mardi 11 août 2026

Diorama complexe

 Les Expiateurs de Tade Thompson


D'une certaine manière, les stratégies de lecture que nous réclament le polar et la science-fiction sont l'inverse l'une de l'autre.


Dans le roman policier classique, tout comme dans beaucoup de romans noirs (songez aux récits du Continental Op de Dashiell Hammett), il nous est demandé (mais on peut le refuser et se contenter de se laisser porter par le texte) de faire concurrence à l'enquêteur ou l'enquêtrice, autrement dit d'essayer, à partir d'indices disséminés dans l'espace-temps du récit, de retrouver le déroulé exact des événements ayant conduit au forfait initial.


Au contraire, dans la science-fiction, tout comme dans la fantasy, mais aussi dans tout roman historique (du moins au début), il nous est demandé, à partir de la façon dont les protagonistes interagissent avec leur environnement (incluant des objets au nom mystérieux, les fameux termes-fictions décrits par Alice Ray dans Traduire au futur), de reconstituer ledit environnement – de comprendre dans quel espace-temps nous a placés l'auteur ou l'autrice.


Qu'arrive-t-il quand une oeuvre nous réclame simultanément les deux stratégies ? Il en découle des ouvrages aussi intrigants que le Shutter Island de Dennis Lehane (adapté au cinéma par Martin Scorsese) ou, donc, Les Expiateurs de Tade Thompson (novella lue en service de presse, dans la traduction de Jean-Daniel Bréque, qui a également pris soin d'expliciter certaines références dans une postface précieuse).


La première partie de la novella étant baptisée “le meurtre” (page 11), et la deuxième, “la détective” (page 21), nous sommes presque immédiatement invité.e.s à mettre en oeuvre une lecture policière des Expiateurs, quoique avec un certain recul, dû à la fois au style ouvertement cinématographique sans être behavioriste (style dont le traducteur reconstitue fort bien la fluidité) et à certains détails volontairement “faciles” – voyez comment Tade Thompson nous annonce la scène de violence à venir (page 14) :

Les trois autres passagers sont perdus dans leurs pensées. L'un d'eux regarde dans le lointain ; un autre dort, bave et ronfle doucement ; un autre encore lit un poche avec MEURTRE dans le titre. Bea a un livre dans son sac, mais n'a pas envie de se fatiguer les yeux.


Très vite toutefois nous sommes amené.e.s à remarquer que l'espace-temps (le “diorama complexe”, page 124) où se déroule ce polar (espace-temps où nous avons commencé, comme la détective Eve Stevens, à chercher des indices) manque de cohérence interne, autrement dit qu'il va être, tout autant que les meurtres, l'enjeu du récit – et nous superposons une lecture science-fictive à la lecture policière.


Le premier trait le plus frappant, ce sont les anachronismes, ou plutôt la sensation que plusieurs détails du décor n'appartiennent pas tout à fait à la même temporalité : “l'architecture brutaliste d'un vaste ensemble immobilier” (page 13), conçu dans les années 60 d'après la postface, voisine avec “un téléphone à cadran et à pièces” (page 26) et avec “des machines à écrire manuelles” (page 27), ce qui va encore, mais il y a aussi ces tenues “dans le style des années 1995 à 2005” (page 35)...


Pire, à la manière du Lynch de Twin Peaks (voir ma chronique de l'essai d'Eric Dufour), le comportement qu'on attendrait d'une personne ordinaire (ici mâchouiller du chewing-gum pendant une conversation) est remplacé (page 32, voir aussi page 109) par une action étrange, mais dont personne ne souligne l'étrangeté – une action qui n'a de sens qu'à voir (comme Jean-Daniel Brèque dans sa postface) vers quel roman de Theodore Sturgeon elle fait signe :

Une araignée avance sur une surface à côté d'Eve, accroche son regard. Eve l'attrape et la glisse entre ses lèvres. Elle sent le jus gicler dans sa bouche lorsqu'elle la croque.


Dans le même genre, il y a cette alerte sonore qui se répète périodiquement, un peu comme une invitation à se protéger des bombes pendant le Blitz, mais ici le bombardement est purement sonore, et il ne suscite pas la moindre effervescence dans la population (page 38) :

Eve se met des bouchons dans les oreilles, comme toutes les autres personnes présentes.

Une seconde plus tard, un bruit électronique étouffe tous les autres – violent, continu, distordu. Un semblant de modulation suggère qu'il s'agissait jadis d'un discours, mais celui-ci s'est dégradé au point de devenir incompréhensible. personne ne panique. Tout le monde patiente. Les parents ajustent les bouchons dans les oreilles des gamins.


Autre détail singulier dans ce que Sartre (commentant Kafka et Blanchot) appelait un monde à l'envers, ce “numéro dédié aux incidents” (page 68) que le Docteur Bob (clin d'oeil à Twin Peaks ?) envisage d'appeler pages 97-98, et que la détective Eve Stevens (probable clin d'oeil aux Revenentes de Perec ?) appelle, elle, page 69 :

J'ai perdu du temps, dit-elle. Mon nom est Eve Stevens.”

Une voix mécanique répond : “Combien ?

 Huit heures.

 C'est officiel. Continuez.


Bien plus que cet incident, qui est symptomatiquement intervenu dans une station de métro, donc un lieu interdit dans ce monde, c'est un autre (un phénomène dont je ne dirai rien, sinon qu'il confirme l'influence, remarquée par Jean-Daniel Brèque, du film Dark City sur Les Expiateurs) qui va, un peu auparavant, faire éprouver une sensation de vertige à Eve, parce qu'elle compromet la rationalité (douteuse pour nous) de son monde, et la laisser “terrorisée” (page 55).


En éprouvant cette anxiété née de la disparition (momentanée) de ses repères, Eve va au fond se retrouver dans la même situation que son “compagnon neuroatypique” (page 83) quand elle oublie de lui signaler son retard – je cite la page 91, symptomatique de la fonction esthétique / symbolique de Dave dans la trame science-fictive, servir de miroir (et d'indicateur) à Eve :

Il s'arrête brusquement, se retourne, décroche le téléphone, et son esprit se calme. Le combiné est luisant de sueur, trace de la dernière fois qu'il l'a utilisé. Il compose un numéro. Le cliquetis du disque rotatif l'apaise. Cela signifie qu'il agit afin de résoudre le problème.


(Une remarque au passage : Dave est également censé remplir une fonction dans la trame policière, peu ou prou la même que Bea, mais à mon sens la mécanique narrative de Tade Thompson se grippe quelque peu à cet endroit, pour une raison simple : alors même qu'il a besoin de nous rendre sympathique son personnage, il a choisi de nous le montrer, au mépris de la psychologie d'un neuroatypique moyen, qu'il devrait connaître en tant que psychiatre, en train de réclamer des excuses, page 42, ou du soutien, page 61, à Eve, donc de nous le présenter comme un “harceleur fusionnel” sans empathie pour son aidante – gros cliché.)


Comme le montre l'extrait qui précède, le remède à l'anxiété, c'est l'action, et l'action en vue d'obtenir une connaissance, ce qu'en tant qu'enquêtrice Eve sait très bien faire – et polar et science-fiction de se rejoindre dans une manière de quête initiatique, où telle L'Homme-taupe de Léo Henry (et de Iain Sinclair) Eve descend littéralement dans les soubassements de son monde, d'abord en obtenant un bureau en sous-sol pour mener son enquête (page 58), puis en explorant, je l'ai déjà dit, une station de métro (pages 67-68), sans parler du “tunnel” de la page 118.


Plus que la nature des révélations obtenues par Eve (au fond assez classiques, quoique empreintes d'une ironie bienvenue), ce qui compte au final sera la liberté qu'elle en retirera, au terme d'un “procès” (page 139) bref mais digne de celui du film de Powell & Presburger, A Matter of Life and Death – je cite la page 150, qui ne déflore aucunement l'intrigue rassurez-vous ; notez qu'à mon sens la métaphore religieuse n'est pas ici très heureuse, vu que la liberté acquise est largement immanente :

Eve émerge d'une station de métro. Son visage est intense, elle a franchi le voile et vu le visage de Dieu ; elle sait. Le monde est tout nouveau pour elle, riche de périls et d'opportunités.


C'est peut-être pousser l'analyse trop loin que de voir dans Les Expiateurs une ode à la connaissance comme seule capable de fonder des décisions éclairées, tout autant qu'une célébration de la vie dans son imprévisibilité (et sa capacité à engendrer une cervelle comme celle d'Eve, voir page 114) ; mais le fait que la novella de Tade Thompson nous pousse à nous poser ce type de questions existentielles alors même qu'elle est menée tambour battant suffit sans doute à expliquer pourquoi elle est si bluffante (dixit Gromovar).





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