AdolescenZ [biotoputopie] d'Aurélien Marion
Alors que la touffeur de la canicule règne sur nos contrées, c'est peut-être le moment idéal pour lire un petit ouvrage qui place la moiteur au centre de son projet littéraire, AdolescenZ d'Aurélien Marion (“biotoputopie” lue grâce à la générosité de Nikolas Akiléus & Mathias Richard) – voyez les pages 60-61 :
“fêter chaque désastre chaque apocalypse chaque catastrophe
avec la vigueur exubérante des danseurs transant la mort
à l'aise comme des ados en milieux humides
ou comme des aliens au milieu du vide.”
L'évidente référence à ExistenZ de David Cronenberg dans le titre signale d'abord que cette adolescence, entendue comme un état (et non “une phase transitoire, une crise ou un passage”, page 21), est le seul mode authentique d'existence (de résistance) possible dans notre (triste) monde actuel ; et ensuite qu'elle va se caractériser par des excès corporels visant à combattre l'adhérence aliénante à notre moi (page 58, avec une référence au collectif Tiqqun, du reste cité à la page précédente) :
“dans ces mondes hyperdystopiques – communautés terribles, communautés pénibles – saturant le souffle commun par l'éternité du temps et la mêmeté de l'être (l'état fixé à l'Etat capitaliste), nous désertons de partout pour nous débaucher dans les décombres désastraux du désir débarrassés de la peur.”
C'est le moment de rappeler le commentaire de Bergson que je faisais à propos du comics Spectregraph : durant toute introspection (ce processus que le capitalisme a su faire fructifier, pensez aux réseaux sociaux ou au développement personnel), nous projetons notre moi véritable dans un espace-temps mental déterministe, où il se retrouve épinglé comme un papillon ; ce n'est que hors de ce temps homogène, dans la pure durée où nous agissons d'ordinaire sans réfléchir à nos actes, que nous pouvons (peut-être) retrouver la liberté de voleter.
Ainsi s'explique à mon sens l'intérêt d'Aurélien Marion (et d'autres avant lui, dont Mathias Richard lui-même) pour la transe, ici déclinée sous sa forme sexuelle (le “pute” de “biotoputopie”, qu'il ne faut pas entendre comme une insulte, puisque “[changer c'est prostituer l'humanité]”, page 8 ou 10), et l'espace-temps singulier qu'elle dessine (à la fois “biotope” et “utopie”, espace vital et non-lieu, échappant donc à nos “mondes hypersurveillés”, page 57) ;
AdolescenZ cherche ainsi à réaliser le rêve, fait par Marcuse ou l'Adorno des Minima Moralia, d'une libération des humains par leurs désirs autant que par leurs luttes (“par le feu et par la fête, par émeutes et galipettes”, page 59), mais sans tomber dans le piège capitaliste de l'assouvissement, donc en dépeignant des êtres sans cesse en tension et en devenir (page 22) :
“Les ados font p/utopie : rencontres excessives de présences,
joyeuse mousse d'affects, urgentes trouées orgiaques.
Les ados sont complices ou morbides. Ils subissent les pixels
ou ils pissent sur elles, l'imagerie du spectacle.”
Peut-être pareil projet est-il fatalement voué à l'échec, au sens où la pornographie est tellement industrialisée qu'il est quasiment impossible désormais de l'utiliser à des fins autres que mercantiles ; cela n'empêche pas Aurélien Marion d'essayer, notamment en faisant bégayer la langue (suivant l'expression de Deleuze & Guattari), de façon à empêcher ses “spoermes” (page 25) et ses “fictionésies” (page 35) de générer des images convenues de film porno (page 17, avec bien sûr une double allusion à Mallarmé et à la catastrophe de Fukushima) :
“j'aventure des trucs susurre ces putains de.
murmures.
ambiance sonore du bibelot aboli biblio d'alibis
idiots d biles bulles
d'iodes
nuke ta fukushimère !
merde.”
Cette façon de déconstruire le vocabulaire (sur le plan formel donc) se double (sur le plan thématique) d'une prédilection marquée pour la “partouz interspecies pluriverselle transgalactique” (page 36), autrement dit le recours à un sous-genre de l'érotisme qui peut difficilement se transcrire en prises de vue réelles (au pire nous n'aurons donc que des dessins en tête, comme ici page 7 ; notez l'usage de ces termes-fictions chers à la SF) :
“triturant son gros godilaton, expliquant au natif
de l'exoplanet 169 l'usage des peaux bitoniques
en vie en vue des orgasms supraluminaux.”
L'étonnant dans tout ça est peut-être qu'au final ce “#riotporn” (page 65) funambulesque se lise aussi bien, et qu'Aurélien Masson parvienne à peu près à demeurer en équilibre sur son fil d'un bout à l'autre de son AdolescenZ, plus maîtrisée qu'elle n'en a l'air – mais n'est-ce pas au fond la marque de la plupart des ouvrages publiés par Caméras Animales ?
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