Women in Chains (deuxième version) de Thomas Day
Parce que je le trouvais d'une actualité folle, j'avais chroniqué, l'an passé, la première version (pentalogique) du recueil Women in Chains, ignorant (mais subodorant ?) qu'une deuxième version allait bientôt voir le jour (ouvrage lu en service de presse, avec une objectivité à peine entamée par la fierté de faire partie des "malgré eux" de la page 273, celles et ceux dont Thomas Day a utilisé les remarques pour rebâtir le recueil).
Disons-le d'emblée : que vous ayez lu ou non la première mouture du recueil, vous devez absolument lire cette nouvelle version – dite "redux", peut-être improprement, parce qu'elle est en fait plus longue ; sans doute vaudrait-il mieux parler de "final cut", à condition de préciser que, comme Glauber Rocha, Thomas Day travaille en analogique, et qu'il coupe la pellicule avec les dents.
Je n'emploie évidemment pas au hasard ces comparaisons cinématographiques : j'en parlais déjà dans ma précédente recension de Women in Chains, la technique narrative de Thomas Day a beaucoup à voir avec le montage, au sens où il juxtapose des scènes en nous laissant le soin de tirer nos propres conclusions, évidemment orientées par ses choix discrets de prise de vue (il ressemble en cela au Gus van Sant d'Elephant, pour prendre un exemple filmique qu'il apprécie).
Dit autrement, le sens de ses textes s'élabore tout autant grâce à ce qu'il choisit de ne pas montrer, car contrairement à sa réputation (quelque peu infondée), Thomas Day ne montre pas toujours tout, nous laissant le soin d'imaginer le pire (et de le blâmer ensuite pour des visions qui sont en fait de notre ressort) – les illustrations (superbes) d'Anouck Faure dont s'enrichit cette deuxième version me semblent le souligner, en pratiquant, dans l'espace d'une image, ces rapprochements que Thomas Day déploie d'ordinaire dans la temporalité d'un texte, voire d'un recueil entier.
Peut-être plus que la précédente version en effet (j'aurais tendance à être d'accord avec Gromovar sur ce point), ce Women in Chains nouvelle manière déploie des effets de sens entre les nouvelles : en récrivant un des textes du recueil initial et en en supprimant un ("Poings de suture") ; en encadrant tout le recueil par deux citations du Gimme Shelter des Rolling Stones et deux courtes (mais percutantes) nouvelles ("En guise d'amuse-gueule : une amatrice" et "Coda : le sac d'entraînement") ; en ajoutant une (excellente) novella ("El Fantasma), qui me semble rééquilibrer l'ensemble et rendre plus clair le propos de Thomas Day.
En séparant également Women in Chains en deux parties, "Le Livre des sorciers" et "Le Livre des sorcières" (des "filles du feu", dit la page 176), de respectivement quatre et trois nouvelles (mais la quatrième nouvelle de la première partie, "Eros Center", fonctionne en fait comme un point de bascule, de passage d'une partie à l'autre), Thomas Day souligne également qu'il entend interroger l'asymétrie fondamentale entre ces deux archétypes de la culture populaire, au fond analogue à celle entre "séducteur" et "pute" mentionnée par Cassandra page 159 (je parlais d'homme fatal et de femme fatale dans ma chronique de 2025, c'est la même idée).
Comptez : cinq nouvelles, moins une (la dernière), plus deux (en ouverture et fermeture), plus une novella, ça fait sept textes en tout – et ça tombe bien, parce que l'art de Thomas Day (en bon auteur d'imaginaire), c'est précisément de promener, sur les grand-routes de notre société sexiste, non pas un miroir à la Stendhal, mais un prisme, histoire de décomposer la lumière blanche d'ensemble en sept bandes de couleur, plus significatives que le blanc de n'importe quel auteur dit réaliste.
Parler de "grand-routes" (ou de "traversée" comme Creotive Media, qui va jusqu'à voir dans le recueil un roman) a d'autant plus de sens ici que ce Women in Chains est bel et bien (peut-être plus que l'autre, mais peut-être aussi que le chroniqueur obtus que je suis l'avait manqué) un parcours (chromatique), chaque texte succédant au suivant comme autant d'étapes sur un chemin menant vers un monde un peu meilleur (car moins sexiste).
Je vais maintenant suivre les pas de Thomas Day, et scruter l'une après l'autre chacune des couleurs de son spectre (oui, je tiens à ma métaphore) ; je me permettrai de renvoyer si besoin à ma chronique précédente, notamment pour les structures des nouvelles (bon, ça vous fera deux chroniques à lire, mais ce recueil le mérite).
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Indigo comme "des raisins secs mis à tremper" (page 23), une image qui arrive tardivement dans "En amuse-gueule : une amatrice", mais qui participe à délicatement contre-balancer (montage !) la crudité (toute relative) des scènes précédentes.
La nouvelle est racontée à la deuxième personne, ce qui a le mérite à la fois d'anonymiser l'amatrice éponyme, donc de nous signaler que son histoire a valeur d'exemple, mais aussi et surtout d'interpeller, plus sans doutes que les lectrices, les lecteurs qui consomment peut-être ce type de films pornos en ignorant (délibérément ?) les conditions de leur production (page 20, avec une figure de femme complice et servante des "sorciers", annonçant la Bobby de "Nous sommes les violeurs") :
"Quand tu rejoins la maquilleuse dans la chambre qui sert de loge, elle te sourit.
"Tu tournes avec Greg et Henry, tu as de la chance. Ils envoient du lourd, ils vont te déboîter."
Tu n'es pas sûr d'avoir envie d'être "déboîtée". Mais la fille donne l'impression qu'elle aimerait être à ta place, que c'est plutôt positif, et que tu vas jouir comme jamais."
Ici Thomas Day s'inspire vraisemblablement, comme le signale Gromovar, de l'affaire French Bukkake, mais la nouvelle me semble tout autant renvoyer aux déclarations de Karen Bach (devenue actrice du Baise-moi de Virginie Despentes & Coralie Trin-Thi) sur la façon dont sont considérées les femmes dans l'industrie pornographique : comme "un morceau de bidoche à l'abattoir" (page 21).
Accessoirement, la nouvelle pointe également les limites, quand il est employé dans un cadre profondément sexiste, du concept de "mot de sécurité" (page 21 ou 22), qu'on a pu voir, en fiction, dans la bande dessinée Polaris de Fabien Vehlmann & Gwen de Bonneval ou, de façon plus légère, dans un épisode de la deuxième saison du webtoon Batman Wayne Family Adventures.
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Rouge comme "le sang" de Carmen (page 40) versé par Sergeï dans "La Ville féminicide", où se tapit peut-être un sorcier plus inquiétant que lui... (D'où l'efficace structure composite de ce texte, voir mon analyse dans la chronique de 2025.)
En partant pour Ciudad Juarez faire du "tourisme sexuel" (page 45), Sergeï choisit délibérément de s'inscrire dans la droite lignée de son père (donc de la sorcellerie au masculin) plutôt que de rester à Fort Worth s'occuper de sa mère – un choix à l'opposé de ceux faits ultérieurement dans le recueil par les personnages d'Orhan ou de Thomas Diallo (page 30, notez comment Sergeï qualifie sa mère, ou comment il éviscère la clim') :
"En deux heures, pas davantage, il a préparé son sac, vidé les comptes de la sorcière endormie, laissé indemnes ses juteux placements, retiré du ventre de la clim' une pleine poignée de composants électronique, avant de les jeter aux chiottes.
Quand sa mère s'est enfin réveillée, hurlant qu'elle avait besoin de son bassin, Sergeï était au téléphone avec son père, incarcéré au pénitencier fédéral de Dallas. Il a salué le vieux – "je pense à toi, papa" – a fermé la porte blindée derrière lui et, d'un coup de pied, cassé la clé dans la serrure."
Le système (sadique) qu'il va découvrir, et où il va s'inscrire, est certes beaucoup plus perturbant que l'industrie pornographique de la nouvelle précédente, mais il relève au fond de la même logique capitaliste, celle qui voit dans le corps des femmes (ici, Carmen) une matière première comme une autre (page 40) :
"La vraie question, ce n'est pas tant : pourquoi ces cinq mille femmes, oui, cinq mille, pas cinq cents, ont été assassinées ? La vraie question, c'est : à qui profite l'existence d'une ville industrielle, d'une grande ville-frontière où la vie des ouvrières ne vaut rien ? Même pas les cinq dollars qu'on leur donne en échange de huit ou neuf heures de travail."
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Violet comme "la marque" (page 75) que porte – dans son âme comme sur son corps – la lieutenante Sayeda dans "Nous sommes les violeurs" (de façon générale, les marques corporelles sont importantes dans ce Women in Chains : Sergeï était déjà tatoué, Isabel le sera aussi, ainsi que Tadanobu).
Ici, le sorcier est Toubib, "le gourou de la compagnie" (page 80) chargée de "démanteler le réseau de production d'opium" (page 65) en Afghanistan par tous les moyens, y compris "une campagne de viols délibérée" (page 76) ; et même si cela le place dans un camp opposé (en apparence ?) à celui de Sergeï, au bout du compte la femme est toujours vue comme un carburant, servant ici à alimenter le brasier de l'humiliation, une "humiliation" (page 65) censée conduire au changement politique (page 68) :
"Toubib ? Il est vraiment grillé ce mec, vous n'avez pas idée. Il tenait des discours improbables sur l'inévitable prise de parole des femmes violées, sur le bien que ça allait faire à la société afghane, sur ce qui s'était passé au Darfour. Au début, je croyais que c'était le moyen qu'il avait trouvé pour ne pas avoir de remords. On a tous un truc. Mais non, il croyait vraiment à ses salades."
Vous l'aurez compris, c'est dans cette nouvelle (toujours aussi magistrale) qu'apparaît, pour la première fois, le thème (si important dans le recueil, j'y reviendrai) de l'attention à accorder à la parole des femmes (ici les victimes) ; simplement, ici, comme je l'avais déjà signalé dans ma chronique de 2025, en plaçant leurs propos sur le même plan que celui des hommes (ici les bourreaux) et en leur posant des questions stupides, les historien.ne.s n' offrent guère qu'une version dévoyée de cette attention, celle précisément qu'avait prévue Toubib – comparez avec cette discussion entre femmes rapportée par Sayeda (pages 74-75) :
"J'ai parlé une fois du viol dans mon immeuble, j'en ai parlé un peu à la vieille qui garde mon fils. Elle m'a dit que son mari l'avait violée tant de fois que je pouvais me considérer comme chanceuse. Je lui ai dit que ce n'était pas pareil, alors elle a ri en me demandant : "Vraiment ?""
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Bleu comme la "piscine" (page 111 ou 133) de monsieur André, où se nouent et se dénouent les destins de Félicité et d'Orhan dans "Eros Center".
Nous sommes toujours dans une exploitation du corps féminin, ici organisée par un sorcier qui utilise "une magie du sang et de la fièvre, une magie des jungles de l'Ouest" (page 119) pour forcer des jeunes femmes africaines à se prostituer (page 104) :
"Félicité est morte aujourd'hui. Joy vient de naître, et Joy m'appartient : le parcours trois trous, l'âme et le reste. Et surtout, ne t'avise pas d'essayer de m'échapper. J'ai ton âme, tes papiers. Je peux faire de ton corps un chef d'oeuvre de douleurs, comme si tu avais des parasites dans le ventre, dans la tête et les yeux, sous chaque centimètre carré de peau. Il y en a qui préfèrent crever plutôt que de se sentir grignoter de l'intérieur, avec des galeries dans le cerveau, et des trucs blancs sur blanc qui se trémoussent dedans."
Dans une scène qui, d'une certaine façon, est l'exact inverse de la scène d'Hostel où la victime s'adresse à son bourreau dans sa langue, l'habituelle relation à sens unique entre une prostituée (réduite au rang d'objet) et son client va prendre fin quand Orhan, plutôt que d'essayer de coucher avec elle, va interroger Félicité (page 112) :
"Orhan coupe la télé et commence à parler anglais avec la jeune femme.
D'où viens-tu ? Quel âge as-tu ? Comment en es-tu arrivée là ?
Joy ne répond pas à la dernière question et sort un carnet à dessins.
Elle montre les croquis de sa famille, réalisés de mémoire."
Grâce à la médiation d'Orhan (rendue possible par la capacité d'attention dont il a fait preuve), Félicité va retrouver son nom, son âme, son passeport mais aussi ses rêves, comme le signale d'ailleurs la structure éclatée de la nouvelle, à la Dragon (j'en parlais dans ma chronique de 2025, plus la nouvelle approche de sa fin, et plus on remonte dans le passé de Félicité, sans que jamais on ne soit perdu).
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Vert comme l'herbe du Groenland où s'est réfugiée Cassandra dans "La Vérité sur la sorcière de l'est", réécriture de "Tu ne laisseras point vivre..." que Gromovar juge "plus efficace, plus cohérente que dans sa version précédente" – en tout cas, elle me semble mieux s'inscrire dans la nouvelle structure du recueil, peut-être aussi parce que la novella qui suit, "El Fantasma", en fait mieux ressortir l'essentiel.
Outre la structure composite du texte, alternance (du moins au début) entre neuf chapitres à la troisième personne et cinq extraits du "carnet" (page 179) de Cassandra, cette nouvelle version ne lie pas le futur meurtrier de Cassandra à son passé (ce qui en fait un homme lambda, symétrique de l'amatrice anonyme de la première nouvelle) et ne crédite pas Jornriel d'une quelconque intention de se venger – il écoute certes Cassandra, mais fait montre d'un certain scepticisme, bien digne d'un gaslight movie (page 175) :
"– T'as imaginé tout ça. C'est une crise."
Surtout, la réclusion volontaire de Cassandra apparaît comme une volonté délibérée de ne pas exploiter son don ("voir la grande mort pendant la petite", comme dit joliment Gromovar), donc ne pas chercher à instaurer un quelconque contre-pouvoir face au patriarcat, mais simplement de vivre à côté, en toute liberté – une thématique qui annonce "El Fantasma" (pages 178-179) :
"Cassandra posa la main à plat sur son mont de Vénus.
Un pouvoir cruel.
J'aurais pu m'en servir pour ne manquer de rien, mais j'ai fait un autre choix.
Il faut que j'en sois fière, jusqu'au bout.
Fière d'être la sorcière de l'est."
En mettant en scène une femme "aromantique" mais "excitée en permanence, ou presque" (page 158), Thomas Day n'entend donc pas reconduire l'image, chère autant aux réalisateurs de films pornos d'aujourd'hui qu'aux chasseurs de sorcières de jadis, de la femme à la sexualité débridée, mais bien de souligner qu'une femme a aussi le droit d'être comme cela, si elle le souhaite (l'idée sous-jacente est qu'inverser un stéréotype ne suffit pas à le faire disparaître, bien au contraire).
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Jaune comme le "sable clair" (page 188) de ce désert qu'arpente Isabel, alias "El Fantasma", l'ennemie jurée de Boko Haram... mais dans cette novella où convergent toutes les pistes ouvertes ailleurs dans le recueil, la vengeance n'est peut-être pas l'essentiel, seule compte la liberté.
Dans un récent podcast sur Elbakin, Thomas Day (enfin, son double maléfique) saluait L'Adieu au roi de Pierre Schoendoerffer (qui fit partie du cercle d'écrivains-baroudeurs regroupés autour de Joseph Kessel) ; ce n'est sans doute pas un hasard donc si "El Fantasma" commence exactement comme Là-haut : un personnage (ici, Yannick Diallo) est amené par un officiel (ici, un haut fonctionnaire du Quai d'Orsay) à enquêter (ici, en fouillant dans ses dossiers) sur la disparition dans un pays dangereux (ici, le Tchad) d'un grand reporter (ici, Thomas Diallo, le père de Yannick).
Le nom de Thomas Diallo ne laisse aucun doute à mon sens (contrairement à l'amant néo-zélandais de Félicité, par exemple) sur le fait que ce personnage est, sinon un avatar de Thomas Day, du moins une incarnation de la posture, narrative sinon politique, qu'il entend adopter face aux sorcières, comprenez aux femmes libres – les écouter, certes, mais aussi et surtout se tenir à leurs côtés, comme le symbolise du reste la photo décrite page 257 :
"L'autre photo a été prise au Tchad, dans un jardin mal entretenu, quelque part dans la banlieue est de N'Djamena. Tu poses sur cette photo, Papa. Tu t'y tiens droit, tout sourire, à côté d'une femme (beaucoup plus petite que toi, forcément) en treillis camouflés. Elle porte des rangers clairs, un chèche et de grosses lunettes de soleil noires, très Hollywood boulevard. Son fusil de sniper, qu'elle porte en bandoulière, est à peine visible sur la photo, mais bel et bien présent."
Thomas Diallo est tout autant, à sa façon, une incarnation de ce que je nomme le contre-exotisme de Thomas Day, à savoir cette façon de prendre pour décor un pays étranger (le Mexique, l'Afghanistan, l'Allemagne, le Groenland, le Tchad), mais sans ce recul condescendant qu'impliquerait l'exotisme, bien au contraire – voyez comment Thomas Diallo défend sa conception de l'immersion dans un ailleurs face à une possible financière (page 207) :
"Mais revenons à mon projet de travail au Tchad: j'ai un avantage sur les trois journalistes exécutés.
[Voix 3] : Lequel ?
[Voix 2] : N'est-ce pas évident ? Je suis noir, moitié sénégalais par mon père, moitié camerounais par ma mère. Mes deux parents sont musulmans et pratiquants. J'ai grandi dans cette fois, même si je m'en suis éloigné à l'adolescence. J'ai commencé à me laisser repousser la barbe il y a un mois."
Forcément, avec un journaliste pour protagoniste, le thème de la parole (féminine) à recueillir prend ici toute son ampleur ; mais Thomas Diallo est loin d'être le seul à avoir écouté Isabel, il y a aussi, dans son passé, Manu, comme elle le raconte page 236 (et oui, on pense fatalement à Orhan) :
"Il m'a redonné un peu d'argent, il m'a écouté parler des heures, ne s'absentant qu'une fois pour faire une course, une façon polie de dire qu'on doit aller régler son compte à quelqu'un ou livrer un truc illégal. Il m'a appris à parler de moi, à me confier à quelqu'un. En l'observant, j'ai appris à écouter les autres, j'ai appris la patience."
La liberté de ton (et de comportement) étant contagieuse, on ne s'étonnera pas si Isabel en vient, à son tour, à en inspirer d'autres, à commencer par sa logeuse, qui témoigne ainsi de ses conversations avec elle (page 221, avec un écho de la conversation de Sayeda évoquée plus haut) :
"Au début, j'écoutais, rien de plus. Choquée par la liberté de ses mots, je restais sans voix. Elle disait "bite" quand nous, Africaines, utilisons des métaphores plus douces. Elle parlait de ça comme les hommes en parlent entre eux, pire peut-être. Après l'avoir écoutée plusieurs fois, j'ai réussi à partager certaines choses intimes avec elles, pas en utilisant les mêmes mots. Mais les mots utilisés ne changent pas grand-chose quand on parle de son intimité, le mur à sauter n'est pas plus bas parce qu'on dit "pénis" au lieu de "bite"."
Même si Isabel a aussi fréquenté un prêtre, ces échanges ne me semblent pas relever (ou du moins pas totalement) de la confession (donc de cette culture de l'aveu que le Michel Foucault de La Volonté de savoir avait repéré dans notre monde moderne, bien avant l'avènement des réseaux sociaux) ; s'il s'agit bel et bien de faire advenir par la parole une subjectivité qui n'existait peut-être pas auparavant, l'enjeu n'est pas d'assujettir les désirs ainsi formulés à une quelconque norme sociale (avançant plus ou moins masquée), mais bien plutôt de les soustraire à tout pouvoir et de les laisser jouer librement.
Isabel devient ainsi, plus peut-être que Cassandra, avec qui elle partage beaucoup de choses (notamment la liberté de ton et de comportement, on l'a vu), une vivante incarnation de la Liberté, aussi inoubliable à sa façon que Sogolon, La Sorcière de lune de Marlon James (et oui, ce n'est sans doute pas un hasard si Mona Chollet figure aussi dans les remerciements de la page 273) – voici la profession de foi d'Isabel (page 255), où elle prend ses distances avec les Femens :
"La vraie femme, c'est la sorcière, elle est libre. Comme un homme, elle a le pouvoir entre ses jambes, elle marche avec le jaguar, et ça, aucune religion, aucune féministe ne peut l'accepter. Car le féminisme européen, si j'ai bien compris, c'est la recherche d'une loi juste pour les femmes, d'un rééquilibre législatif. Mais le monde est fou, en déséquilibre constant. Une loi juste pour un monde fou ne sert à rien."
Ainsi présentée, "El Fantasma" peut vous sembler une pure abstraction, mais c'est loin, bien loin d'être le cas, la force de la novella résidant également dans la façon dont Thomas Day met en scène, avec un respect au moins égal à celui de Thomas Diallo, un corps de femme cabossé par la vie, et néanmoins plus vivant que toutes les parfaites plastiques hollywoodiennes (page 242) :
"J'ai remarqué alors que son visage était asymétrique, et que cette asymétrie renforçait son charme au lieu de le diminuer. Elle avait un profil remarquable, et l'autre était tatoué, marqué, l'os de la pommette mal ressoudé. Les gens assimilent l'asymétrie à la laideur, mais rien dans la vie et les rapports humains n'est absolument symétrique."
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Orange comme les "gants" de boxe (page 207) que porte Kaori dans "Coda : le sac d'entraînement", pour se défouler en pestant intérieurement contre le mec toxique de sa soeur, Tadanobu... mais attention, c'est une nouvelle à chute, au sens propre comme au sens figuré – je n'en citerai donc qu'un extrait d'apparence anodine, pour ne rien déflorer du texte (page 268) :
"Kaori essuie la sueur qui inonde son visage. Et se remet à cogner.
A peine entré, t'essayes de me coincer près du réfrigérateur, tu me caresses les cheveux en discutant..
Tu crois quoi, que j'ai les cheveux très courts pour plaire aux voyous dans ton genre ?"
Le recueil s'ouvrait sur une figure de femme malmenée par des "sorciers" ordinaires, il se ferme sur une figure de "sorcière" ordinaire (beaucoup plus en tout cas qu'Isabel), une femme capable de tenir tête à un sexiste de bas étage ; cette symétrie, soulignée par une même (fugitive) intervention d'une personne âgée à la fin du texte, nous fait mesurer tout le chemin parcouru, dans Women in Chains, du "Livre des sorciers" au "Livre des sorcières" – du côté sombre du spectre à son côté le plus lumineux.
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