mardi 1 septembre 2026

Golem végétal

Swamp Thing de Len Wein & Bernie Wrightson (& Nestor P. Redondo)


Tout le monde connaît – ou devrait connaître – la reprise qu'Alan Moore a fait de Swamp Thing, élevant le personnage, grâce au mentorat de John Constantine, au rang d'élémental et lui conférant des facultés supplémentaires, comme la téléportation – ce volume de Swamp Thing offre d'ailleurs un aperçu de cette évolution, via une histoire de Tom King & Jason Fabok (où la Créature incarne le Vert, tout comme Animal Man incarnera le Sang dans la version de Jeff Lemire), mais aussi via le dernier scénario de Len Wein, mis en images par Kelley Jones.


En revanche, peu de gens connaissent – et c'est dommage – le Swamp Thing originel et ses deux déclinaisons, une histoire de House of Secrets restée (délibérément) sans suite (je reparlerai de ce “faux départ”) et une série de 13 épisodes scénarisée par Len Wein et dessinée pour l'essentiel (les 10 premiers numéros) par Bernie Wrightson (Nestor P. Redondo se chargeant des 3 derniers, j'y viens).


Le dessin de Bernie Wrightson, dont je vais dire un mot pour commencer, est un repère important dans l'histoire de la bande dessinée (tout autant du reste que le scénario, mêlant surnaturel et technologique, de Len Wein) : c'est par exemple une influence revendiquée (et visible tant dans le travail du noir et blanc que du découpage en bandes verticales) par l'Andreas de Rork ; mais on en retrouve également la trace me semble-t-il chez Ted Naifeh (comparez sa Courtney Crumrin ou sa Sorcière à louer avec “La Dernière sorcière Ravenwind”, l'épisode 5 de Swamp Thing).


L'expressivité de Bernie Wrightson ressort d'autant mieux quand on compare son dessin à celui de Nestor P. Redondo, qui a visiblement eu du mal à saisir l'apparence de la Créature : alors que chez Wrightson le visage allongé de Swampy est composé d'une manière de capuchon d'écorce coupé au nez, et ménageant une zone d'ombre d'où émerge parfois le menton, Redondo commence (épisode 10) par arrondir le visage de Swampy et changer les bords du capuchon en rides ; puis après sans doute une remarque du scénariste, il revient (épisodes 11 et 12) au design de Wrightson, mais en plongeant systématiquement le menton de la Créature dans l'ombre, la privant ainsi de toute expression.


Cela serait anecdotique si l'essence de la Créature des Marais n'était pas, un peu comme L'Homme qui rit de Victor Hugo, d'avoir un masque pour visage ; surtout, cela trahit, chez Nestor P. Redondo, une science du clair-obscur bien moins développée que celle de Bernie Wrightson – d'où des planches bien moins envahies par le noir (et les trames, que Redondo n'utilise jamais, mais il est vrai que ses épisodes se situent tous dans les marais, et que Wrightson lui-même n'utilise pas de trames pour ce type de décor).


Même sans évoquer l'épisode qui se situe à Gotham (“La Nuit de la chauve-souris”, le 7), épisode où Batman lui offre de bonnes occasions de déployer tout son talent (voir par exemple la page 182), il est évident que Bernie Wrightson pense d'abord en termes de lumière et d'ombre, le contour n'émergeant que de leur interaction – voir, par exemple page 199, les scènes de neige de “Terreur dans le tunnel 13”, un des meilleurs épisodes (le 8) de la série, à l'origine directe de l'histoire de King & Fabok.


Evidemment, un tel dessin n'est rien sans un scénariste capable de lui donner une assise narrative solide ; mais il ne faudrait pas sous-estimer l'effet que peut avoir, sur un créateur tel que Len Wein, la certitude de savoir que le dessin final sera à la hauteur de ses inventions : ainsi c'est quand Redondo l'illustre qu'il va recourir à un – discret – crossover avec Phantom Stranger (page 263) ou à des thèmes peut-être moins propices à soulever la problématique de l'altérité (“la cité engloutie”, page 267, ou l'“excursion temporelle”, page 285 ; en revanche, la question de la “contamination” du marais par Swampy restera en suspens).


Mais avant d'en venir à la série et aux grandes questions qu'elle pose, parlons d'abord ce que j'appelle le “faux départ” de Swamp Thing, à savoir cette “histoire d'amour au parfum de danger, de meurtre et, inévitablement, de vengeance” (suivant les propres termes de Len Wein, page 6) conçue pour House of Secrets et restée, donc, sans suite, malgré son succès immédiat, un succès bien compréhensible d'ailleurs (page 12, traduction de Maxime Le Dain) :

Une averse éphémère crible le paysage... Aussi noire et glacée que l'abîme de douleur au fond de moi... C'est plus que je n'en puis supporter...


Len Wein explique que Bernie Wrightson et lui avaient tant mis (de leur déprime) dans cette histoire qu'ils ne voulaient pas la prolonger ; mais la vérité, qu'ils devaient pressentir confusément, c'est que cette histoire – certes magistrale – se prête mal à une continuation, pour une raison simple : son moteur est un classique triangle amoureux (entre Alec Olsen, Linda et Damian Ridge), situé – tout aussi classiquement – dans un manoir, et la Créature des Marais n'est qu'un avatar de plus du – classique – fantôme vengeur.


Pour créer une série, Len Wein avait à l'évidence besoin d'un autre couple (Alec Holland et Linda), et d'une autre raison à leur mort que la simple jalousie, à savoir la volonté d'une mystérieuse organisation (le Conclave) de faire main basse sur leur invention commune (la formule bio-restauratrice capable de faire refleurir un désert, qui va offrir au passage une explication à la métamorphose d'Alec, inexpliquée dans le “faux départ”), invention élaborée dans une simple grange rénovée.


Si l'épisode 1 (“Sombre genèse”) contient bel et bien un triangle, c'est celui – un peu moins classique – du couple, Alec et Linda, protégé par un tiers bienveillant, le lieutenant Matt Cable (un peu comme Jean Valjean protège Cosette et Marius chez Hugo) ; la disparition du couple va briser ce triangle, mais il va se reconstituer sous une forme différente dès l'épisode 3 (“L'Homme recomposé”), où le couple formé par Matt Cable et – tadam ! – Abigail Arcane va se retrouver protégé par Swampy (une constante de la série, voir les épisodes 3, 4, 6, 7, 11 mais aussi le 9).


Si j'insiste sur ce glissement d'un trio protecteur / protégés à un autre, ce n'est pas pour le plaisir de disséquer le dramatis personae de Len Wein (quoique), c'est parce qu'on touche là à l'essence de la Créature des Marais, avatar évident – jusque dans son quasi-mutisme, que briseront les scénaristes ultérieurs – du fameux golem : comme lui, elle est vouée à protéger celles et ceux qui, à son image, sont persécuté.e.s sans raison (comme “La dernière sorcière Ravenwind” dans l'épisode 5 ou “Le rôdeur venu d'ailleurs” dans l'épisode 9).


J'ai parlé de vocation, mais en fait, ce qui motive les interventions de la Créature, ce n'est pas, la plupart du temps, une “grande obligation” morale (ce qui au passage éloigne me semble-t-il le Swampy originel du statut de super-héros, que personne du reste ne songe à lui reconnaître ; il est bien plus un anti-héros, comme le dit Sceneario) ; non, c'est le sentiment d'avoir contracté une dette envers une personne bienveillante (page 125, monologue intérieur de la Créature) :

Non, Rebecca... Pas adieu... car j'ai une dette envers toi... Tu as veillé sur moi... quand j'avais besoin d'aide... A présent, à mon tour... de veiller sur toi... !


Cette manière de solidarité entre gens bienveillants – dont certains profiteront parfois indûment – contraste évidemment avec la façon dont le pauvre Swampy est accueilli partout, y compris par Batman lui-même (qui changera ceci dit d'avis à la fin de l'épisode) – ou comme la Créature du Marais le résume page 194 :

Oh non... Encore une foule décérébrée... !?! Où que j'aille... je me fais attaquer par des crétins armés...


Il y a dans cet effet de meute quelque chose qui n'a rien d'accidentel, qui est au contraire consubstantiel à la nature humaine dans la vision que nous en offre Len Wein avec son Swamp Thing ; cela culminera sans doute avec le cosmicisme à la Lovecraft de l'épisode 8 (“Terreur dans le tunnel 13”) ou le premier contact de l'épisode 9, mais dès l'épisode 1 le thème était déjà là (page 32, comparez avec l'extrait du “faux départ” cité plus haut) :

La pluie : certains prétendent qu'elle vient purifier notre Terre par trop souillée.. D'autres proclament qu'elle traduit le repentir des dieux, qui pleurent ce fléau forgé par leurs mains mordorées.. ce fléau que d'aucuns ont jadis baptisé humanité !


Pareille vision du monde ne peut au final que pousser le pauvre Swampy vers la réclusion volontaire ; mais dans l'intervalle la série aura passé en revue, de façon magistrale, toutes les grandes figures de l'altérité : la créature de Frankenstein (“L'homme recomposé” de l'épisode 3), le loup-garou (le “Monstre dans la lande” de l'épisode 4), la sorcière (dans l'épisode 5), l'automate à la Hoffmann (dans l'épisode 6, “Horreur mécanique”), le monstre à la Lovecraft (dans l'épisode 8), l'extraterrestre (dans l'épisode 9), le fantôme et l'esclave (dans l'épisode 10, “L'Homme qui ne voulait pas mourir”).


Vous l'aurez compris, la quatrième de couverture du recueil ne ment pas : le Swamp Thing de Wein & Wrightson est bel et bien “une oeuvre majeure du patrimoine de la bande dessinée”, et cette dimension patrimoniale n'empêche pas, bien au contraire, de le lire avec plaisir.






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