lundi 8 juin 2026

ABC de l'espoir

Lucioles – 15 fictions pour des futurs écologiques


Anticapitalisme


Dans la postface (qui à mon sens aurait pu être une préface) à cette nouvelle anthologie de La Volte (lue en service de presse), Vincent Lucches de Reporterre, le média primitivement à l'origine de ces nouvelles, explique non seulement le titre de l'anthologie (un article de Pier Paolo Pasolini), mais aussi son concept.


L'idée de base (j'en parlais déjà en chroniquant Philofictions d'Ariel Kyrou), c'est que nous sommes en pleine “guerre des imaginaires” (page 245), autrement dit à un moment où l'idéologie du groupe dominant (les capitalistes) se heurte à l'utopie d'un groupe ascendant (les écologistes) – pour reprendre les termes de Paul Ricoeur relisant Karl Mannheim (voir L'Idéologie et l'utopie, page 236).


D'un côté, une véritable “religion du capitalisme” (page 238, voir aussi ma chronique des Angles morts du numérique ubiquitaire pour l'évangélisme technologique), qui définit hélas, parmi une grosse partie de la population, une véritable identité de groupe, que Cara New Daggett a baptisé “pétro-masculinité” (page 242) – je dit “hélas”, parce qu'abattre une identité de groupe, même pour les meilleures raisons (écologiques) du monde, c'est presque aussi violent que d'abattre les personnes dudit groupe (la résistance au changement n'est donc pas un vain mot).


De l'autre, des récits se voulant “écologiques, excitants et subversifs” (page 233), mais qui, pour être efficaces, doivent suivre me semble-t-il une de ces deux voies escarpées (tenter de mettre un pied en même temps sur les deux étant, à mon sens, l'assurance de finir écartelé.e ou de perdre l'équilibre, voir par exemple le texte de Corinne Morel Darleux) :

– être plus plausible que d'ordinaire en SF, puisqu'il s'agit de dessiner une voie réaliste de sortie du capitalisme, un chemin crédible de la dystopie actuelle vers l'utopie ;

– adopter au contraire un point de vue délibérément irréaliste, afin de faire basculer le débat sur un plan symbolique et/ou humoristique, pour y dire des choses difficilement formulables autrement (par exemple la violence que je viens d'évoquer, dans la nouvelle de Sabrina Calvo).


Au passage, notez que certaines positions de Vincent Lucches mériteraient d'être relativisées, comme sa méfiance de la dystopie (après tout, un bon constat peut pousser au combat, surtout s'il a pointé l'endroit du système où les rouages sont déjà rouillés) ou son affirmation suivant laquelle “la science-fiction mainstream reste celle de l'imaginaire capitaliste” (page 243 ; ici je rappellerai juste qu'une fiction-panier de Claire North est en finale du prix Locus, aux côtés d'un roman antifasciste de Ray Nayler).


Même si l'anthologie comporte au moins deux chefs d'oeuvres (les nouvelles de luvan et de Sabrina Calvo), et que le reste est de (très) bonne tenue, les Lucioles ici réunies me semblent tout autant fonctionner comme des expérimentations de laboratoire, qui visent un “arrachement à l'imaginaire morbide du capitalisme” (page 241), mais y restent parfois engluées, à battre des ailes dans la boue – ce qui peut toujours servir bien sûr au papillon de la flaque d'à côté...


Ces Lucioles dessinent clairement en tout cas un ABC de l'espoir, où le A vaudrait (donc) pour Anticapitalisme (le premier stade de la démarche, abattre ce à quoi l'on s'oppose), le B, pour Biofuturisme, et le C, pour Communalisme (ces deux derniers termes étant situés au stade suivant de la démarche, définir ce vers quoi l'on tend) – je vais donc, pour ma recension détaillée, répartir (arbitrairement parfois car ces thèmes se recoupent) chacune des nouvelles du recueil dans trois sections différentes (oui, vous êtes bien dans la première).


Dernière remarque avant de commencer le parcours critique, et elle n'est sans doute pas anodine quand il s'agit de combattre la “pétro-masculinité” (page 242) : pour une fois, les femmes se taillent la part du lion dans une anthologie, avec 10 textes sur 15 – une proportion qui se retrouve quasiment à l'identique dans les personnages mis en scène.


C'est d'ailleurs avec une véritable SF Queen que je vais commencer cette recension, Catherine Dufour, dont la nouvelle n'arrive qu'en sixième position dans le recueil, mais qui est sans doute la première à questionner, de façon humoristique, la question du combat anti-capitaliste au centre de cette section ; son texte nous conte en effet l'histoire d'un “Happyculteur” qui découvre, quasi-littéralement, une dernière poche de résistance à l'écologie ambiante (page 59) :

Dans la pénombre, il distingua une rangée d'étagères rouillées et, sur ces étagères, un alignement de bidons couverts de crasse mais encore très reconnaissables.. Un frisson glacé secoua l'échine de Croisille. Il dégringola du cabanon et courut le plus vite qu'il put à l'antenne locale de Remédiation Rébellion.”


Malgré un “drone porteur” (page 55) à l'existence peu plausible dans le monde low tech décrit (une charrette à bras l'aurait avantageusement remplacé, mais évidemment, l'ancrage SF du texte n'aurait alors pas été aussi marqué), le texte soulève me semble-t-il la question de la souplesse d'esprit nécessaire pour éviter tout sectarisme malvenu dans les luttes écologiques – un texte bien dans la manière de son autrice donc.


Les choses se durcissent (légitimement) avec le texte d'Hélène Laurain, qui imagine pour les lobbyistes du nucléaire un destin similaire à celui des criminels sexuels dans le Contrition de Portelas & Keko (mais sans intrigue policière), à savoir la vie dans un “Nuclear Park” mortel mais tout confort (page 74) :

Les maisons sont soigneusement décorées – on a pu emporter les tableaux, l'argenterie et le linge de maison qui n'avaient pas été confisqués. Les bâches réfléchissantes, que l'on déplie manuellement en bulle autour de la ville, protègent aussi bien de l'hyperhiver que de l'hyperété.

Chaque foyer dispose d'un jardin, les enfants peuvent jouer au foot, se balancer dans les hamacs. Il y a même un mini-golf doté d'un restaurant tout à fait correct, et deux courts de tennis.


Cette nouvelle a l'intelligence d'adresser cette question de l'identité (et du mode de vie associé) à laquelle les ultra-riches ne renonceraient pour rien au monde ; mais elle laisse en suspens la question de savoir si la classe moyenne aurait réellement pu renoncer à ce même idéal toxique (venu d'en-haut comme le soulignait en son temps Thorstein Veblen) suite à la catastrophe décrite dans le texte.


Avec Stéphane Servant (auteur soit dit en passant d'albums “jeunesse” toujours très intelligents, comme Le Masque avec Ilya Green), nous restons dans le thème de la revanche contre les ultra-riches, mais dans une tonalité beaucoup plus humoristique, les “Pirates” éponymes ayant détourné une navette remplie de milliardaires en cryo-sommeil à destination de Mars (page 97, saurez-vous mettre des noms de famille sur les prénoms cités ?) :

Monsieur Elon, Monsieur Donald, Monsieur Bernard, Monsieur Jeff, Monsieur Vincent et tous les autres, même quand ils dorment, ils aiment savoir que nous on travaille. Qu'on s'occupe de leur estomac, de leur vessie, de leur derrière.

Ca doit les aider à faire de beaux rêves, sans doute.

Nous on trime, eux ils rêvent.

Ca s'appelle le mérite, il paraît.

Et en plus, ils ronflent.


Si la nouvelle dénonce l'accaparement des “ressources de la Terre” (page 98) par une poignée d'oligarques, son but premier (c'est bien la raison pour laquelle je l'ai rangée dans cette section plutôt que dans la troisième et dernière) me semble bien de mettre symboliquement à bas l'imaginaire colonisateur des techno-capitalistes – et si la révolte décrite peut sembler improbable, elle ne l'est pas plus au fond que le voyage spatial qui la déclenche (aller dans l'espace pose de plus gros problèmes que ce qu'on croit généralement).


Le temps est venu de vous parler de ce qui constitue à mes yeux un des chefs d'oeuvre de ce recueil, “Le Ciel déraciné” de Sabrina Calvo, un joyau noir VNR-DTR qui réussit le pari de concentrer en quelques pages un bon siècle de littérature (Les Grandes espérances de Dickens, Le Vent dans les saules de Grahame, Fahrenheit 451 de Bradbury, L'Orange mécanique de Burgess, L'Histoire sans fin de Michael Ende) pour mieux vous l'expédier à la figure – je choisis délibérément un passage moins spectaculaire, mais emblématique de la dystopie où vit le “héros” de l'histoire (page 108) :

Sur la couverture il reconnut un arbre à l'envers, ses racines poussant dans le ciel. Il reconnut les arbres. On lui avait appris à les couper à la tronçonneuse dans un jeu vidéo pour construire des colonies sur Mars.


Sous ses dehors de conte poétique (le texte se situe ouvertement, vous l'aurez compris, sur ce plan symbolique que j'évoquais plus haut), la nouvelle n'en dissèque pas moins habilement les mécanismes de ce conformisme obtenu par la crainte, et soulève frontalement la question de la violence (symbolique ?) nécessaire pour abattre un monde dominé par “les adultes et leurs passions tristes d'enfants ratés” (page 111).


Enfin, en anticipation de la section suivante de ma chronique, le texte de Vincent Message, Tout le reste disparaîtra”, nous place dans la tête d'une forme de vie radicalement étrangère – et hostile – à la nôtre... un fasciste ordinaire, obligé de se plier à une mesure mise en place par la gauche (page 136, vous aurez reconnue le vieux fantasme démocratique du législateur propulsé à n'importe quelle place de la société, normalement en fin de mandat, et non au début comme ici) :

A peine élue, la présidente a tenu sa promesse et repris une des mesures que portait le mouvement : avant de prêter serment en août, les élus devraient en passer par un stage d'immersion dans un métier pénible, vivre juillet dans les conditions les plus dures, pour se rappeler ce que travailler veut dire, savoir où en est ce pays et ce qui peut encore le faire tenir debout. Ceux qui refuseraient n'auraient pas le droit de siéger.


Même si le texte (par ailleurs subtil) perd sans doute de vue quelques tristes vérités (aucune canicule ne pourra infléchir l'opinion publique dans un sens écologique, la gauche ne s'unira jamais, aucune femme ne pourra arriver au pouvoir dans une Cinquième République marquée par le mythe de l'homme providentiel, aucun fasciste ne doutera jamais), il a au moins le mérite de souligner que les amoureux de “la sacro-sainte compétitivité” (page 140) se situent “du mauvais côté du réel” (page 141) – donc doivent être combattus.


Biofuturisme


Le philosophe multiversaliste Dominique Lestel appelle “zoofuturisme” cette tendance de la SF écologique contemporaine à voir dans l'animal l'avenir de l'humain, plus particulièrement par le biais d'hybridations (Les Furtifs d'Alain Damasio en est probablement l'exemple le plus connu, même si les animaux éponymes sont imaginaires, d'où une ambiguïté métaphysique que je soulignais dans ma chronique de L'Etoffe dont sont tissés les vents d'Antoine St. Epondyle).


A mon sens, ce concept (en effet prégnant) devrait être élargi, non seulement aux histoires parlant de fusions “mentales” avec des animaux (le génial Défense d'extinction de Ray Nayler), mais à toute histoire où l'anthropocentrisme et le technocentrisme cèdent la place de façon claire et nette au biocentrisme pour affirmer l'importance d'une relation équilibrée avec la Vivante (suivant le joli terme de Li-Cam) – raison pour laquelle je parlerai ici de “biofuturisme”.


Si le titre de la première histoire de l'anthologie, “Tulpa is the New IA”, me semble significatif de cette volonté de recentrage, le texte (bien écrit à part ça) de Corinne Morel Darleux n'échappe pas totalement à l'imaginaire du capitalisme, qui valorise les récits d'entrepreneurs disruptifs (et le technosolutionnisme), ni à l'imaginaire New Age, friand en pouvoirs psi (page 10 ; je rappelle, au passage, que nous utilisons bel et bien la totalité de notre cerveau, oui, même les capitalistes) :

Quand les écrans s'étaient éteints, quand le silence de l'IA conversationnelle avait laissé les gens seuls et désemparés, quand les derniers oiseaux avaient cessé de voler, malgré son âge déjà avancé, Kim Vagamon avait été la première à récupérer ses capacités de concentration et à découvrir les facultés inexplorées du cerveau.


Evidemment, les tulpas éponymes, fortement inspirés des daimons de Philip Pullman, fonctionnent plutôt comme un symbole de la nécessaire reconnexion à notre part animale ; mais pouvons-nous vraiment trouver satisfaisante cette compensation symbolique (et quelque peu anthropocentrée) à la sixième extinction de masse ? Après tout, le monde décrit ressemble à celui esquissé par Philip K. Dick dans Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?...


Le Parleterre” de Li-Cam (l'autrice de “Baies de soleil” dans Soleil.s) est plus optimiste, une bonne partie de la biodiversité ayant été préservée suite à des mesures drastiques que nous ne ferons qu'entrevoir ; le texte se concentre en effet sur l'expérience empathique que va vivre sa narratrice, pourtant sceptique au départ (page 25) :

Communiquer avec la Vivante me paraît impossible quel que soit la technologie. Il existe entre nous, les humaines, et le monde animal et végétal un fossé qui me paraît infranchissable.

Le Parleterre est censé héberger une IA thérolinguistique, capable de communiquer avec toutes les créatures de la Vivante.

Comme je l'ai déjà mentionné, je n'y crois pas, et je me demande pourquoi nous, les humaines, avons besoin de ce type de simulacre.


Outre la structure quasi-religieuse du texte, qui décrit au fond une conversion, la plausibilité de l'IA décrite me paraît sujette à caution, tant techniquement qu'éthiquement (la surconsommation énergétique induite par la quantité de capteurs et de serveurs nécessaire pour réunir et exploiter les données suffirait à elle seule à précipiter la catastrophe écologique, d'autant qu'il existe des millions d'espèces inconnues) ; mais évidemment, la machine fonctionne comme un de ces traducteurs universels dont parle Alice Ray dans Traduire au futur, comme une commodité visant à acheminer plus rapidement l'histoire vers sa destination première – ici, l'altérité d'un non-humain.


Dans “La Révolution, c'est de l'eau”, un texte qui parle aussi de la confiscation par l'industrie “des ressources en eau du territoire” (page 34, un problème qui commence sérieusement à se poser), Wendy Delorme pousse un cran plus loin la plongée dans l'altérité du vivant, en suggérant qu'un écosystème aquatique (ici, la Rize lyonnaise, mais ça pourrait aussi bien être la Bièvre francilienne) peut être considéré comme un véritable être vivant, avec des droits (page 37) :

Les enfants s'endorment en rêvant au ruisseau fantôme, enterré de mains d'homme. Oui, les humains font cela, pense Lucie : ensevelir les ruisseaux, vider les lacs et assécher les terres, inonder des villages en montant des barrages, comme les enfants construisent leurs châteaux de sable en bord de mer, creusant des douves, des bassins, des galeries. Jusqu'à ce que la marée vienne lisser la plage, effacer toute trace de leurs pas. L'humain parfois oublie qu'il est seulement de passage.


En opposant un marteau-piqueur libérateur à une bétonneuse sabotée, le texte initie également une réflexion bienvenue sur la technique (et sur son rôle), mais se retrouve à glorifier un outil particulièrement caractéristique de cette brutalité fasciste que l'Adorno de Minima moralia percevait dans nos objet modernes – d'autant que du béton craquelé s'enlève tout aussi facilement, mais plus lentement, avec, mettons, un simple pied-de-biche (je dis ça, je dis rien).


S'inscrivant toujours dans cette même préoccupation pour l'altérité non-humaine, Feelin”, la nouvelle de Jean-Marc Ligny (l'auteur de La Mort peut danser), nous place d'entrée dans une conscience autre, qui ne l'est, peut-être pas tant que ça au final (l'enjeu du texte tenant précisément à cet apprivoisement) ; à l'inverse d'une méthode classique en SF (la stratégie des termes-fictions décrite par Alice Ray dans Traduire au futur, qui vise à nous faire imaginer de nouveaux objets avec de nouveaux mots), nous devons ici identifier les objets familiers désignés de façon inhabituelle par la narratrice (page 63) :

Le longues-oreilles broute un tapis de graineuses au pied d'un avachi – ces trucs morts en non-pierre envahis par le vert, aux miasmes acides et piquants, qui gisent aux pieds des grandes cavernes hautes et pourrissent lentement en virant au roux, avachis sur leurs quatre pattes rondes à peau noire.


Cette ironie post-apocalyptique ne peut bien sûr manquer d'évoquer Régis Messac et son Quinzinzinzili, avec une différence de taille : ici l'auteur suggère que certaines choses perdues peuvent être retrouvées (je reste flou à dessein pour ne pas vous gâcher votre plaisir de lecture) ; c'est certes optimiste, mais aussi problématique, car minimisant (sans le vouloir probablement) l'irréversibilité de la catastrophe climatique en cours.


Voici le moment (tant redouté) de vous parler (probablement très mal) du second chef d'oeuvre de cette anthologie, “La Cure” de luvan, dont le titre initial était “Celle qui écoutait les fées”, et qui était présenté (non sans raison) comme une “parabole de l’évolution de notre relation aux non-humains” ; vous en déduirez sans doute (et vous n'aurez pas totalement tort, même si le texte est au fond très réaliste) que l'autrice se place d'emblée sur ce plan symbolique que j'évoquais plus haut, mais ce n'est pas tout à fait ça, et pas seulement parce que, comme son récent Cant, le texte de luvan lorgne du côté des Pierres de Caillois (page 125, je corrige la coquille) :

Ailleurs vivent des fées nues aux yeux clairs et à la peau sombre. Ailleurs encore, elles ont l'aspect de montagnes, sacs de tuf, stalagmites. Vivent en cordillères, essaims, pépinières. Elles s'adaptent quand vous vous obstinez, valsent comme vous chutez à force de tenir debout. Dans le Grand Canyon, où frappent soixante degrés Celsius, elles se sont sublimées en fumerolles, façons de djinns polyvalents.


A travers le portrait d'une poétesse imaginaire (inspirée à l'évidence de Rachel Carson, la première écologiste au monde) qui promène un regard autre sur le monde, en quête d'imaginaires “traces de l'occupation fée” (page 124), ce texte indescriptible réussit à mon avis le pari improbable d'incarner à lui seul ce changement de regard et/ou de paradigme nécessaire pour faire advenir un monde autre – mais évidemment, il restera probablement hermétique à tous ceux qui ne voient autour d'eux que des gisements à exploiter...


Communalisme


Dans un monde où les ressources (alimentaires, énergétiques, minières, mais aussi culturelles, nous le verrons) vont fatalement aller en s'épuisant, deux choses paraissent évidentes : d'abord, il va falloir recourir à des politiques de dénatalité, histoire de diminuer notre emprise sur la planète (un thème qui est probablement le grand absent de cette anthologie) ; ensuite, il va falloir organiser le partage, la mise en commun, desdites ressources – et ce thème du “communalisme” (dixit Elio Possoz) est central dans de nombreuses nouvelles (il était déjà là, rappelez-vous chez Stéphane Servant ou Wendy Delorme).


C'est très clair dans la nouvelle de Sylvie Lainé (l'autrice des Yeux d'Elsa), qui commence comme un détournement humoristique des Rats de James Herbert (ce coup-ci, “Les Rongeurs” éponymes s'en prennent au plastique), mais qui s'intéresse bien plus à la façon dont, privés de réseau internet, les gens vont réinventer un véritable peer to peer hors-ligne pour partager des films (page 19, avec en prime une réflexion bienvenue sur la fragilité intrinsèque de la culture) :

Le plus compliqué, c'est de faire un bilan, pour avoir la liste des titres qui sont chez l'un ou chez l'autre. Surtout que les gens n'ont pas toujours envie de fouiller dans leurs archives, il faut les aider. Il y a des trucs qui sont stockés sur de vieux ordinateurs. Mais ça ne vaut pas le coup de remettre de vieilles machines en service si c'est pour récupérer des trucs faciles à trouver, tu vois.. Va falloir organiser tout ça. Localement, et globalement. Moi je pense que tous ceux qui ont des trucs un peu rares feraient bien de les dupliquer.


Quoique sans prétention (la mutation décrite, sans être totalement impossible, est des plus improbables, et le renoncement décrit est bien plus modeste qu'il ne devrait l'être pour que notre planète survive), la nouvelle pointe tout de même cette inertie généralisée qui fait qu'aucun changement ne survient jamais tant qu'il n'est pas forcé par les circonstances (voir l'actuelle crise des carburants) – et en tant que telle n'est pas exempte d'un certain désenchantement sous son vernis comique.


D'une certaine façon, c'est cette même idée du partage culturel que Juliette Rousseau met en scène dans “La Première matriarche” ; en décrivant un enterrement dans un futur low tech, cette nouvelle en vient très vite à s'interroger sur la façon dont un récit peut souder une communauté (page 50) :

Il fallait continuer le tissage, nouer entre eux les éléments disparates de leur trajectoire, sceller le commun d'un récit que tous.tes pourraient faire leur et transmettre, une épine dorsale pour permettre aux générations suivantes de vivre aussi par les ressorts d'une histoire partagée.


Si le texte ne mentionne que par la bande (“la guerre, les épidémies” de la page 49) les événements catastrophiques ayant mené au présent qu'il décrit, c'est bien parce qu'il entend poser la question de l'identité de groupe (et du plan symbolique où elle se forme) – contrairement à ce que le titre laisse (peut-être hâtivement) sous-entendre, il ne s'agit donc pas de distinguer une femme parmi d'autres, toutes les anciennes ayant le même passé que la défunte, mais bien de célébrer un collectif en partant d'une de ses membre.


Avec “Le Temps d'un café”, la nouvelle de Ketty Steward (autrice se livrant toujours à des expérimentations très intéressantes dans ses textes, voir “Les Petites filles en noir” dans HP22), le culturel est également convoqué (d'où les neuf dictons rythmant le récit), mais par le prisme d'une ressource (le café), devenue rare dans un monde encore très numérique (donc imparfait), mais ayant déjà été contraint de partager certaines choses (page 85) :

J'ai regardé de nouveau mon message, consciente du privilège que constituait le fait de posséder un terminal personnel quand la plupart des gens se contentaient d'un Niphone par habitation collective, voire d'un simple accès à une néocabine téléphonique équipée d'une tablette marchant une fois sur deux.


Comme on le voit, l'autrice sait mettre le doigt sur les ambiguïtés de l'univers (certes imparfait) qu'elle décrit plutôt que de les éluder plus ou moins habilement (comme certaines de ses consoeurs) ; du coup, la (légère) évolution du personnage qu'elle décrit n'en est que plus crédible – et si un simple café pouvait remplacer la fameuse pilule rouge de Matrix ?


La problématique du partage culturel est encore présente me semble-t-il dans “Estuaire” de Patrick K. Dewdney, où l'interaction entre un jeune nocher et sa passagère plus âgée va peu à peu mettre en exergue l'écart, non d'années, mais d'histoires, qui existe entre eux – pour ne pas vous déflorer l'intrigue, voici un passage du début où apparaît déjà l'importance de raconter le (nouveau) monde (page 116, et oui, il manque quelques virgules, mais c'est voulu par l'auteur) ;

Je suis venu voir ça aussi dit la passagère dont les yeux sont encore ronds d'étonnement et dont la main tâtonne déjà en quête du cahier pour y consigner l'expérience. Il y en a de plus en plus dit le gamin en souriant j'en croise presque tous les jours et au centre ils en ont même fait des reportages qu'ils ont mis sur le réseau libre.


Le monde futur ici mis en scène a beau n'être dépeint que par petites touches (comme un tableau impressionniste, et avec une attention similaire à la nature), nous en comprenons assez pour savoir qu'il est probablement né de la montée des eaux et des “mises en commun” (page 118) qui ont été organisées en réponse – c'est que, comme chez Juliette Rousseau, le vrai sujet de la nouvelle n'est pas forcément la trajectoire historique.


Le dernier texte à illustrer ce thème du “communalisme” est précisément celui qui emploie le terme (§32, page 196) au double sens de mise en commun et de changement initié à partir de l'échelon communal, ici celui d'une ville prétendument verte, “Solar City”.


Le texte d'Elio Possoz se présente comme un CYOA (Choice Your Own Adventure), si vous préférez comme moi l'appellation anglaise, centrée sur la notion d'aventure, ou une nouvelle dont vous êtes le héros/l'héroïne, si vous préférez la (discutable) traduction française – l'auteur se moque d'ailleurs ouvertement de cette dernière avec sa publicité pour un maire-IA (page 145) :

Alors, accepterez-vous de ne plus être un simple pion que l'on fait voter tous les six ans, mais une acteurice de votre vie ? Êtes-vous prêt ou prête à à devenir l'un de ces héros et héroïnes discrètes du quotidien, mettant vos pas dans ceux, innombrables, de toustes ciels qui ont permis, au fil des décennies, de sortir le pays des ténèbres de l'ignorance, de la superstition et des toilettes sur le palier ?


Apprécier ce type de textes ludiques ne peut se faire qu'en discutant gameplay, comme je le faisais avec le Samouraï vs ninja de Jason Shiga (et comme je le ferais un jour avec les géniales fictions interactives en Twine de Porpentine Charity Escape) ; voici donc trois petits conseils susceptibles de vous aider dans votre lecture :

– commencez par corriger la très gênante coquille du §17, page 174, où les deux choix possibles sont en fait entre le §19 et le §20 (et non, comme indiqué à tort, entre le §18 et le §19) ;

– sans allez jusqu'à (comme moi) dessiner le graphe de jeu du texte (oui, je suis un gros maniaque), sachez qu'il est de type fortement arborescent (ce que Sam Kabo Ashwell appelle une Time Cave), donc avec de multiples fins possibles (22 si j'ai bien compté, dont 16 liées au mouvement imaginaire Sol y Panem), histoire de matérialiser la pluralité, non de futurs, mais bien de formes et de niveaux d'engagement (majoritairement donc dans Sol y Panem, mais pas que) ;

– n'hésitez pas du coup à relire le texte en faisant à chaque fois des choix différents, vous apprécierez mieux la façon dont une forme de résistance “minime” (le signalement à Reporterre fait au §13, page 169) peut en inspirer une autre, plus massive, sur une autre ligne narrative (voir le §29, page 192).


Vous l'aurez compris, ce n'est pas pour rien, malgré sa plausibilité toute relative (il n'existe rien de comparable à Sol y Panem dans notre paysage politique), que ce texte conclut le recueil, dont il souligne la (nécessaire) diversité, tout en rappelant que les formes de luttes sont, elles aussi, plurielles ; même “ces créatures de légende qui aiment à la fois le droit administratif et les tableurs de comptabilité” (§19, page 137) y ont leur place (et j'avoue, c'est plutôt satisfaisant pour un blogueur ayant passé des heures à suer sur sa trop longue chronique en se demandant si elle servirait vraiment à quelque chose).






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