mardi 5 mai 2026

Cartes postales prophétiques

La 13e piste 1 de Kei Sanbe


Comme l'a remarqué Ly avant moi, le trait graphique de Kei Sanbe est immédiatement reconnaissable, même s'il est difficile d'expliquer pourquoi : quelque chose de canin dans sa façon de dessiner les profils, et surtout sa prédilection pour les expressions du visage faisant une bouche en demi-lune, associée à son choix d'utiliser des trames pour les ombres dans la bouche.


Ses histoires sont tout autant reconnaissables, du moins depuis qu'il a (selon moi) trouvé sa voie et délaissé les histoires d'horreur “classiques” (telles que L'Île de Hozuki ou Le Berceau des esprits) pour le thriller (Erased, Echoes et donc La 13e piste, ouvrage lu dans le cadre d'une opération Masse critique de Babélio) – et plus précisément pour ce que les Japonais nomment henkaku tantei shôsetsu, autrement dit le polar irrégulier, car incorporant des éléments surnaturels (ou science-fictifs).


Là encore, il est difficile d'expliquer pourquoi Kei Sanbe réussit aussi bien dans le genre (qui a selon moi le vent en poupe ces derniers temps, sous des formes diverses, voir Le Serment en bande dessinée, Le Test de Rungholt en roman ou Briser les os, Chanter le silence et Une espèce en voie de disparition en novellas).


C'est probablement une question de dosage habile entre les trois éléments usuellement convoqués par Kei Sanbe, les relations familiales (ce que Ly appelle non sans raison la tranche de vie, vecteur de cette douceur remarquée par Enairolf), l'aspect criminel (vecteur au contraire de dureté, donc d'inquiétude) et l'aspect surnaturel, qui fait en quelque sorte la jonction entre les deux, en ce qu'il offre généralement au héros une arme contre un criminel quasi-diabolique.


Dans le tome d'ouverture de La 13e piste, l'élément criminel demeure à l'arrière-plan, même s'il est évoqué d'entrée par un flash-forward dans le premier chapitre (qui commence donc le samedi 7 septembre 2019, avant de remonter le temps jusqu'au vendredi 8 juin 2018), puis par une incursion dans le passé de l'héroïne dans le troisième chapitre : nous savons qu'il y a un incendiaire en liberté quelque part dans la ville de Chiyohashi, mais il ne s'est pas encore rapproché de la famille au coeur de l'histoire – ce qui ne saurait tarder, voir cette réflexion du héros dans le chapitre 4 :

On vit dans un monde où parfois des injustices vous tombent dessus sans prévenir.


Kei Sanbe se consacre surtout (fort habilement il faut bien le dire) au quotidien des personnages, et à la façon dont il va être bouleversé par l'irruption d'un phénomène irrationnel (les “cartes postales prophétiques” qui donnent leur titre au premier chapitre, j'y viens), suivant un mécanisme typique du récit fantastique suivant Joël Malrieu.


Côté héros (Toya Togawa), nous retrouvons le personnage-type des thrillers de Kei Sanbe, à la fois sur le plan physique (les lunettes) et moral (le côté fonceur), mais il y a une petite nouveauté par rapport à Erased ou Echoes, où le couple ne se formait (peut-être) qu'à la fin : ici Toya est mariée d'entrée à Haru, son amie d'enfance – et on devine qu'elle va, dans les prochains tomes, compenser, comme souvent chez Kei Sanbe, la fougue de son mari.


L'autre nouveauté est qu'ils ont un enfant, Ao, atteint d'une grave maladie (probablement une leucémie), et le passage à son point de vue dans le chapitre 4 laisse déjà entrevoir sa parenté avec le héros d'Erased quand il retournait dans le passé : Ao va probablement servir d'assistant (involontaire ?) à son père dans les prochains tomes, tout en jouant peut-être un rôle dans la survenue du surnaturel (la façon dont sa rencontre avec le personnage de Sawa est mise en scène dans le chapitre 4 laisse suspecter un développement de ce côté-là, je n'en dis pas plus).


L'élément surnaturel, justement, est introduit sur le mode de l'arroseur arrosé : Toya nous est présenté d'entrée comme une manière de maître de jeu, puisque ses élèves (les amis d'Ao) le voient comme “un site de soluces” pour le jeu vidéo (imaginaire) Grando Quest V ; par ailleurs, il a utilisé “sept autocollants” pour créer un jeu de piste grandeur nature pour son fils dans leur nouvelle maison.


Evidemment, il y a toujours un maître de jeu à un niveau supérieur au sien (à commencer par le mangaka lui-même)... et Toya va commencer à trouver, dans sa boîte aux lettres mais aussi dans ses affaires personnelles, des cartes postales qui prédisent, sans se tromper, des événements à venir – et qui sont numérotées en ordre décroissant, laissant suspecter une progression quelconque (chapitre 2) :

Encore une prédiction qui s'est révélée juste... Ces messages qu'on m'adresse... qui me les envoie ? Et où est-ce qu'ils vont me conduire ?


Concrètement, si l'on omet la carte postale numéro 10 (que nous apercevons dans le flash-forward), tout commence avec une prédiction anodine (et “servant à rendre crédible les suivantes”) sur la 9, datée du vendredi 8 juin (chapitre 1) ; avec les deux prédictions suivantes, sur la 8, datée du samedi 9 juin (chapitre 1), et sur la 7, datée du mardi 12 juin (chapitre 2), le jeu se complique, puisque des vies sont en jeu, mais sans élément criminel à la clé ; quant à la carte numéro 6, découverte dans le chapitre 4, il faudra attendre le tome suivant pour savoir si elle passe ou non à l'étape supérieure, et rejoint l'élément criminel du récit.


Avec ce tome d'ouverture très réussi de La 13e piste, Kei Sanbe commence donc en douceur une courbe ascendante qui va probablement le mener vers des sommets similaires à ceux atteints dans Erased et Echoes ; on voit d'ores et déjà poindre (ici dans le chapitre 3) ces réflexions sur le poids du passé qui faisaient tout le sel de ses précédents thrillers :

C'est impossible d'effacer les souvenirs douloureux... mais on peut les remplacer peu à peu par de petits instants de bonheur !





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