vendredi 9 janvier 2026

Tragédie géologique

Dans ma maison sous terre de Nicolas Martin


Présentant l'excellente nouvelle "Lune rouge", la rédaction du Bifrost 119 indiquait (page 6) avoir toujours pensé "que c'était dans le registre de l'horreur que Nicolas Martin donnait sa pleine mesure" ; l'observation se vérifie également avec Dans ma maison sous terre, qu'on pourrait hardiment décrire comme du Lovecraft sans tentacules (et sans racisme).


De façon semblable à Robert Jackson Bennett dans A lire à ton réveil (qui ressuscitait plutôt, lui, le fantastique pré-lovecraftien), Nicolas Martin convoque (en les retournant comme un gant, nous le verrons) les mythologies lovecraftiennes et l'horreur cosmique qu'elles véhiculent, non pour un simple hommage, mais bel et bien parce que la vision du monde sous-jacente à ce type d'histoires est peut-être, au fond, d'une actualité brûlante... de fièvre climatique, par exemple.


Rien que le titre de Dans ma maison sous terre, évidente allusion à la demeure sous la mer de Chtulhu, suggère que Nicolas Martin va en quelque sorte transposer (la mer devenant la terre) la mythologie de Lovecraft, auquel il emprunte aussi, à l'évidence, cette façon d'ouvrir un texte que Michel Houellebecq, dans son fameux essai sur Lovecraft, baptisait "l'attaque en force" – voyez la page d'entame (la 7), avec d'ores et déjà une petite friction avec le titre (puisque la maison évoquée n'est pas a priori celle du narrateur) :

"Jonas est mort.

C'est terminé.

Il a rendu son dernier souffle, là où il le souhaitait, dans sa maison au pied du terril."


Dans ce même essai, Michel Houellebecq soutenait aussi que "la construction, souvent subtile et élaborée, des textes lovecraftiens n'a d'autre raison d'être que de préparer les passages d'explosion stylistique" (un peu comme le fameux contraste lent / rapide dans, par exemple, les chansons de Nirvana) ; Nicolas Martin utilise clairement ce contraste, qui est sans doute il est vrai consubstantiel à tout bon texte fantastique (où il faut bien créer un cadre narratif rigide, pour mieux le faire ensuite éclater).


Plus précisément, le texte de Dans ma maison sous terre se présente, de façon classique dans le récit fantastique (lovecraftien ou non), comme un manuscrit rédigé par Joseph, le petit-fils de Jonas ; avant les deux brefs et explosifs chapitres finaux, ses trois premières sections, plus longues, incorporent chacune une transcription (pages 12-15, 28-30 et 40-44) du témoignage de Jonas, et la première comprend en prime des extraits de rapports médicaux (pages 17-19 et 20-22).


Outre qu'elle est particulièrement bien adoptée à une "tragédie géologique" (page 46), cette construction du récit en strates permet également de multiples effets de sens, chaque nouvelle strate éclairant la précédente d'une phosphorescence maladive, ajoutant toujours plus d'horreur tellurique à ce qui ne semblait au départ qu'une "banale" horreur sociale, digne du Jaurès de Brel (pages 10-11, première section) :

"Jonas avait 14 ans lorsqu'il a décroché son premier contrat. Est-ce que la chaleur, la pénibilité du travail, les émanations toxiques, les produits chimiques abrasifs, les journées à vivre couché, accroupi, ratatiné, de douze à quatorze heures d'affilée sans voir la lumière du soleil, le manque de sommeil, la nourriture chiche, le tabac brun, l'alcool ont contribué à freiner sa croissance et à déformer son corps ? Jonas aurait-il grandi comme un homme fort et robuste, comme mon père l'était ?"



Dès la section suivante (la deuxième), où le narrateur, Joseph, raconte ses retrouvailles avec Jonas, nous commençons à comprendre que les réponses à ces questions ne sont pas aussi simples qu'elles en ont l'air ; nous apprenons aussi à mieux connaître Joseph, qui se révèle, sans surprise, comme un personnage lovecraftien typique, à savoir un érudit, dont la quête solitaire peut pourtant impacter le reste du monde :

– "Il n'a jamais été question pour moi d'en parler à quiconque, et surtout pas à mon père. Je n'y ai même pas réfléchi, c'était une évidence. Il ne méritait pas de savoir. Ni lui ni les autres." (page 34)

– "Je ne sais pas ce qu'il adviendra dans les jours et les semaines prochaines. Combien périront. Mais grâce à Jonas, et désormais grâce à moi, la compréhension de ce qui nous entoure, ce qui nous gouverne et ce qui nous détruira est rendue possible." (page 35)


Au vu de ces deux passages, vous pourriez suspecter que le narrateur manifeste cette démesure (hubris) contre laquelle, selon moi, les littératures de l'imaginaire nous mettent si souvent en garde ; mais en fait, comme le prouvera la suite, il est plutôt du genre à accepter autant son destin (moïra) que son ignorance fondamentale, là où les autres humains sont fermement convaincus "de détenir les clés de la science, des techniques et de la compréhension des lois de l'univers" (page 45) et de savoir "ce qui distingue l'inerte de l'animé" (page 49, où l'on retrouve le grand thème du fantastique, le brouillage des frontières notionnelles).


Là encore, cette illusion cognitive est un thème cher à Lovecraft (et plus généralement aux littératures de l'imaginaire, plus pascaliennes que cartésiennes, j'en parle beaucoup ces derniers temps) ; mais Nicolas Martin lui redonne une actualité en insinuant qu'elle est sans aucun doute le ferment de notre fin future (page 50-51) :

"Après tout, méritons-nous de survivre ?

La civilisation humaine, la supériorité d'Homo sapiens n'est-elle pas en train d'atteindre ses limites en nous précipitant vers une apocalypse que nous avons nous-mêmes provoquée ?"


Après "Lune rouge", Nicolas Martin confirme donc, avec Dans ma maisons sous terre, son affinité avec l'horreur (cosmique ou stellaire), et signe un excellent texte post-lovecraftien (dont, je le précise, je ne vous ai évidemment pas cité les meilleurs passages, pour que vous puissiez les découvrir dans des conditions optimales).





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