vendredi 28 janvier 2022

Les meilleures influences sont les mauvaises

Courtney Crumrin 1/2 & 2/2 & Chroniques des Crumrin 1 de Ted Naifeh


La parution en 2021 d'un volume (Chroniques des Crumrin 1) regroupant la séquelle et les deux préquelles de la série majeure de Ted Naifeh, Courtney Crumrin, m'offre l'occasion de parler de celle qui est sans doute un des meilleurs personnages de sorcière de toute la bande dessinée mondiale (j'y ajouterai volontiers la Yûko Ishihara de xxxHolic, le manga qui a inspiré le nom de ce blog).


La série principale comprend 6 épisodes de 4 chapitres, qui sont regroupés en intégrale noir et blanc de 2 volumes, ou en intégrale couleur de 3 volumes : si cette dernière fait un cadeau idéal pour un jeune parent à qui l'on voudrait faire découvrir la série (étiquetée "jeunesse", mais tout de même très sombre – on y meurt beaucoup), l'amateur ou l'amatrice de dessin préférera l'intégrale noir et blanc, qui permet sans doute de mieux apprécier le travail de Ted Naifeh (même s'il a choisi lui-même son coloriste).


Pour moi, en effet, Ted Naifeh est, dans le genre expressionniste, un des meilleurs orfèvres en noir et blanc de toute la bande dessinée : je n'hésiterai pas à le rapprocher, dans un autre genre, de Didier Comès, d'Andreas (Rork & Capricorne) ou de José Roosevelt (Ce, L'Horloge), voire des mangakas inspirées par l'art nouveau (les Clamp de xxxHolic, ou la Kamome Shirahama de L'Atelier des sorciers, autre histoire de sorcière prometteuse).


Pour Courtney Crumrin, Ted Naifeh use à la fois d'astuces de cartoon (comme chez Carl Barks, les personnages n'ont que trois doigts, pointus qui plus est, et Courtney Crumrin n'a pas de nez, comme Voldemort) et de procédés plus élaborés, comme les innombrables clins d'oeil aux perspectives déformées du caligarisme (visibles notamment dans les portes de la maison Crumrin, ou dans certaines scènes d'action) ou le découpage aéré (avec un taux moyen de 1,38 cases prenant la largeur d'une planche).


Ce dessin volontairement expressionniste (Ted Naifeh usera d'un style beaucoup plus réaliste pour Nights Dominion) n'est pas pour rien dans le charme qui se dégage de l'histoire, pourtant centrée sur un personnage au caractère bien trempé (peut-être un peu trop).


Celle qui, malgré ses treize ans, va devenir "la plus dangereuse sorcière de Hillsborough" (tome 2/2 page 359) le déclare elle-même dès sa première aventure (page 116 du tome 1/2) : "je suis grossière, j'ai mauvais caractère et, au fond, je n'aime pas les gens" – alors pourquoi diable est-elle si attachante ?


Une réponse, parmi d'autres : Courtney Crumrin n'attache aucune importance aux normes sociales, contrairement à son arrière-grand-oncle et mentor, Aloysius Crumrin (notez, au passage, la ressemblance de ce nom avec celui d'Aleister Crowley) ; là où ce dernier s'attache au formalisme des institutions, même quand elles sont visiblement en déliquescence, Courtney privilégie les lois profondes qui gouvernent le coeur humain.


Comme dans l'analyse bien connue que Claude Lévi-Strauss fait du mythe d'OEdipe, Courtney Crumrin va réagir (quasi-épidermiquement) toutes les fois que des rapports de parenté se trouvent sous-évalués ou sur-évalués :

– quand ses parents (et ses camarades de classe) lui manifestent de l'indifférence, dans le premier épisode (ici, elle va devoir apprendre à faire avec, la solitude étant son amie la plus fidèle) ;

– quand le bébé des Finch est échangé contre un changeling, dans le premier épisode (Ted Naifeh s'inspire ici, sans doute, du film Labyrinthe de Jim Henson, et de Maurice Sendak à travers lui ; simplement, le résultat du voyage dans le Royaume souterrain n'est pas celui attendu) ;

– quand aussi bien l'humaine Hermia Harken que l'Effroyable duchesse ne font rien (ou presque) pour sauver leur enfant adoptif commun, Skarrow, dans le deuxième épisode (comme le prouve la page 193 du tome 2/2, Ted Naifeh fait ici référence à Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur, avec Aloysius Crumrin en Atticus Finch) ;

– quand la mère de Malcom, l'ancien ami de Courtney, le surprotège dans le troisième épisode ;

– quand Blake Trianne veut, par jeu, changer son frère Jospeh, dit Joey, en Créature de la nuit, dans le troisième épisode ;

– quand Magda Markovic refuse d'écouter son coeur, qui le pousse vers Jan, dans le quatrième épisode.


Toutes ces manifestations dévoyées d'affection, qui vont accroître la méfiance de Courtney Crumrin envers "l'amour sans réserves" (page 79 du tome 2/2, où le personnage frôle l'aromantisme), sont autant d'atteintes à la mesure, d'hubris quoi – et l'hubris, c'est, sans aucun doute, un des grands thèmes de Courtney Crumrin.


Du reste, le cinquième épisode est précisément centré sur une apprentie sorcière qui va trop loin, Holly Hart, et la conclusion des aventures de Courtney Crumrin, dans la continuité du deuxième épisode, verra l'héroïne s'opposer, une fois de plus, aux institutions magiques, gouvernées par "des hommes stupides, égocentriques et réactionnaires" (page 194 du tome 1/2), "des enfants gâtés, jamais satisfaits" (page 345 du tome 2/2).


En sus donc d'incarner (paradoxalement ?) un idéal antique de mesure, Courtney Crumrin acquiert donc un statut féministe (du reste, les femmes font sans doute partie des personnages les plus intéressants de la série ; rajoutons à celles déjà évoquées brièvement Calpurnia Crisp et Cerridwen Olds), voire anti-raciste (elle ne considère pas les Créatures de la nuit comme inférieures) ou anti-spéciste ("on a pris possession de toute la surface de la planète ; ça suffit pas ?", page 330 du tome 1/2).


On le voit, sous sa (trompeuse) étiquette "jeunesse" (la série comprend tout de même un clin d'oeil à Psychose, page 139 du tome 1/2), Courtney Crumrin brasse des thèmes adultes, sans jamais perdre son caractère divertissant : c'est sans doute parce que, fondamentalement, il s'agit d'une histoire d'apprentissage (la série prend d'ailleurs fin avec la fin du mentorat qui relie Courtney à Aloysius), et qu'il est difficile, dans un apprentissage, de faire l'impasse sur la cruauté de notre monde.


Tels quels, les six épisodes de la série principale se suffiraient à eux-même, mais Ted Naifeh n'a pas pu s'empêcher d'y adjoindre deux préquelles et (pour l'instant), une séquelle, regroupées dans le volume 1 des Chroniques des Crumrin.


Les deux préquelles reviennent sur la jeunesse d'Aloysius Crumrin, et sa relation compliquée avec la mère de Calpurnia Crisp, Alice Crisp : quoi qu'elles reprennent ce même thème de l'hubris, elles valent surtout pour leur ton primesautier et la variété de leurs aventures surnaturelles ; Ted Naifeh est ici clairement sous l'influence (revendiquée) de Mike Mignola.


La séquelle se penche sur le sort de Wilberforce Crumrin, qui se retrouve à entretenir avec Courtney la même relation d'apprentissage que celle-ci entretenait avec Aloysius : c'est l'occasion pour Ted Naifeh, non seulement d'approfondir son univers (nous apprenons, par exemple, le nom de la canne-épée d'Aloysius, Ruptor Maledicta, et le fardeau qui s'y attache ; nous y croisons un maillot jadis porté par le père d'Axel Artaud, entrevu dans la série-mère ; nous nous rappelons que, décidément, les vampires ne réussissent pas à Courtney), mais aussi de livrer une nouvelle (et brillante) variation sur le thème de l'amitié (Will Crumrin se retrouve confronté à la même problématique de la solitude que Courtney), en introduisant des personnages prometteurs (Tucker ou Cinnamon, qui semble tout droit sortie de Gloomcookie, le premier titre de Ted Naifeh).


C'était la bonne surprise de 2021 : en poursuivant la saga des Crumrin, entamée en 2002, Ted Naifeh ne l'a pas affadie le moins du monde, au contraire (même si Courtney n'occupe plus, désormais, le devant de la scène) ; maintenant comme auparavant, les meilleures influences sont les mauvaises (titre d'un T-shirt qui résume bien l'esprit de la série selon moi).