mardi 1 septembre 2026

Extinction ? Narration !

Fragment du Livre de la mer de Roland C. Wagner

Contes de LOWMARSH et des villages au-delà de Chao Liu

La Maladie de Zhao de Thomas Day

Sur la question des soins palliatifs planétaires de Thomas Ha

Je parle au vent de Michel Pagel


Roland C. Wagner


Face à l'extinction – d'un être, d'une espèce, d'une planète – que peut une narration ? Susciter la réflexion, l'indignation, la rébellion ?


C'est, me semble-t-il, cette question cruciale qui est au coeur des cinq nouvelles recueillies dans le numéro 123 de Bifrost, organisé primitivement autour de Roland C. Wagner – l'unité thématique que je vais ici décrire n'est peut-être pas donc aussi voulue que celle du Novelliste 6, centré sur l'effroi de finir, mais elle est bien là, vous allez le voir.


C'est indubitablement l'extinction des créatures marines qui est le point de départ de la nouvelle de 1998 – oui – choisie pour illustrer le talent de Roland C. Wagner, dont Olivier Girard soulignait fort justement dans son éditorial combien sa vision du monde nous serait aujourd'hui précieuse (pages 8-9) :

Le filet déversait déjà ses premières prises dans l'ouverture de la cale ; les thons glissaient en désordre sur le toboggan menant à la véritable usine de conditionnement que recelaient les entrailles du navire. En un geste machinal, Belkacem posa la main sur la commande d'arrêt d'urgence. Lui seul pouvait intervenir s'il se trouvait par malheur un cétacé dans le chalut ; l'ordinateur, lui, ne se préoccupait pas de trier le contenu de l'immense filet. Il subsistait si peu de poisson dans les océans du globe que tout était bon. Y compris les espèces menacées – qui, comme les autres, étaient transmutées en “miettes de thon” tout à faire présentables.

Y compris les dauphins.


Un personnage solitaire dans un univers aliénant (un chalutier automatisé), vous aurez reconnu là le point de départ – suivant Joël Malrieu – de tout récit fantastique qui se respecte, avant qu'un “détail anormal” génère chez le protagoniste “un sentiment d'étrangeté” (page 9) et l'amène peu à peu à élargir sa vision du monde, au risque d'y perdre la raison, voire la vie.


L'originalité du récit de Roland C. Wagner, qui lui fait anticiper autant “Les Yeux d'Elsa” de Sylvie Lainé que La Montagne dans la mer de Ray Nayler, c'est de nous faire comprendre que nous passons, peut-être, à côté d'espèces sentientes juste sous notre nez – à l'époque où il écrivait sa nouvelle, on n'avait certes pas encore montré la parenté entre langage humain et chant des baleines, mais le langage des dauphins était autant incompris qu'aujourd'hui.


C'est précisément d'ailleurs en élargissant le concept d'écosystème (partagé par toutes les espèces, sentientes ou non) à la sphère culturelle (noétique si vous voulez, Roland C. Wagner dit “psychique” page 15, et il parlera ailleurs de psychosphère) que ce Fragment du livre de la mer nous pousse à nous représenter le vide que laisserait sur Terre une telle extinction (hélas en cours) – je m'arrête là de peur d'en dire trop.


Chao Liu


On l'a vu avec Roland C. Wagner, une espèce – dominée – s'éteint souvent à cause d'une autre – dominante – mais parfois aussi nous assistons à la substitution d'une espèce dominante par une autre – cette manière de Grand Remplacement cosmique trouve probablement son apogée chez Lovecraft, et ses Grands Anciens qui attendent patiemment dans les coulisses du monde le moment où ils supplanteront l'humanité.


Comme le suggère d'ailleurs son usage des noms propres (Dunwell évoquant Dunwich, et LOWMARSH, le nom du fameux capitaine Marsh d'Innsmouth), c'est une semblable vision du monde que Chao Liu met en scène dans ses 9 contes, avec cette différence qu'ici les choses anciennes – et récursives – nous attendent derrière nos écrans d'ordinateurs (suivant une vision mythique du cyberpunk proche du travail de Sabrina Calvo, voire "une métaphysique du code informatique" pour FeyGirl).


On y retrouve ce même thème de l'esprit-fenêtre que je trouve caractéristique de Lovecraft (et du Wells de L'OEuf de cristal), autrement dit l'idée qu'un instrument d'observation – ou, ici, de transcription – d'un monde est aussi susceptible de fonctionner en sens inverse, permettant à ce monde d'observer – ou, ici, d'écrire – en nous – d'où une inévitable porosité de l'espace-temps (page 27) :

Je me tiens au bord de la côte noyée depuis des semaines maintenant, et je l'avoue – je ne sais plus depuis combien de temps exactement. Le temps est devenu malléable, comme de l'argile humide entre les doigts d'un enfant qui ne se soucie pas de la forme finale. Chaque nuit, le phare bourdonne, et je l'entends dans les murs de mon esprit avant de l'entendre à travers le métal rongé par le sel de la tour en ruine. Il m'appelle – non par le son, mais par la pensée – et je ne sais plus distinguer où je finis et où commence le signal.


C'est précisément, vous l'aurez compris, dans cette façon lovecraftienne de traiter le thème – maintenant éculé – de la Singularité (ou de la fin du monde provoquée par les “saloperies technologiques”, dixit Harlan Ellison) que gît l'intérêt de la nouvelle de Chao Liu – malgré quelques imprécisions langagières (les "doigts courant sur des lignes de code" plutôt que sur les claviers, page 28, ou les programmeurs construisant leurs machines plutôt que de les programmer, page 34).


Pourquoi mentionner, contrairement à mon ordinaire, ce type de scories stylistiques mineures ? C'est qu'elles ont induit dans mon esprit paranoIAque une hypothèse déplaisante (et probablement fausse) quant à la genèse du texte, hypothèse que réfutent les détecteurs  mais sont-ils fIAbles sur les nouveaux logiciels mis au point par des chercheurs tels que Chao Liu ?


Seule chose de vraiment sûre, cette nouvelle, miraculeusement repêchée par la rédaction de Bifrost dans “la norIA des textes non sollicités” (page 20), est clairement plus élaborée que celles déjà publiées en anglais par Chao Liu, du moins si j'en juge par leurs seuls incipits (je traduis le plus récent) :

"Le Glisseur Céleste, vaisseau spatial du Consortium Galactique International, glissa tel un joyau poli à travers le vide d'un noir d'encre."


Thomas Day


Parfois, ce n'est pas une espèce qui s'éteint, c'est un proche – et c'est tout autant insoutenable (page 50) :

Evelyne s'approche de son père.

Le lit respire plus fort que le vieil homme. C'est le compresseur qui gonfle et dégonfle le matelas anti-escarres.

Il a 87 ans.

Il a fait deux AVC, une décompensation cardiaque.


Ca serait réduire le texte de Thomas Day que de se contenter de dire qu'il s'empare une nouvelle fois avec brio d'une procédure actuellement illégale en France, mais qui pourrait être légalisée dans un futur proche, l'euthanasie, tout comme il s'était emparé de la sexothérapie dans L'Âge des tempêtes – nouvelle située dans le même univers, et lauréate du GPI 2026.


La comparaison entre les deux textes – et avec Un après-midi à l'@rboretum de Reykjavik – laisse me semble-t-il entrevoir que ce qui intéresse Thomas Day dans ces anticipations sociologiques à la Ballard, c'est, au-delà du thought-provoking tale, de mettre en avant un type de rapport humain opposé à cette prédation pure et simple que dénonçait, non sans y offrir (déjà) des alternatives, le recueil Women in Chains.


En décrivant des relations de parenté (mère-fille dans L'Âge des tempêtes, père-fille donc dans La Maladie de Zhao) tout autant que des relations d'aidants (le rapport entre un sexothérapeute ou une euthanasiste à leurs patient.e.s), Thomas Day me paraît oeuvrer dans un sous-genre qu'on pourrait baptiser carepunk ou aidance-fiction, et sans jamais verser dans l'angélisme – l'opposition entre les euthanasistes Zhao et Berthier sert précisément à montrer que rien n'est acquis, jamais.


Dit autrement, Thomas Day sait incontestablement placer un problème de société à hauteur d'homme et de femme – y compris d'ailleurs quand ce problème n'est pas au coeur de sa nouvelle, je pense à “la borne des plaintes pour agressions sexuelles” de la page 49, dont nous saisissons les enjeux en à peine 7 lignes (une économie de moyens également saluée par Gromovar).


Thomas Ha


Parfois, ce n'est pas un “organisme” qui s'éteint, c'est une “planète” entière (page 59) ; et pourquoi le processus d'euthanasie ne serait-il pas similaire dans les deux cas ?


Tel est le novum (“administrer les derniers soins à une planète mourante”, page 58) sur lequel se base la nouvelle de Thomas Ha (traduite par L'Epaule d'Orion), et le texte décline ce thème, indubitablement casse-gueule, dans une forme qui l'est tout autant, un “document de référence” (toujours page 58), comprenez une suite de conseils (page 59) :

Tu te demandes, j'en suis certain, comment un Curateur, bien que formé aux techniques médicales et rituelles qui accompagnent la fin de vie de toutes les espèces et de tous les organismes sensibles dans les mondes affiliés à la Légion, pourrait apaiser une extinction d'une telle magnitude ?

En toute simplicité.


En vérité, les choses sont moins simples que ça, parce que – c'est la réponse à ma question initiale – l'assimilation d'une planète à un organisme peut difficilement se faire me semble-t-il sans un travail d'élaboration tel qu'accompli par Stanislas Lem sur son Solaris, ou au contraire en assumant par une ironie permanente l'incongruité de l'assimilation (or l'ironie, dans ce texte, n'est que légère, et sans doute un peu hors de propos, voir la description de “la famille” page 64 et suivantes).


Dit autrement : un novum fonctionne un peu comme une image dans la théorie bien connue de Pierre Reverdy ; le rapport entre les deux réalités rapprochées doit être lointain mais juste, et quand il ne l'est pas, l'image – le novum – est trop arbitraire pour être vraiment efficace (comparez avec un texte comme L'Odeur des paupières brûlées au petit matin, qui fonctionnait parfaitement malgré son surprenant novum).


Cela n'enlève rien au fait que Thomas Ha, ne serait-ce qu'en raison de son audace thématique et formelle, soit incontestablement “un auteur à suivre” (page 56), que je relirai personnellement avec grand intérêt ; mais cela peut aussi expliquer que cette même audace ait rebuté Tigger Lilly ou le Nocher des livres (et oui, passer après Thomas Day n'aide pas).


Michel Pagel


C'est une théorie philosophique bien connue (mais qui se discute, ce que je m'abstiendrai de faire ici) : l'extinction d'un homme serait ce qui donne finalement (et quasi littéralement) un sens à sa vie, en faisant rétrospectivement ressortir les événements de sa biographie qui dessinent une trajectoire cohérente – et en rejetant les autres dans l'ombre.


Que se passait-il si, dès votre naissance, et jusque à votre mort, une créature surnaturelle semblant tout droit sortie d'une nouvelle de Mélanie Fazi procédait d'ores et déjà au prélèvement des moments marquants de votre vie ?


Michel Pagel répond à la question dans “Je parle au vent” en alternant le point de vue de ce “biographe” surnaturel (chapitres 1 et 5), ce biophage si vous préférez, avec celui de sa “victime” (chapitres 2 à 4 et 6), avatar évident de Roland C. Wagner – et s'il est amusant d'utiliser le dossier pour déchiffrer certaines allusions (Monique Lespagne en avatar de Nicole Hibert ?), la nouvelle vaut pour elle-même, comme son début vous le prouvera (page 72) :

Comme un document vide.

Ainsi ai-je commencé. Ainsi commençons-nous – qui vivons parmi vous. Qui suis-je ? demanderez-vous.

Je suis un voleur de vie. Voleur de vie, voleur de temps, je suis un voleur de temps. Sans vous, je ne suis rien.


Il y a là un sens certain de la litanie digne des meilleurs textes de Michel Pagel (mais si, souvenez-vous, “Le village s'appelle La Rougemurière” dans Sylvana) – et ça laisse augurer du meilleur pour son recueil à “paraître avant la fin du monde au Bélial'” (page 70).





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