qu'il se justifiera ainsi auprès d'un de ses adjoints, plus idéaliste que lui (page 40) :

Avec leur argent, ils peuvent tout. Ils sont tout. Nous devons être dans leur camp, Sam. Nous n'avons pas le choix. Je n'ai pas le choix.


Même si son attirance (sincère) pour Dorothy nous le rend (parfois) sympathique, au bout du compte ses compromissions le rabaissent, sans qu'il en ait conscience, au même niveau animal que ces “faces noires” (page 38) qu'il méprise, contrairement aux auteurs (l'arrivée du shérif à la mine page 12 rappelle, notamment en raison du point de vue subjectif, la célèbre scène de l'arrivée au camp dans Les Raisins de la colère de John Ford, beaucoup plus que les images minières de Qu'elle était verte ma vallée).


De ce point de vue-là, il me semble symptomatique que la bagarre des pages 58-61 se déroule dans une étable, et que le shérif y perde son chapeau (signe de civilisation ?) dès le début du combat : la violence animale de la scène marque évidemment la survenue au grand jour (quoique il fasse nuit) de la violence jusqu'ici larvée de l'exploitation (de la sombritude dirait Belette2911).


Jusque dans ses événements finals, Colt & Coal se révèle donc aussi désenchanté que la version director's cut du Grand Silence de Sergio Corbucci (sauf qu'ici, comme je l'ai déjà dit, il n'y a pas de Silence) – et d'une lucidité qui, il faut bien le dire, s'applique tout autant à notre (triste) monde soi-disant moderne, mais tout aussi avide (sinon plus) de ressources fossiles qu'en 1894 (page 71) :

Les hommes comme vous sont responsables d'innombrables horreurs. Et pourtant, ils n'en paient jamais le prix. Les mineurs s'épuisent à la tâche, les riverains voient leurs terres souillées.


Cimino, Leone, Altman, FordCorbucci : le simple fait que j'aie pu égrener ces grands noms du genre au cours de ma chronique a dû vous faire comprendre que Colt & Coal est un excellent western.





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