vendredi 16 octobre 2026

Nous sommes tous des déchets

Limbo de Soi Cheang


Le mot anglais Limbo (également utilisé comme titre par le romancier Bernard Wolfe) a cette particularité de pouvoir évoquer un membre, limb (ce qui est pertinent pour parler d'un tueur en série mutilant ses victimes), alors qu'il désigne en fait les limbes, cette zone pré-infernale théoriquement réservée aux anabaptises (ce qui est pertinent pour parler d'un monde ressemblant fort à l'antichambre de l'enfer).


Ce mécanisme de fausse évidence me semble particulièrement approprié à une chronique traitant d'un film, Limbo de Soi Cheang (tourné en 2017 mais sorti en 2021, 2023 en France), qui a immédiatement suscité des comparaisons inappropriées avec d'autres oeuvres, telles que Sin City ou le Seven de Fincher : je commencerai donc, comme le réalisateur lui-même, par dire ce que le film n'est pas pour, je l'espère, mieux faire comprendre ce qu'il est.


Le choix fait par Soi Cheang (en postproduction, le film ayant été en fait tourné en couleurs) de nous présenter un film “policier” en noir et blanc a fait penser à Sin City, à tort parce que Soi Cheang ne visait pas à retrouver les contrastes tranchés d'un dessinateur de comics virtuose (il y a beaucoup de niveaux de gris dans le film, tant graphiquement que moralement).


En passant au noir et blanc, Soi Cheang voulait avant tout “aplatir” l'image, c'est-à-dire amalgamer les personnages au décor de déchets dans lequel ils évoluent (d'où le titre de cette chronique, inspiré d'une tirade d'un personnage), suivant cette technique de la ligne trouble que j'évoquais notamment à propos des novellas noires de David Sillanoli.


En changeant le rouge du sang en noir, comme l'Hitchcock de Psycho, Soi Cheang désirait également refuser ce type d'esthétisation de la violence qui naît de l'envahissement par la couleur (à rebours donc d'un Nicolas Winding Refn, dont il se rapproche pourtant par la réflexion sur le mal) et insister sur le caractère désordonné des trois scènes de traque et de la scène de viol qui suturent le film (j'y reviendrai).


La façon qu'a Soi Cheang de filmer (comme l'Hitchcock de Torn Curtain) des personnages au bout du compte infructueux dans leurs tentatives de neutraliser efficacement autrui est de fait totalement à l'opposé des personnages de techniciens de la violence qui abondent chez Frank Miller .


Pour la même raison, la comparaison avec John Woo (réalisateur surcoté à mon avis) n'a aucun sens : ici, pas d'impasses mexicaines ou d'armées de tueurs surgies de nulle part, juste des corps ahanant et souffrant pour parvenir à leurs fins (le fait qu'un des policiers perde – très classiquement – son arme au cours du film est évidemment déterminant).


Cette animalisation des corps est du reste annoncée dans la première scène du long flash-back qui constitue le film (suivant un procédé typique du film noir et au-delà, voyez Sunset Boulevard de Wilder, Fight Club de Fincher ou Deux soeurs de Kim Jee-won) : on y voit un policier (le vétéran du film, j'y viens) renifler une main coupée, tel un limier au sens premier du terme (ce qui lui attirera plus tard une remarque perplexe de son nouveau chef).


Si la comparaison avec le Seven de Fincher peut paraître plus pertinente, dans la mesure où le point de départ du film est en apparence le même (deux policiers, un vétéran et un jeunot, chargés de retrouver un tueur en série), elle est trompeuse au sens où la relation principale du film n'est absolument pas celle qui se noue – ou pas – entre les chasseurs et leurs proies respectives (Soi Cheang déclare du reste avoir refusé de tourner un énième film d'enquête commercial).


Contrairement au roman de Lei Mi dont il s'inspire (Dent de sagesse, soit un des sujets de préoccupation du jeunot, traité sur un mode quasi-comique), Limbo ne privilégie pas le personnage du jeunot, Will Ren (joué par Mason Lee), mais se centre sur la relation conflictuelle qui relie le vétéran, Cham Lau (joué par Gordon Lam), à Wong To, une délinquante (jouée par Cya Liu) qui lui a jadis fait du tort (je n'en dis pas plus, puisque on n'en sait pas plus au début du film).


Les trois scènes de traque qui jalonnent le film sont précisément autant de moments marquants dans leur relation trouble (Cham Lau cherchant à se venger avec le consentement de Wong To) : la première a du reste été conçue par Soi Cheang comme une façon de nous faire comprendre leur rapport ambigu ; la deuxième est le moment de bascule dans leur relation, où Wong To, utilisée comme indic jetable, va être repérée par le tueur ; la troisième est l'affrontement final entre le tueur, Wong To et les policiers.


Dans ce contexte, la relation ambiguë que le tueur japonais (joué par Hiroyuki Ikeuchi) entretient avec le personnage de Coco (jouée par Fish Liew) fonctionne comme un reflet inversé de celle entre Cham Lau et Wong To (elles basculent du reste au même moment, de part et d'autre d'une très symbolique barrière, que la caméra nous fait survoler) : Soi Cheang cherche clairement à questionner la frontière floue entre vengeance légitime (si je puis dire) et maltraitance gratuite.


Si vous avez retiré de ma description (sommaire) du dramatis personae l'idée que Limbo est un énième film nous présentant (non sans ambiguïté) des personnages féminins maltraitées (mettons comme chez le Lars Von Trier de Dogville, Antichrist ou Nymph()maniac), détrompez-vous : outre que les hommes vont tout autant souffrir que les femmes (l'affrontement final reprenant presque la scène de viol), Wong To est d'une certaine manière le vrai moteur du film (qui n'existerait pas sans sa décision d'expier).


De fait, malgré son physique maigrichon (sans parler des innombrables blessures qu'elle récolte au cours du film), Wong To fonctionne presque comme une incarnation du destin de Lam Chau (et de Will Ren par ricochet) : telle une femme fatale de film noir, elle va le mener à sa perte, quoique non délibérément – il y a beaucoup de quiproquos dans le film, nés pour la plupart d'une obsession maladive.


Au bout du compte, la seule chose qui ne soit pas torturée dans Limbo, outre la musique limpide de Kenji Kawai, ce sont les lignes droites des grands ensembles bétonnés ou des lignes de métro (que l'usage du format scope 2,39 permet d'étirer d'un bout à l'autre du cadre) – un décor impersonnel qui souligne d'autant l'absurdité du monde dans lequel évoluent les personnages, un monde où une vie humaine n'a pas plus de valeur qu'un déchet donc.


Vous l'aurez compris, si le Soi Cheang de Limbo (il a aussi commis, comme il l'avoue lui-même, des films pop-corn) doit être comparé à un autre réalisateur, ça serait plutôt (comme le fait d'ailleurs Frédéric Ambroisine) à Michael Mann ou à William Friedkin (voire, comme je le disais, à Nicolas Winding Refn ou au Lars Von Trier d'Antichrist).






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