D'or et de fer de Jack Vance
Ca ne vous aura pas échappé, l'été est là, et avec lui, le défi de lecture space opera / planet opera orchestré par Lhisbei, le Summer Star Wars (baptisé Grogu cette année) – défi dont Le Bélial' facilite obligeamment le déroulement en publiant, coup sur coup, deux classiques du genre, l'un (plus récent et plus long) de Reynolds (je vous en parlerai bientôt) et l'autre de Vance, D'or et de fer (roman lu en service de presse).
D'or et de fer est publié dans la collection Pulps, dont l'ambition, suivant son directeur, Pierre-Paul Durastanti (également le traducteur du roman), est de proposer de la “science-fiction sur grand écran”, celle qui cherche à “distraire sans se prendre au sérieux” (page 8) ; mais vous vous doutez bien que sous mon oeil analytique (ou d'ailleurs celui du préfacier, Ted Gioia), le sérieux va vite reparaître, y compris en raison du caractère cinématographique de l'oeuvre (il y aura même un petit cameo de Bergson, promis).
Qui dit grand écran dit aussi technicolor, et ça tombe bien, car comme je l'indiquais déjà dans ma recension des Chroniques de Durdane, Jack Vance est peintre avant d'être conteur (probablement sous l'influence de Dunsany) – regardez plutôt comment commence D'or et de fer, et appréciez au passage comment paysage (ici terrien) et personnage (ici extraterrestre) se répondent (page 19, avec également la première apparition de l'or éponyme) :
“Markel, le Lekthwan, occupait, sur la plus haute aiguille du mont Whitney, une demeure aussi belle qu'étrange qui comprenait six dômes, trois minarets et une vaste terrasse. Les dômes étaient d'un cristal presque limpide, les minarets de porcelaine blanche ; la terrasse alentour était d'un verre azuréen, et sa balustrade rococo alignait les hélicoïdes bleus et blancs.
Pour les Terriens, Markel, comme son logis, était beau, incompréhensible dérangeant. Sa peau d'or cuivré luisait ; il avait des traits fins, durs, exotiques dans leur espacement.”
A l'opposé de ce décor lumineux (et civilisé) dans lequel commence (et se termine) le roman, voyez maintenant l'ambiance ténébreuse qui règne sur Magarak, la planète-bagne (le “monde dantesque”, page 196) où vont atterrir (et longtemps rester) le serviteur et la fille de Markel au début du chapitre 9 ; Vance y signale (telling) et y décrit (showing) la confusion de son personnage principal au moyen de petites touches aussi efficaces que concises (page 71) :
“Trop vaste et trop complexe, la scène dépassait l'entendement. Brach perçut des silhouettes monstrueuses, des lueurs vives, d'énormes masses en mouvement. Plus près, les lumières évoquaient des gueules de fourneau : jaunes, oranges, blanc-vert, rouges ; sur l'horizon, elles brillaient et scintillaient comme des étoiles.
Un grondement puissant se perpétuait, si répandu qu'il paraissait une propriété intrinsèque de la planète. Dans le ciel, une infinité de formes grouillait – grues pivotant en cercles lents, objets noirs arachnoïdes longeant des rails luisants, barges flottant à divers niveaux, nuées de vapeur sombre.”
Sur cette obscurité vont bien sûr se détacher deux éclats métalliques, le premier doré (pour la fille de Markel, Komeitk Lélianr, dont la peau prendra ceci dit “une teinte d'or ancien” page 155) et le second ferreux (pour Roy Barch, l'ex-serviteur humain de Markel, comparé à “une statue de fer” page 181) – et si Vance préférait, comme l'explique Ted Gioia page 14, le titre D'or et de fer à ceux d'Esclaves des Klau ou de La Planète des damnés, c'est bien parce que ce contraste est au coeur de l'intrigue.
L'or, métal dont on fait les bijoux, c'est le symbole parfait de l'oisiveté aristocratique, donc de Komeitk Lélianr, qui non seulement est issue d'une espèce plus avancée technologiquement, mais peut aussi s'offrir le luxe d'hésiter entre “l'anthropologie primitive”, “la recherche alimentaire” et “une carrière dans les arts et spectacles” (page 27) ; le fer, métal dont on fait les outils, c'est le symbole parfait de l'industrie, donc de Roy Barch, qui est certes fils de “chercheur” (page 28), mais a dû se mettre au service des Lekthwans, comme un Terrien lambda.
Si vous êtes cinéphile, vous aurez reconnu, transposée en termes intergalactiques, l'opposition entre les personnages incarnés respectivement par Katharine Hepburn et Humphrey Bogart dans The African Queen de John Huston, en salle un an avant la première publication du roman de Vance, que je ne peux m'empêcher de voir comme une réponse au film – j'ai déjà signalé, en parlant des Chroniques de Durdane, comment Vance aimait réécrire, en les tirant vers plus de complexité, des archétypes narratifs classiques.
Malgré les quatorze lignes finales du roman, Vance se montre au fond beaucoup plus pessimiste que Huston quant à ce type de relations or-fer (ou Eloï-Morlock pour utiliser le vocabulaire de Wells dans La Machine à explorer le temps, même si D'or et de fer fait plutôt allusion à La Guerre des mondes) ; Roy Barch ne cherche guère qu'à rabaisser Komeitk Lélianr au rang de “récompense” (page 49), et elle ne voit en lui qu'un “Zoulou typique” (page 35), doublé ultérieurement d'un moyen de survivre, au prix de son propre avilissement (page 77, chapitre 10) :
“Dans ses propos, il y avait du vrai : leurs chances de survie restaient minimes. Il la sentait encore contre lui : un contact chaud, vital. A nouveau, il la prit dans ses bras ; elle accepta l'étreinte consciencieusement. Des idées gênantes voletaient dans l'esprit de Barch telles des chauves-souris.”
Néanmoins, au-delà de la façon (douteuse et, on l'a vu ci-dessus, signalée comme telle par Vance) qu'a Roy Barch de répondre par le sexisme au snobisme, voire au racisme, de Komeitk Lélianr, leur interaction (ici dans une boîte de jazz, page 46) va néanmoins mettre en lumière une “caractéristique essentielle” (page 163) des Terriens, pourtant inférieurs technologiquement, par rapport aux Lekthwans (et plus tard aux Lénapes) :
“La mélodie les balaya. La trompette résonnait comme une tige d'énergie pure ; le trombone toussait, sombre, rauque ; la clarinette trillait tel un oiseau de feu. Puis dans un dernier raout, sur un coup de cymbales, le silence tomba, suivi d'un soupir repu du public, issu du ventre, des poumons, de la gorge.
Barch se tourna vers Komeitk Lélianr :
“Vous en pensez quoi ?
– J'ai trouvé cela bruyant et démonstratif.
– C'est la musique de notre temps, dit-il avec ferveur. Elle reflète le dynamisme de notre race ; elle incarne notre créativité contemporaine.”
Si Vance ne l'associait pas à ce qui est originellement une musique d'esclaves (annonçant au passage le destin qui attend ses protagonistes), il serait facile de voir dans ce dynamisme un énième avatar du soi-disant esprit d'entreprise américain plutôt que, comme je le propose ici, une variante de l'élan vital de Bergson, avec cette différence que chez Vance, comme chez le Verne de L'Île mystérieuse, la créativité gît plutôt dans la faculté à trouver un nouveau moyen, plus simple, d'accomplir une même fin (pages 157-158, et oui, l'ombre du jazz est toujours là) :
“Barch ricana. “Pire que les Lekthwans – enfermés dans une ornière mentale. Vous ne pouvez penser à rien d'autre qu'à ce que quelqu'un a pensé depuis un million d'années. Vous n'avez jamais entendu le mot “improvisation” ?”
Porridge grimaça.
“Un amortisseur... A quoi ça te servirait ? Laisse tomber. Des marteaux ? Utilise un rocher. Un palan ? Passe une élingue sous ce petit radeau Klau.”
Un peu comme chez le Verne de L'Île mystérieuse (auquel on pense surtout pour le combo grotte & explosifs), tous les exploits techniques dont Roy Barch va être l'initiateur (afin de s'évader de Magarak) vont déboucher, à la toute fin du chapitre 25, sur un type de revers de fortune qu'un pulp classique n'aurait jamais pensé à utiliser – et même si les deux chapitre suivants (les derniers du roman) semblent corriger le tir, nous gardons de cette surprise (toute relative, le chapitre 23 la préparait) l'idée que l'ingéniosité humaine ou l'héroïsme sont, au fond, peu de choses.
Exactement donc comme dans Les Chroniques de Durdane, il y a quelque chose de désenchanté dans le parcours en apparence héroïque de Roy Barch, un quelque chose qui nourrit la réflexion (la preuve) et fait de ce D'or et de fer bien plus qu'un simple divertissement – possiblement le premier roman “postcolonial” de l'histoire littéraire, comme le soutient non sans raison Ted Gioia page 13.
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