mardi 11 août 2026

Education américaine

Walking Dead – Clementine de Tillie Walden (& Cliff Rathburn)


Après des débuts plutôt “réalistes”, Tillie Walden semble s'être spécialisée, pour notre plus grand bonheur il faut bien l'avouer, dans les bandes dessinées fantastiques (Sur la route de West) ou science-fictives (Dans un rayon de soleil, probablement son chef d'oeuvre) centrées sur des personnages féminins aux prises avec les démons de leur passé (pour le dire vite et mal).


D'une certaine manière (et MTEBC est d'accord), il n'était donc pas étonnant de la retrouver à raconter, dans l'univers de Walking Dead, les aventures de trois “ados tourmentés en pleine apocalypse” (page 132 du tome 1), Clementine et ses deux acolytes Olivia et Ricca (“la dernière Juive séfarade sur Terre”, page 109 du tome 1) – même si on pouvait légitimement se demander comment elle allait s'accommoder d'un univers préexistant (celui des jeux vidéos Walking Dead pour le fond, celui du black and grey pour la forme, les nuances de gris étant ici assurées de main de maître par Cliff Rathburn).


Le défi était sans doute d'autant plus grand que, comme je l'expliquais à propos de Juste un peu de cendres de Day & Police, le comics Walking Dead originel repose basiquement sur le mythe, quelque peu viriliste, du grand bâtisseur, qui tel Moïse va finir par conduire son peuple élu vers la terre promise, non sans se débarrasser des indigènes au passage – vous aurez reconnu Rick, le soleil d'où tous les autres personnages tirent leur lumière.


Si Clementine est un personnage tout aussi marqué – donc distingué – dans sa chair (il lui manque un pied, tout comme il manquait une main à Rick), et que ses acolytes la considèrent comme “une arme mortelle” (page 87 du tome 2), le parcours que lui fait suivre Tillie Walden dans sa trilogie est plutôt celui d'une errante en quête d'un foyer déjà bâti, où elle pourrait finir sa vie (et surtout où son handicap ne lui donnerait plus l'impression d'être “un boulet”, page 202 du tome 1).


De fait, dans chacun des tomes de la trilogie, Clementine et ses acolytes – tout aussi jeunes qu'elle – arrivent dans un lieu en apparence sécurisée (la bien-nommée Killington dans une montagne du Vermont, une île au large des côtes canadiennes, la ville de Nuuk au Groenland) et en découvrent la face obscure, un lieu tenu à l'écart mais qui menace de s'étendre à toute la face ensoleillée (et d'y répandre des rôdeurs) – Ricca le fait d'ailleurs remarquer à Clementine page 110 du tome 2 (traduction d'Anne Capuron) :

J'ai juste la sensation d'être en train d'attendre que tout se casse la figure, que tu découvres ce qui cloche ici.


Cette découverte qu'il y a (presque toujours) quelque chose de pourri sous la peau lisse et luisante du monde adulte (comme dans Le Tombeau des lucioles ou dans Chaque soir à cinq heures), c'est en fait le sujet même de la trilogie Clementine, qui beaucoup plus que le comics originel (et les personnages de Carl ou de Sophia) pose la question des valeurs et des connaissances (de la culture, quoi) transmises aux jeunes dans un monde aussi déliquescent que celui de Walking Dead – un des premiers personnages rencontrés par Clementine dans le tome 1 le fait d'ailleurs remarquer (page 39) :

“– Grandir ainsi, sans même des antidouleurs, c'est...

Bah, c'est comme ça.


Romain Gary parlait d'Education européenne pour qualifier l'initiation au pire subie par les jeunes Polonais pendant la seconde Guerre Mondiale ; on pourrait semblablement parler d'éducation américaine pour qualifier celle qui attend les protagonistes de Clementine – et non, ce n'est pas un hasard si la trilogie met en scène au moins deux rites de passage, la “rumspringa” du tome 1 (pages 47, 53 ou 54) et la “bat mitzvah” du rome 2 (page 188 ou 195), reconstituée à grand-peine par Ricca.


Bien plus qu'un foyer donc, comme je l'évoquais plus haut, Clementine et ses acolytes sont au fond en quête de figures d'initiatrices et/ou d'éducatrices, qui sont d'ailleurs souvent les femmes qui ont le pouvoir dans les lieux abordés :

– Georgia, la soeur d'Olivia, dans le tome 1, mais aussi, en filigrane, leur mère ;

– le docteur Anne Morro dans le tome 2, même si c'est Ginette qui apprend le tricot à Clementine, et Emi, la pêche à Olivia (et oui, il y a un gros clin d'oeil à Wells dans ce tome) ;

– Ujammi[ugaq], la directrice d'école et membre du Conseil, et Maria, la Jardinière, en charge de la sécurité de la ville (vous voyez venir d'ici le conflit).


Quoique dans le tome 1 Clementine semble au départ n'être venue à Killington que pour servir de garde du corps, et non s'instruire auprès de Georgia (qui n'est pas précisément une éducatrice-née), elle va finir – indirectement – par faire sien l'objectif énoncé par Ricca page 123, “apprendre à construire une maison” ; mais il lui faudra tomber littéralement dans la face cachée de ce monde – et y rencontrer une manière de reflet déformé d'elle-même – pour s'avouer ses carences (page 157) :

Comment je réparerais quoi que ce soit ? Je ne suis jamais vraiment allée à l'école, et je ne sais pas construire une maison.”


Dans le tome 2, même si le docteur Morro va être celle qui parle pour la première fois à Olivia “du placenta” et “du col de l'u-té-rus” (page 157), autrement dit de réalités biologiques plutôt associées à la vie, elle va être pour ainsi dire déchue par avance de son rôle d'éducatrice par Clementine, qui constate entre elles deux un insurmontable fossé culturel (pages 149-150, on ne saurait mieux définir ce que j'appelle l'éducation américaine) :

Et moi qui me sentais à la traîne parce que je ne suis pas allée à l'école ni rien.

Ceux de votre génération savent lire et écrire facilement et se rappellent des tas de trucs bizarres qui n'ont pas de sens pour moi.

Mais je connais ce monde mieux que vous ne le connaîtrez jamais.


Dans le tome 3, ce n'est pas pour une fois la méfiance de Clementine qui va l'entraîner sur la face cachée de la ville (celle où un jardin macabre à la Mirbeau fait écho au cimetière), donc lui faire (momentanément) préférer Maria, qui lui fait tuer des rôdeurs, à Ujammi, qui voulait l'envoyer à l'école ; c'est littéralement l'incapacité à appréhender la mort comme peut le faire quelqu'un de l'ancien monde (page 64) :

On ne meurt pas comme ça.


Cette idée – centrale dans la trilogie – que les expérience violentes vécues façonnent une vision radicalement autre du monde (donc produisent un véritable changement de paradigme), nous la retrouvons également dans la façon dont Clementine associe spontanément le handicap au nouveau monde – voir son dialogue avec Saa page 247 du tome 2, à propos de son fauteuil :

“– Vous l'aviez déjà avant ? Ce n'est pas une morsure qui... ?

Haha, les amputés existaient bien avant les morts.

Je n'en avais jamais vu avant.

Oh, on était là, pourtant, crois-moi.


Vous l'aurez compris, en tirant au premier plan de la trilogie Clementine des thèmes peu voire pas du tout exploités dans Walking Dead (notamment donc ce que j'appelle l'éducation américaine, mais aussi la vie avec un handicap, ou encore les familles séparées par la fin des trajets en avion, sans parler de l'effet du froid sur les zombies), Tillie Walden réussit brillamment son pari, produisant même une manière de commentaire critique sur le comics originel (un peu comme Sur la route de West relisait Thelma et Louise).





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