La Mer se rêve en ciel de John Hornor Jacobs
Que le scalpel acéré de l'imaginaire soit un outil idéal pour disséquer une réalité aussi insoutenable que les exactions des dictatures latino-américaines, Léo Henry l'avait déjà rappelé avec son Héctor (auquel, comme le Nocher des livres, je n'ai pas pu m'empêcher de penser en lisant La Mer se rêve en ciel) – un texte qui s'inspirait (comme John Hornor Jacobs) des oeuvres science-fictives contemporaines desdites dictatures, L'Eternaute de Héctor Oesterheld & Alberto Breccia, mais aussi la trilogie inachevée Aquilea de Hugo Santiago, Invasion et Les Trottoirs de Saturne.
C'est probablement à ce dernier film (Les Trottoirs de Saturne donc) qu'on pense le plus ici, en raison non seulement de ce pays sud-américain imaginaire, le Magera (équivalent d'Aquilea), mais aussi du rapport compliqué qu'entretiennent avec lui les deux exilés au coeur de l'histoire : Isabel Certa, la narratrice, et Rafael Avendano, le poète borgne qu'elle rencontre au début du roman – et oui, malgré "ses poèmes misogynes et narcissiques" (page 22), Rafael Avendano est un peu au Magera et à son président assassiné, Esteban Pavez, ce que Pablo Neruda, son modèle, était au Chili et à Salvador Allende.
L'amitié qui se noue entre les deux personnages va déboucher sur une manière de confession indirecte, quand Rafael retourne au Magera en laissant à Isabel la garde de son appartement, où elle va découvrir un manuscrit glaçant ; même si Rafael a déjà déclaré (page 31) avoir vécu des choses "qui défiaient l'entendement", et que la première partie de son témoignage (lue par Isabel à la fin du chapitre 3) a déjà manifesté une certaine tendance des "mauvais rêves" (page 58) à déteindre sur la réalité (d'où "le sentiment de malaise" de la page 61), nous sommes encore dans le réalisme le plus cru quand Isabel découvre (à la fin du chapitre 4) le coeur du témoignage de Rafael.
Dit autrement, à ce stade de l'histoire, il n'y pas encore la moindre horreur cosmique à l'horizon (et il n'y aura de toute façon aucune tentacule, comme l'ont remarqué avant moi le Nocher des livres et Stéphanie Chaptal), mais une authentique body horror, parce que Rafael a pénétré (et Isabel et nous avec lui) dans un monde où son corps ne lui appartient plus – voyez ce que déclare (page 87) le lieutenant-colonel Sepulveda, qui malgré son nom n'a aucune affinité avec la littérature (et est un fidèle pilier du régime, contrairement au vrai Luis Sepulveda) :
"– Vous découvrirez que nous pouvons faire exactement ce que bon nous semble à ceux des fils et filles de Magera qui sont ennemis d'Etat, déclara-t-il. Ou à leurs alliés. (Il esquissa un geste avec son stylo et passa la tête par la porte.) Marcos, Jorge, ayez l'amabilité d'offrir à ce prisonnier un peu d'asado. Pas trop épicé, d'accord ? Il dispose d'informations."
Le terme "asado" ("barbecue" en espagnol) employé dans ce passage ne peut manquer à mon sens de renvoyer, mais pour mieux s'en démarquer, à un autre texte qui dénonçait également, dans ses chapitres mettant en scène le colonel Asado, les escadrons de la mort sud-américains : La Guerre des fesses de Don Emmanuel de Louis de Bernières – dont John Hornor Jacobs me semble prendre le contre-pied (sans intention polémique, les deux approches ayant chacune leur intérêt).
Jugez-en plutôt : là où Louis de Bernières utilisait, comme le titre de son roman le laisse deviner, un ton satirique quand il adoptait (momentanément) le point de vue des bourreaux (le colonel Asado, décrit comme un homme sans envergure), John Hornor Jacobs ne se départit pas de sa gravité en se coulant dans l'esprit des victimes (Rafael).
Par ailleurs, là où Louis de Bernières ménageait une sortie réaliste de l'horreur (un général intègre investissant le centre de torture) en parallèle du développement d'une cité utopique, John Hornor Jacobs, qui est plus pessimiste, ne voit pas de solution autre que fantastique – et comme l'a noté Soleil vert avant moi, c'est loin, bien loin d'être une solution idéale, ce qu'Isabel sait d'entrée, grâce à une vieille sorcière (page 166) :
"– Vous ne connaîtrez jamais le bonheur.
Sa voix avait changé. Toute trace de haine ou de jubilation l'avait désertée. C'était une voix morte, tout simplement, plus neutre encore que celle d'Anticlée, la mère d'Ulysse, parlant depuis l'au-delà.
– Ce que vous entreprenez est absurde. Mais la justice attend peut-être au bout du chemin."
J'ai parlé de "sorcière", mais le vrai thème fantastique du roman, c'est plutôt ce "grimoire de sorcellerie, ou de magie noire" (page 77) dont Rafael a hérité, l'Opusculus Noctis qu'il va entreprendre de traduire sous le titre de Petit ouvrage de nuit – c'est évidemment l'équivalent jacobsien du Nécronomicon de Lovecraft, dont nous ne connaîtrons que quelques extraits judicieusement choisis (je cite le passage revenant le plus fréquemment, page 58, 68 ou 93) :
"Le sang appelle le sang,
Le mal appelle le mal,
Et de par nos souffrances et nos sacrifices,
Nous attirons sur nous des regards dérobés,
Des motions titanesques par-delà les étoiles."
Je n'ai sans doute pas besoin de rentrer plus dans le détail pour que vous compreniez le fond de l'affaire : John Hornor Jacobs transpose aux dictatures sud-américaines (et c'est peut-être là son originalité) une idée d'ordinaire appliquée au nazisme, généralement de manière purement conjecturale (voyez à titre d'exemple le Hellboy de Mignola, voire la nouvelle Deutsche Requiem de Borges, qui en présente une version affaiblie), mais parfois également le plus sérieusement (et naïvement) du monde (la deuxième partie du Matin des magiciens de Pauwels & Bergier, basée sur un ouvrage d'Hermann Rauschning aujourd'hui discrédité).
Cette idée, suivant laquelle tortures et massacres (allemands ou sud-américains) ne seraient en fait que des offrandes destinées à s'attirer les faveurs de Puissances supérieures, le grand méchant de La Mer se rêve en ciel, qui symbolise aussi l'ingérence états-unienne dans la région, l'exprime plus ou moins ouvertement dans ses discussion avec Rafael (page 114) :
"Il embrassait du regard tout Santaverde.
– Vous la voyez, n'est-ce pas ? La brume. L'odeur.
– Le miasme, citai-je sans réfléchir.
– Oui, acquiesça Cleave. Oui ! Un régal, n'est-ce pas ? Songez à la quantité de souffrance. Nous y sommes presque."
Pareille idée peut sembler (non sans raison dans le cas de Pauwels & Bergier, qui la soutiennent très sérieusement) une façon de rejeter dans l'irrationnel pur et simple des comportements qui étaient en fait le fruit de la rationalité technologique la plus extrême (voyez à titre de comparaison La Mort est mon métier de Robert Merle) ; mais utilisée ouvertement comme une métaphore, comme le fait John Hornor Jacobs, cette idée peut servir à mettre en lumière l'absurdité fondamentale d'un régime dictatorial, tout en soulignant ce que Neruda lui-même appelait (dans J'avoue que j'ai vécu) "le pouvoir de la poésie".
Dans le monde de La Mer se rêve en ciel (comme d'ailleurs dans le monde réel, puisque le roman nous parvient traduit par Maxime Le Dain), l'Opusculus Noctis n'est en effet rien sans un être suffisamment inspiré pour l'interpréter dans une autre langue ; et même si l'ouvrage en question est pures ténèbres, il est bien question ici, comme dans toute histoire de grimoire, du pouvoir du langage, que rien n'interdit de mettre au service de causes plus lumineuses – je pense notamment à la sensation qui traverse Isabel page 154, qu'elle exprime en des termes très proches de la façon dont Neruda décrivait l'essence de sa poésie :
"J'avais le sentiment de comprendre ce qu'Avendano voulait dire en décrivant le miasme, mais cette impression-ci en constituait l'exact reflet – le mouvement du monde vers une forme d'épanouissement, et de guérison. L'inertie de l'exaltation."
John Hornor Jacobs ménage donc une lueur d'espoir dans son "petit ouvrage de nuit" horrifique, et en célébrant ainsi le langage, La Mer se rêve en ciel apparaît comme un complément indispensable à l'Héctor de Léo Henry (où était notamment dénoncé la confiscation du langage par la dictature) ; comme l'ont dit avant moi le Nocher des livres, Soleil vert ou Stéphanie Chaptal, le roman constitue aussi, incontestablement, une belle entrée en matière pour la collection Styx (dirigée par Laurent Queyssi).
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