lundi 11 janvier 2021

Devenir-carcasse

Saccage de Quentin Leclerc


Dès la première page (la 11) de son "roman néo-poélitique puissant" (dixit EricDarsan), Quentin Leclerc nous avertit : "Ceux-là que vous entendez ont la conscience fêlée. […] Ils parlent à travers le silence de celui qui fait voix, décrivent les mêmes pièces sous des angles différents."


On ne saurait mieux exposer le projet esthétique de Saccage : créer, comme le dit très bien Hugues de la librairie Charybde, "un récit éparpillé et stroboscopique", en un mot : une polyphonie, à travers laquelle le même événement (la fin d'un monde, pour le dire vite) sera diffracté en autant d'éclats aveuglants.


Plus précisément, Saccage se divise (j'ai envie de dire "se décompose") en 2 parties contenant chacune 4 chapitres, pour un total de 8 points de vue, désignés par des fonctions plus que par des noms : après un premier chapitre anonyme dédié à celui qu'on pourrait baptiser Carcasse, le livre se consacre à Veuve, Voyageur, Prisonnière, Déserteur, Enfants-Singes, Guetteur, Pêcheur. En effet, dans le monde en déliquescence de Saccage, "l'homme est devenu une fonction" (page 134).


Cette structure octogonale, ces 8 points équidistants d'un centre absent, c'est exactement celle (à quelques différences significatives près, sur lesquelles je reviendrai) d'un ouvrage précurseur de Marcel Schwob, La Croisade des enfants, qui offre successivement, sur l'événement éponyme, les points de vue d'un Goliard, d'un Lépreux, du Pape Innocent III, de 3 Petits Enfants, du Clerc François Longuejoue, d'un Kalandar, de la Petite Allys, du Pape Grégoire IX. Chez Schwob, la division en 2 parties de 4 récits n'est pas explicitée, mais elle se déduit du texte : la première partie décrit ce qui se passe jusqu'à l'arrivée des enfants à la mer ; la deuxième, ce qui se passe ensuite.


Je dis "précurseur", parce que, comme l'a souligné JozéaneMallette, ce texte bref de Schwob est l'un de ceux que Gilles Deleuze et Félix Guattari considèrent, dans le célèbre chapitre 1 de Mille plateaux, comme "une des rares et grandes réussites" en matière de livre rhizomatique, non hiérarchique, "qui multiplie les récits comme autant de plateaux aux dimensions variables" et défait ainsi le schéma narratif classique. 


Quentin Leclerc n'a peut-être pas lu Marcel Schwob (ce qui m'étonnerait fort, vu cette parenté de structure), mais comme Alain Damasio, il a, à l'évidence, feuilleté Deleuze et Guattari, comme je le montrerai, j'espère (je ne suis d'ailleurs pas le seul à voir ce lien, Lucien Raphmaj l'avait fait bien avant moi).


Comme l'indique l'avertissement initial, Quentin Leclerc infléchit toutefois cette structure octogonale héritée de Schwob, en faisant du premier narrateur le support, pour ainsi dire, de tous les autres (c'est aussi une façon astucieuse d'expliquer l'inévitable similarité de style susceptible de gâcher l'effet des meilleures polyphonies) : le livre commence donc avec la prise de conscience (progressive) par Carcasse de sa fonction de transmetteur, et se termine quand il n'est plus à même, physiquement parlant, de relayer ces voix qui le traversent (le dernier récit sera d'ailleurs à la troisième personne plutôt qu'à la première, avant que Carcasse ne reprenne une dernière fois la parole).


De même, dans chaque chapitre, Quentin Leclerc introduit ce que Lou Darsan appelle judicieusement des "successions de cadrages, dans lesquels l'on entraperçoit ceux qui plus loin seront voix", autrement dit des manières de fondu enchaîné à la Easy Rider, où la scène en cours laisse brièvement entrevoir une scène à venir (voire une scène passée, ou même une scène qui ne sera jamais montrée). Comme les relations entre récits (l'histoire de Veuve se concluant dans celle de Déserteur, ou Voyageur et Prisonnière se croisant sans se voir), ces liens contribuent à constituer un réseau intertextuel qui défait quelque peu l'ordre linéaire du roman, qui fait rhizome, quoi.


On pourrait penser que la concentration de la polyphonie dans la tête de Carcasse entame quelque peu la non-hiérarchie qui est la base de tout rhizome réussi, mais en fait, elle le renforce, en recourant à un autre concept-clé de Deleuze et Guattari, également cher au coeur d'Alain Damasio : le devenir-animal (d'où le titre de cette chronique, Claro m'ayant piqué par anticipation celui auquel j'avais primitivement pensé).


Contrairement à ce que préconisent les deux philosophes dans le chapitre 10 de Mille plateaux, ce devenir-animal ne se fera pas, dans Saccage, au niveau moléculaire (microscopique), permettant ainsi à l'homme de demeurer, en apparence du moins, inchangé, il s'effectuera bel et bien au niveau molaire (macroscopique), conférant par exemple (page 23) des écailles à Carcasse ; en revanche, cette transformation est bien la seule façon, pour lui, de devenir cette meute de voix qui se pressent aux portes de sa conscience comme autant d'Enfants-Singes.


Cette mise en abyme du travail de l'écrivain, "chargé de donner de la voix à celles et ceux qui n'en ont guère, qui n'en ont plus ou n'en jamais eue" (dixit Hugues) est loin d'être cette "allégorie transparente et pour tout dire assez convenue du rôle de l'écrivain, lépreux et voyant, mutant et exploité" que décrit L'Humanité, bien au contraire : elle sert à souligner un autre thème central de l'ouvrage, le fait "qu'un être perdant le langage devient un fantôme" (page 81).


Dans un monde en voie de nazification accélérée (la locomotive où prend place Voyageur évoque au moins autant le Transperceneige de Lob et Rochette que les trains de la mort), le langage en vient en effet à perdre tout son sens, parce que "là où l'on fait violence à l'homme, c'est une observation évidente, on le fait aussi à la langue" (Primo Lévi, Les naufragés et les rescapés, page 96, une référence que convoque aussi Lucien Raphmaj, pour une raison différente mais tout aussi pertinente à mon sens).


Jean-Philippe Cazier a décrit cela à merveille : "dans Saccage, c'est tout le langage qui semble flotter dans une dimension qui n'est plus celle où il se conforme à ses significations ni à ce à quoi il renvoie"… Ce flottement généralisé est éminemment rhizomatique : tout comme La Croisade des enfants gravitait plus ou moins autour de l'idée de la pureté exposée par le Kandahar et représentée par la fréquente récurrence de la couleur blanche dans les 8 récits, Saccage tourne autour de l'idée de "l'épuration totale de l'espèce" (page 86), que matérialisera la progression du gel tout au long du roman.


Ce caractère ouvert du livre lui permet, non de se faire bêtement l'image du monde, en rendant compte de "la puissance d'autodestruction de l'humanité" (dixit Lucien Raphmaj) au moyen d'un "topos récurrent dans le roman contemporain" (dixit Claro), mais bien, comme le voulaient Deleuze et Guattari, de faire "rhizome avec le monde", d'être un "agencement avec le dehors" : comme le dit encore Jean-Philippe Cazier, Saccage est avant tout "un effort pour faire exister un pur dehors du langage et du monde, de la pensée, un effort pour faire exister un monde qui par sa seule existence impose le monde comme énigme".


Dit autrement, ce roman est un bon outil pour penser notre monde suicidaire, pour le réfléchir tel un miroir (pas si déformant que ça), ou comme le dit Gromovar : c'est "un livre à lire, puis à garder de chevet, comme un bréviaire, pour en relire régulièrement des passages, fulgurances concises du désespoir, aphorismes noirs chargés d'un monde de sens".


C'est aussi, et avant tout, je ne l'ai peut-être pas assez dit, un pur plaisir de lecture de par sa brièveté et sa langue virtuose ; même s'il brasse des concepts compliqués (qu'on peut parfaitement ignorer), il n'est jamais obscur, au contraire. Un exemple, avec allitération en labiales (P, B, M) ? "Tous percutés, les lampadaires demeurent écharpés, comme mordus par le sol" (page 98). Un autre, avec le même genre de travail sonore, et une subtile allusion à Goya en prime ? "Pour combler les vides de ma mémoire, j'ai laissé faire ma tête, et elle a embrassé des monstres" (page 111).


Vous l'aurez compris (enfin, j'espère), Saccage est bel et bien, comme le promettait Hugues, "l'un de ces coups de tonnerre littéraire qui marquent une lectrice ou un lecteur". Encore faut-il avoir envie de s'exposer à l'orage…


 

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