Le Clan des Poe de Moto Hagio
“Humpty Dumpty...
pour la souris blanche, le glas vient de sonner...
Les verres sont brisées, les bonbons sont mangés...
et le temps ne rend rien de ce qu'il a volé...”
Cet extrait de “Marybelle et la rose d'argent” (tome 1) me semble emblématique de l'art de Moto Hagio dans Le Clan des Poe, et pas seulement parce qu'il illustre à merveille ce que Miyako Slocombe, sa traductrice, appelle (dans la postface du tome 1) les “passages lyriques” (toujours associés à une planche à la composition très travaillée), ou parce que des comptines structurent plusieurs épisodes (par exemple, “Le Jeune fille eaux cheveux d'argent” et “Une semaine” dans le tome 1 ou “Le Nid des oiseaux” et “Piccadilly 7 heures” dans le tome 2).
Ce que je trouve emblématique dans cet extrait, c'est le savant dosage entre thèmes victoriens et modernes, que Moto Hagio assure d'un bout à l'autre du Clan des Poe : si elle recourt (comme le Wes Anderson de Moonrise Kingdom) aux ficelles les plus classiques de l'arsenal romanesque (la captation d'héritage dans “Le Clan des Poe”, le duel dans “Marybelle et la rose d'argent”, le brigandage dans “Penny Rain”, l'amnésie et le foudroiement dans “Le Testament d'Oswald O. Evans”), elle les met tout autant à distance grâce au tempérament de son personnage principal.
En mettant en scène un personnage de garçon qui ne peut pas grandir (sa conversion en vampire, pardon en vampanella, s'étant effectué plus tôt que prévu, voir “Marybelle et la rose d'argent”), Moto Hagio ne s'offre pas seulement le luxe d'annoncer l'oeuvre d'Anne Rice et la modernisation du vampirisme qu'elle représente (comme le signalent d'ailleurs Fausto Fasulo et Xavier Guilbert dans leurs préfaces respectives), elle livre aussi une variation inspirée sur le Peter Pan de Barrie, qui se souvient à la fois (comme le Michael Roch de Moi, Peter Pan) du caractère torturé du personnage et de son côté iconoclaste ("joueur et manipulateur" dirait Sunraed26), sans parler de sa façon de recueillir les enfants perdus.
“Tu sais, certains enfants sont si fragiles qu'ils ne parviennent pas à l'âge adulte...”
Dans cet extrait du “Nid d'oiseaux” (dans le tome 2, mais j'aurais pu invoquer aussi “Liddell dans la forêt” dans le tome 1), Edgar parle bien sûr de Robin, sur la mort duquel Allan et lui enquêtent (l'intrigue ressemble donc à celle du Coeur de Thomas, moins la ressemblance à la Vertigo avec le disparu) – mais il parle sans doute tout autant de lui-même, et de sa différence (le thème fétiche de Moto Hagio, voir “La Princesse iguane” dans De l'humain).
Quoique Miyako Slocombe considère l'oeuvre comme un “sommet de romantisme” (ce qui est vrai stricto sensu sur le plan de l'intrigue, on l'a vu), Le Clan de Poe appartient en effet à ce moment de bascule (d'il y a cinquante ans) où la figure du vampire perd son statut d'incarnation (fascinante) du mal absolu (à abattre par n'importe quel moyen) pour devenir le vecteur d'interrogations existentielles – voir cet extrait de l'histoire éponyme :
“Nous ne créons rien, nous n'engendrons rien... Nous ne possédons aucun héritage à léguer aux générations futures... Pourquoi vivons-nous en traversant les âges ?”
Moto Hagio souligne le changement symbolique qu'elle apporte au mythe du vampirisme en redéfinissant les invariants de la légende pour leur donner délibérément un tour moins carnassier (et accessoirement fournir des péripéties neuves à ses intrigues, je mentionnerai donc les histoires où telle ou telle particularité a un rôle important) :
– d'abord, elle ne parle jamais de “vampires”, mais de “vampanella” (et au moins une fois de “druden”, dans “Le Nid d'oiseaux”) ;
– les vampanella ne se reflètent normalement pas dans les miroirs, mais ils peuvent générer chez les humains l'illusion de s'y refléter (“Le Clan des Poe”) ;
– les vampanella ont certes une aversion pour les symboles religieux, mais certains d'entre eux sont capables de la surmonter (Edgar et les Portsnell dans “Le Clan des Poe”, contrairement à Marybelle dans “Le Testament d'Oswald O. Evans” ou à Allan dans “Les Portraits de Lambton”) ;
– les vampanella n'apprécient pas la luminosité (ni l'humidité pour Edgar et Allan), mais ils ne se consument pas sous les rayons du soleil (exactement comme dans le Dracula original de Stoker ceci dit) ;
– les vampanella n'ont pas de canines hypertrophiées, et même s'ils mordent la nuque de leurs victimes, ils peuvent tout autant prélever leur “énergie” (leur sang) par un simple effleurement des doigts (“Le Village de Poe”, “Le Nid d'oiseaux”) ;
– les vampanella peuvent tromper leur soif de sang en consommant de l'essence de rose ;
– les victimes des vampanella ne deviennent vampanella elles-mêmes (au bout d'un ou deux jours) que si elles ont reçu une infusion d'énergie en retour, et si le donneur possède un sang suffisamment pur pour assurer la transformation (“Le Village de Poe”, “Marybelle et la rose d'argent”, “Le Nid d'oiseaux”, “Piccadilly, 7 heures”).
Cela n'empêche pas Moto Hagio de distiller un subtil malaise (plus qu'une horreur pure et dure, Tachan parle d'ailleurs d'une "horreur romantique allégée") dans certaines scènes (par exemple la transformation d'Edgar en vampire dans “Marybelle et la rose d'argent”) au moyen de ces “ellipses” volontairement “abruptes” dont parle Miyako Slocombe, mais aussi et surtout d'un travail de stylisation très art nouveau qui influencera à mon avis bien des mangakas ultérieures (Yana Toboso pour Black Butler, Aya Kanno pour Le Requiem du Roi des Roses et, peut-être, Hiromu Akawa pour Fullmetal Alchemist).
C'est qu'au bout du compte il s'agit bien pour l'autrice de nous transmettre un sentiment de vertige, en raison notamment des grandes échelles de temps (1740-1976, voir la chronologie à la fin du tome 2) sur lesquelles se déploie l'histoire d'Edgar, échelles matérialisées par les deux lignées qu'il ne cesse de croiser, celles de Glensmith Longbird et celle d'Oswald O. Evans – comme le dit (dans “Les Portraits de Lambton”) un personnage de “chasseur” de vampanella qui est peut-être notre porte-parole :
“J'en ai eu des frissons. Combien de lieux, combien d'époques avaient été témoins du passage d'Edgar ?”
C'est d'ailleurs à ce même personnage que Moto Hagio confiera (provisoirement, puisqu'elle a depuis ajouté d'autres chapitres, non encore traduits, à l'histoire d'Edgar) le soin de conclure Le Clan des Poe (“Edith”, dans le tome 2, qui se passe à la même époque que sa date de rédaction, 1976), par un questionnement existentiel symptomatique, dont j'extrais ce passage :
“Edgar et Allan ont-ils été créés par la brume crépusculaire ? Par les fantômes de l'hiver ? Mais alors ce monde... mais alors ces mains... ne sont qu'un rêve... un rêve tissé par le temps...”
Le Coeur de Thomas, De l'humain, De la rêverie, et maintenant Le Clan des Poe, une "oeuvre intemporelle" (dixit Ly) : réédition après réédition, il devient de plus en plus évident que la place de Moto Hagio dans l'histoire du manga – et de la bande dessinée en général – est centrale.
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