mercredi 2 septembre 2026

La conspiration des chamanes

 The Strangers de Na Hong-jin


Le numéro 272 de Mad Movies baptisait “horde sauvage” cette vague de réalisateurs coréens amoureux des mauvais genres qui a surgi au début du XXIe siècle, et il y rangeait Park Chan-wook (l'auteur d'Old Boy, né en 1963), Bong Joon-ho (l'auteur de Parasite, né en 1969), Kim Ki-duk (né en 1960), Ryoo Seung-wan (né en 1973), Kim Jee-woon (né en 1964) ; vu sa date de naissance (1974), on pourrait aisément y ajouter Na Hong-jin (dont le prochain film, Hope, va bientôt sortir, soit dit en passant).


Un film comme The Strangers – dont le titre même pose question, nous le verrons – s'empare en effet de motifs bien connus tant des amateurs de polar (une vague de crimes touchant un petit village, à la Fulci) que de fantastique (la possession et l'exorcisme à la Friedkin, le somnambulisme zombie à la Romero), mais les utilise de façon plus distanciée que naïve, de façon à mettre en lumière l'absurdité de l'existence – presque à la Beckett.


Il y a en tout cas dans The Strangers, comme chez l'écrivain franco-irlandais, une véritable esthétique du chaos, au sens où les décors des maisons visités par le personnage principal sont toutes encombrées de bric-à-brac, un peu comme dans certains polars chinois (People Mountain People Sea), mais en opposition directe aux intérieurs bien rangés des appartements japonais aperçus par exemple dans Guilty of Romance ou dans Shokuzai – c'est que l'aliénation décrite est différente, celle d'hommes pour qui le moindre objet pourrait servir à la survie plutôt que celle de femmes au foyer.


Le personnage principal, justement, un sergent de police nommé Jong-gu, est à l'unisson de ce décor surchargé : même s'il aperçoit un détail-clé sur la première scène de crime qu'il visite, il nous est d'emblée présenté comme un balourd, tant physiquement (le visage empâté de Kwak Do-won, qui n'a rien du minet coréen typique) que moralement (la scène de sexe dans la voiture, la scène où il se fait malmener par une femme au visage couvert de suie, mais aussi la scène où les plombs sautent dans le commissariat).


Suivant l'esthétique “démocratique” élaborée par les romanciers réalistes de la fin du XIXe (le changement a été remarqué aussi bien à l'époque, par Paul Bourget dans ses Essais de psychologie contemporaine, que plus tard, par exemple par Jacques Rancière dans Les Bords de la fiction), cette médiocrité – au sens premier du terme – ne va pas l'empêcher d'être embarqué dans un drame que les anciens Grecs – et les Français du XVIIe – auraient réservé à un personnage grandiose : la “contamination” de sa fille, Kyo-jin (j'emploie à dessein un terme flou, quoique exact).


A briser ainsi un des présupposés de la fiction aristotélicienne – donc hollywoodienne – en faisant vivre à un personnage ordinaire (de comédie) une histoire littéralement extraordinaire (de tragédie), Na Hong-jin ne pouvait qu'être amené à rompre également un autre présupposé, celui de la clôture narrative, qui réclame, dans un polar classique, la révélation finale des responsables de la tragédie – ici la puissance surnaturelle à l'oeuvre, je laisse de côté les champignons, comme le protagoniste.


Or dans The Strangers, comme sans doute dans la vraie vie, où il est difficile de savoir qui blâmer pour ses infortunes, la responsabilité semble osciller, sans jamais vraiment se fixer, entre trois personnages, peut-être les étrangers du titre : le Japonais, désigné comme coupable par la rumeur, puis par la femme en blanc, puis par le chamane, qui se ravisera finalement ; la femme en blanc, qui semble suivre le Japonais et qui indisposera le chamane ; le chamane lui-même, ne serait-ce qu'en raison de sa vénalité (mais pas que).


On pourrait résoudre cette apparente contradiction en supposant que Kyo-jin est l'enjeu d'un affrontement ou d'une conspiration entre ces trois forces (d'où d'ailleurs le titre de ma chronique, clin d'oeil à James Herbert), ou en remarquant, comme le fait Thomas Day, qu'il s'agit tout simplement d'une pluralité d'interprétations, animiste ou chrétienne, des événements (comparable d'une certaine façon à Rashomon).


Il me semble toutefois que le propos du film est précisément d'organiser cette instabilité causale / herméneutique, d'une façon qui préserve la linéarité (et la tension) du film, chaque révélation détruisant en quelque sorte la précédente – contrairement donc aux spirales narratives déployées par un David Lynch dans, mettons, Lost Highway, mais avec sans doute un questionnement similaire sur la nature de la réalité (la parenté avec Lynch a aussi été soulignée par Thomas Day).


Voyez la première rencontre entre Jong-gu et la femme en blanc, qui jette des pierres à ses pieds en se rapprochant de lui (soit une façon très lynchienne d'attirer son attention), puis qui l'entraîne dans la maison incendiée qu'il gardait pour lui raconter ce qui s'y est passé ; la scène se prolonge jusqu'à ce que Jong-gu perde de vue la femme et, à la place, rencontre le Japonais, d'une façon étrangement semblable à la rumeur ; puis Jong-gu se réveille en hurlant dans son lit – et nous nous demandons quand exactement a commencé son rêve, et si la femme en blanc a pu l'induire.


Ce genre de confusion entre le rêve – la rumeur – et la réalité n'est pas fréquent dans le film au point de nous déstabiliser complètement, mais il est me semble-t-il significatif de l'univers bâti par Na Hong-jin : un monde où nos croyances – toxiques – finissent par déteindre sur le réel et colorer – de rouge sang – nos actions, au point de nous rendre étrangers à nous-mêmes (là est peut-être le vrai sens du titre, et le sens de la conversation avec le vieux prêtre, sans parler de la confrontation du diacre avec le Japonais).


Ce monde, c'est celui, je l'ai dit, d'un personnage ordinaire (comme nous), et même si The Strangers, par son absence de clôture narrative et sa vision du monde comme labyrinthe (voir les scènes dans la forêt), se rattache clairement au méta-polar (ici fantastique, donc irrégulier), la façon dont il épouse le point de vue – souvent étriqué – de Jong-gu nous rend immédiatement palpable les questions "métaphysiques" qu'il pose, sans avoir besoin de les verbaliser.


De ce point de vue-là, ma chronique est sans doute plus maladroite que le film ; mais elle aura au moins eu le mérite d'essayer de pointer l'étrangeté fondamentale de The Strangers – qui est loin, bien loin, de n'être qu'un simple thriller naturaliste (or les critiques presse, mêmes pertinentes comme celle de Jacky Bornet, ont tendance à mon sens à ne voir du film que cet aspect).




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