Pétrole Niveau Zéro d'Emmanuel Delporte
On commence à s'y habituer : en hors collection, Flatland publie des oeuvres aux marges des littératures de l'imaginaire, relevant par exemple de cette anticipation sociologique chère à Ballard : voyez Avant le dernier jour d'Andrevon – mais aussi, donc, le court et percutant Pétrole Niveau Zéro d'Emmanuel Delporte (nouvelle lue en service de presse).
Chroniquant l'anthologie Lucioles, je vous parlais de la nécessité de reconnaître qu'il y a, dans la possession d'une (grosse) voiture et la quantité de carburant qu'elle consomme, bien plus qu'une simple commodité sociale, comme les écologistes eux-même le croient trop souvent ; il y a là, au contraire, la marque d'une véritable identité de groupe – ce que la chercheuse Cara New Daggett appelle la “pétro-masculinité”, et le journaliste mis en scène par Emmanuel Delporte, “les mascus shootés au pétrole”.
Démasquer une telle idéologie ne peut se faire qu'au moyen d'une certaine mise à distance (une distanciation dirait Brecht), une prise de recul qui permette d'entrevoir, sous la réalité familière, des idées délétères – voyez comment le journaliste de Delporte (un professionnel du langage donc) détecte le virilisme latent dans le culte de la voiture (oui, rien de neuf depuis Marinetti) :
“Il y a quelques années de ça, je le répète, j'aurais écrit un texte à propos des courbes avantageuses et des carrosseries fuselée, et des types en salopette auraient eu des rires gras, l'oeil pétillant, et leurs mains pleines de cambouis auraient malaxé de la pâte Fimo. Vous voyez ce que je veux dire. C'était l'époque où il était tout à fait admis et normal de mettre la main au cul de sa secrétaire, de la serveuse du restaurant, de l'amie qui vous accompagnait pour une sortie, et bon, si ça dérapait un peu, on n'allait pas en faire un scandale.”
Comme les femmes ou, d'ailleurs, les maisons, les voitures sont donc, pour le groupe dominant, des traductions concrètes d'une certaine position sociale (des trophées, quoi) ; et plus que leur possession et, surtout, leur ostension, c'est la peur de perdre ces marqueurs identitaires qui soude véritablement le groupe, composé à part ça d'individualités disjointes – voyez comment les gens réagissent, dans l'article du journaliste, à la destruction d'une voiture :
“Quelques badauds observaient la scène en silence, comme pendant un enterrement. Un type passait la main sur les phares démolis, puis avait ramassé quelques morceaux de plastique épars, comme des trésors précieux. Sur son visage marqué, la peine causait des sillons profonds. J'imaginais que c'étais le proprio. J'étais passé d'un pas tranquille à côté du rassemblement, les mains dans les poches. Je me sentais plein de vie, joyeux, lumineux. J'avais dû me retenir de ne pas siffler une mélodie guillerette.
Les badauds se réunissaient et communiaient sous les feux de la dépanneuse, ils discutaient à voix basse, comme on le fait pour ne pas déranger une famille en deuil. Tous ces gens qui ne se parlaient jamais et se croisaient sans se voir se trouvaient réunis par le drame.”
C'est bien là le problème qui se pose au groupe ascendant (les écologistes), comme je le disais dans ma chronique de Lucioles : enrayer la catastrophe écologique en cours passera forcément par la destruction de ce que Cara New Daggett appelle les “pétrocultures” (l'appel à la bonne volonté des membres du groupe dominant ne suffira pas) – et je vois mal comment cette guerre des imaginaires pourrait ne pas déboucher, comme ici, sur “une épidémie de violence”, menée par “une armée de l'ombre” (notez la référence de Delporte au livre de Kessel sur la Résistance).
Vous l'aurez compris, cette “GUERILLA” (inévitable ?) est le sujet de Pétrole Niveau Zéro, un slogan abrégé en PNZ dans le texte ; je ne pense pas être dans l'erreur en pensant autant à Allemagne année zéro de Rossellini (d'où d'ailleurs le titre de cette chronique) qu'à DMZ (le sigle anglais pour “zone démilitarisée”) – en tout cas le monde tel que le décrit (à raison) Delporte est lui aussi marqué par une indifférence sinistre (que le journaliste espère écorner à grand renfort de capitales) :
“Tout le monde s'en foutait des GAMINS qui crevaient dans les mines pour extraire le cobalt utilisé dans les batteries, alors les GAMINS et les OURS POLAIRES relevaient de la même engeance, de celle qu'on pouvait laisser crever parce que les OURS POLAIRES vivaient loin et étaient moins utiles qu'une bagnole, et parce que les GAMINS COBALT étaient pauvres, maigres et condamnés de toute façon dans leur pays pourri, alors autant qu'ils servent à quelque chose. Vous ne savez pas situer Kolwezi sur une carte du monde, pourtant c'est le nom qui personnifie l'échec de l'espèce humaine.”
Au vu de tout ce que j'ai avancé jusqu'à présent, vous pourriez peut-être penser (à tort) que le texte de Delporte manque de subtilité ; mais ce n'est pas le cas, en raison notamment du recours à ce que Stéphane Lojkine appelle un dispositif de récit, à savoir (je simplifie) un texte dont les diverses parties se détricotent l'une l'autre – voyez La Bossue de Saô Ichikawa ou Vilnius Poker de Ricardas Gavelis pour d'autres exemples du procédé, dirigés respectivement contre le validisme et le stalinisme, pour le dire vite et mal (le Lost Highway de David Lynch peut aussi s'analyser ainsi, soit dit en passant).
De fait, Pétrole Niveau Zéro comprend deux parties, la première (dont j'ai tiré jusqu'à présent toutes mes citations) se présentant comme un article de journal (clandestin), et la deuxième décrivant la distribution de “ce fantasme d'une insurrection de grande ampleur”, tout en nous invitant à reconsidérer, donc, le statut de la première partie.
Sans rentrer dans le détail de la trajectoire narrative ainsi décrite par Pétrole Niveau Zéro (histoire de préserver votre plaisir de lecture), je dirai simplement que le texte fonctionne comme un de ces films d'horreur politique (Les Chiens d'Alain Jessua ou The Land of Hope de Sono Sion) dans lequel l'horreur ne meurt jamais vraiment – simplement, ici, l'horreur ne l'est que d'un point de vue pétro-masculiniste, d'un point de vue écologiste elle serait plutôt de l'espoir...
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