Traduire au futur – Quand la traductologie rencontre la science-fiction d'Alice Ray
Feyd Rautha l'a dit avant moi, mais comme vous pourriez estimer (à tort) que son objectivité est entamée par sa présence dans l'ouvrage (en tant que réviseur émérite de Dune), je le redis après lui : l'essai d'Alice Ray (lu en service de presse) ne s'intéresse pas qu'aux processus à l'oeuvre dans toute traduction d'un texte science-fictif, il démonte aussi la façon dont le genre construit ses univers, ouvrant des pistes de réflexion captivantes aux lecteurs et lectrices.
Comme souvent dans ce genre d'ouvrage, l'idée-force transparaît à chaque chapitre, mais reçoit sa formulation la plus précise dans la conclusion ; ici, c'est une conception de la SF comme genre naturellement dialectique et/ou dialogique, car “faisant dialoguer encyclopédie (les connaissances du monde réel) et xéno-encyclopédie (les connaissances du texte fictionnel)” suivant la page 55 – ce que la page 220 résume ainsi (oui, chaque mot est important, et oui, Alice Ray aurait sans doute dû parler plutôt d'oscillation) :
“Au bout du compte, étudier la traduction de la science-fiction permet de mettre en exergue l'oscillement du genre : simultanément genre artistique, qui fabrique des mondes et des êtres, des ailleurs et des demains, et genre rationnel, qui naturalise ses étrangetés en projetant les images de la science. Cela passe par les novums, bien entendu, mais aussi par le lexique inventé, lui-même hybride. La créativité science-fictionnelle devient alors un créativité lexicale où les traducteurs et traductrices doivent trouver ou créer des équivalents permettant de refléter cet oscillement.”
Ce n'est pas un hasard si Istvan Cscicsery-Ronay (non convoqué ici, ce qui peut se discuter) fait de la “Fictive Neology” la première de ses Seven Beauties of Science-Fiction : la première chose qui saute (littéralement) aux yeux dans un texte de SF est probablement la “terminologie science-fictionnelle”, qu'Alice Ray explore dans sa version simple (chapitre 2) comme dans sa version poussée à l'extrême (chapitre 3), après en avoir exposé la théorie dans le chapitre 1, à l'aide de concepts empruntés à Marc Angenot – concepts qui nécessitent à mon avis une clarification, j'y viens.
Concrètement (ceci devrait servir j'espère à ceux qui comme le Maki ou François Schnebelen trouvent l'essai "ardu") : imaginez un roman qui commencerait par mettre en scène un personnage arpentant un marché, s'arrêtant devant un étal et s'exclamant, une fois déchiffré l'étiquette d'un objet en vente, “Quoi, dix ***, mais c'est hors de prix !” – où *** est un mot que je vais maintenant spécifier.
Si dans la phrase prononcée par notre personnage (un syntagme pour parler en termes linguistiques), il y a, à la place de ***, le mot “euros”, ou “dollars”, autrement dit une monnaie que vous connaissez bien, vous aurez probablement l'impression d'être (pour l'instant) dans un texte réaliste (NB : tous les mots susceptibles d'être mis en *** forment ce que la linguistique appelle un paradigme, à ne pas confondre, comme me semblent le faire Angenot & Ray, avec la notion de référent, l'objet du monde visé par le mot, pour le dire vite et mal).
Si maintenant à la place de *** il y a un mot que vous connaissez, mais qui est totalement incongru (mettons “bisous”), le texte bascule a minima dans le nonsense (suivant un procédé cher à Jean Tardieu ou à Fabcaro, voire ma chronique de Moon River) ; s'il y a un mot inconnu (mettons “glouboks”), vous êtes sans doute en pleine littérature de l'imaginaire (pour désigner mon “glouboks”, Angenot parle de “mot-fiction” ou de “paradigme absent”, mais ce dernier terme me semble contestable, puisque stricto sensu le paradigme est bien là, on lui ajoute juste un mot qui n'y figure pas a priori).
Il y a encore une possibilité, bien connue des amateurs de SF : à la place de ***, il peut y avoir “creds” (ou "crédits"), que vous n'utilisez pas plus que “glouboks” dans votre vie de tous les jours, mais qui figure dans d'autres oeuvres de SF que vous avez lues, donc qui fait partie du mégatexte (NB : ce concept a été mis en avant par Damien Broderick, raison sans doute pour laquelle Alice Ray écrit toujours le mot sous sa forme anglaise, ce qui est à mon avis inutile).
Un terme-fiction (appellation qu'Alice Ray trouve à juste titre plus précise) tel que “glouboks” ou “creds” est donc, dans un texte science-fictif, le point d'entrée par lequel va s'introduire la nouveauté technologique et/ou sociétale (le novum) – donc l'altérité – dont la SF fait son miel, à charge pour le lecteur ou la lectrice d'exploiter les moindres implications des termes utilisés (“glouboks” suggère un monde extraterrestre, alors que “cred” suggère une monnaie dématérialisée et internationale) pour reconstruire l'univers proposé – et oui, on n'est pas si loin que ça du polar, Alice Ray le souligne d'ailleurs page 45 :
“Les artistes vont semer ainsi tout au long du parcours de lecture des indices pour aider le lectorat à construire mentalement tous ces référents imaginaires : par déduction (la règle est exposée), induction (les phénomènes décrits répondent à des règles stables), ou abduction (on formule des hypothèses par rapport aux phénomènes qui seront validées ou infirmées par la suite) (Langlet, 2006).”
De ce dernier passage transparaît aussi la position qu'Alice Ray assigne aux traducteurs et aux traductrices : à la fois du côté des auteurs et des autrices, dont ils ou elles doivent transposer le jeu de piste dans leur langue, et du côté des lecteurs et des lectrices, à qui ils ou elles ne doivent pas proposer une énigme plus compliquée (ou plus simple) que l'originale – la traduction de SF réclamant à part égales de l'habileté (pour mettre en oeuvre des stratégies de compensation) et des connaissances (j'y viens).
De fait, comme Feyd Rautha l'a également remarqué avant moi, il découle de tout ceci que, plus que tout autre genre peut-être (en raison précisément de son mégatexte très large, comme le souligne Istvan Csicsery-Ronay), la SF ne peut être écrite, traduite, lue et critiquée qu'en ayant à l'esprit le plus possible d'oeuvres de SF (c'est le côté holistique que j'évoquais dans mon billet sur la critique-panier) – Alice Ray le signale dès la page 46 :
“Il est donc aisé de voir comment la traduction des oeuvres de science-fiction peut être influencée par cet imaginaire collectif. Si le genre fait oeuvre, traduire une unité de cet ensemble ne peut se faire sans considérer l'ensemble.”
D'où également (c'est le sujet du chapitre 4) la nécessité de retraduire (ou simplement de réviser) beaucoup d'oeuvres de SF que les traducteurs ou traductrices originaux ont indûment tirées vers l'argotique (Neuromancien, Limbo) et/ou tronquées (Limbo, 1984), avec quelques exceptions bien sûr (je pense comme Alice Ray qu'il faut lire Watchmen dans la traduction de Manchette, rien que pour le “méchante gerbe” de la première planche ; j'ajouterai volontiers que le Dark Knight Returns de Frank Miller est plus percutant dans sa traduction initiale, celle de Doug Headline).
Plus qu'une question de fidélité (une notion dont Alice Ray signale d'entrée, page 20, qu'elle est problématique en raison de l'oscillation, encore une, entre l'esprit et la lettre), il s'agit d'une question de respect, la mission qu'Alice Ray assigne à la traduction, autant qu'à la science-fiction, étant de “révéler l'Autre” (page 221) – le chapitre 5 (et dernier) est probablement le plus clair de ce point de vue-là (pages 194-195) :
“La machine à traduire permet d'outrepasser des questions pourtant essentielles, car elle reprend le cliché voulant qu'il soit possible d'établir des équivalences parfaites entre les langues. Or nous l'avons vu tout au long de ce livre, cela n'est guère possible, et la traduction n'est pas un simple exercice de transposition. Quand elle le devient, d'autres problèmes surgissent : des problèmes éthiques, des biais de langage, une standardisation de la langue.”
Oui, ce sont bien les IA que vise ici Alice Ray, dont le petit essai a aussi une portée socio-politique – et puisque j'évoque ici la standardisation de la langue, j'en profite pour signaler que Traduire au futur aurait sans doute gagné à évoquer, à propos notamment de 1984, le concept de LTI dû à Klemperer, voire celui de LQR (je renvoie à mes chroniques d'Héctor et du Salariat pue pour une application à des oeuvres littéraires).
J'ai beaucoup insisté jusqu'ici sur les idées fécondes avancées par Alice Ray, mais son essai a également une autre vertu, et non des moindres : en sus de vous faire réfléchir sur votre genre préféré, Traduire au futur vous donnera envie de (re)lire ou (re)voir certaines (grandes) oeuvres de SF, voire de (re)jouer à certains jeux – et c'est sans doute, au fond, l'essentiel.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire