Jours de Gloire d'Alastair Reynolds
Voilà déjà plusieurs chroniques (la dernière portant sur Une larme de poison) que je vous signale la prégnance, dans la littérature de l'imaginaire actuelle, tant francophone qu'anglophone, de ce mélange entre polar et imaginaire que les Japonais appellent henkaku tantei shôsetsu ou polar irrégulier (le Nocher des livres a fait la même remarque).
Je n'ai pas souligné, en revanche, que cette vague de polars hybrides n'a rien d'une vogue, mais répond bel et bien à mon sens à un besoin global, celui d'à la fois expliquer et réformer le monde pour le dire vite – mais aussi, dans certains cas, tels celui d'Alastair Reynolds, qui va nous occuper ici, à un goût personnel (voir notamment ma chronique de La Grande muraille de Mars).
Une des façons les plus logiques d'articuler polar et science-fiction ou fantasy, c'est en effet la sociologie :
– côté polar (si l'on suit la définition de Régis Messac), le rôle d'un détective, reconstituer une suite d'événements à partir des traces qu'ils ont laissé dans le monde, c'est au fond celui d'un historien, voire d'un sociologue (c'est d'ailleurs la thèse de Luc Boltanski dans son Enigmes et complots) ;
– côté science-fiction ou fantasy, la construction d'un monde autre (du fait d'un novum ou d'un système de magie, les deux pouvant être difficilement discernables, voir la troisième loi de Clarke). c'est évidemment la porte ouverte à une analyse sociologique (souvent concentrée en fantasy sur la question du pouvoir).
L'aspect sociologique de la science-fiction est particulièrement évident quand l'action se déroule dans un univers clos, possible miroir du nôtre, que ce soit une planète coupée du monde ou, surtout, un vaisseau spatial générationnel, comme c'est le cas par exemple dans l'univers d'Eriophora de Peter Watts (dont je vous entretenais à propos d'Au-delà du gouffre) ou, donc, dans Jours de Gloire d'Alastair Reynolds (roman lu en service de presse).
Comme le montrent tout autant le nom originel du vaisseau reynoldsien, Halcyon, et le titre originel du roman, Halcyon Years (une expression figée signifiant “années de bonheur”) que son nom français, Gloire, et le titre français du roman, Jours de Gloire (astucieuse transposition de Pierre-Paul Durastanti), nous sommes censés êtres en présence d'une société idéale, sauf que...
Le monde de Gloire (qui fait pourtant preuve d'une sobriété technologique dans certains domaines, comme la téléphonie) n'a à l'évidence rien d'idyllique ou d'utopique ; non seulement on y travaille dur (comme si l'on y ignorait Le Droit à la paresse de Paul Lafargue), mais on y méprise ouvertement ceux qui auraient pu être l'instrument d'une libération du travail (page 100) :
“En ces temps où n'importe quel robot paraissait une rareté, l'imposant machine n'aurait pu paraître moins déplacée ; elle s'attirait de nombreux coups d'oeil et regards plus appuyés, parfois même des insultes ou des crachats. Quand il avait émergé dans Gloire, il avait fallu un moment à Youri pour comprendre cette animosité. N'aurait-on pas dû respecter et vénérer les robots restants ? Apparemment pas : à force de compter sur eux pour assurer une existence confortable à bord du vaisseau, les gens leur reprochaient d'avoir la témérité de tomber en panne et de s'éteindre peu à peu.”
Ce n'est bien sûr pas un hasard que le seul individu à vraiment déplorer ce racisme systémique soit la “réincarnation” du “premier homme dans cosmos” (page 59), le cosmonaute – devenu détective sur Gloire – Youri Gagarine, une des rares personnes à pouvoir encore rêver d'une “utopie technologique communiste” (page 296) : comme dans Une larme de poison (auquel le Nocher des livres a aussi pensé), on devine vite que l'enquêteur va virer au réformateur.
De Dashiell Hammett à James Ellroy (et au-delà, voir le Titanium noir de Nick Harkaway, polar hybride qui mériterait une traduction en français), les détectives de roman noir ont souvent pour fonction de dévoiler un ordre social corrompu (une démocratie ayant insensiblement viré à la ploutocratie, comme la nôtre) – et parfois de l'assainir un tant soit peu en une salutaire Moisson rouge.
Alastair Reynolds s'inscrit ouvertement dans cette tradition, par exemple en baptisant Lemmy Litz un flic ripou qui va finir par se retrouver du côté de Youri : comme l'a remarqué avant moi Paul Di Filippo dans Locus, il y a là une claire allusion au Lemmy Caution de Peter Cheyney (un personnage qui s'est aussi retrouvé dans ce polar hybride qu'est l'Alphaville de Godard).
L'hommage ne se limite évidemment pas à de tels clins d'oeil ; et Jour de Gloire d'innover en fusionnant deux lieux emblématiques du roman noir, la demeure aristocratique et le tripot flottant (vus par exemple dans Adieu, ma jolie de Raymond Chandler) pour créer le yacht Del Rosso (chapitres 3 et 9-10) – le luxe des élites (ici du domaine Urry) contrastant bien sûr avec les taudis de la populace (page 72) :
“L'allée continua, serpentant sans jamais prendre au plus court. ils traversèrent des bosquets, des jardins d'ornement, d'immenses prairies, contournèrent et enjambèrent des lacs. Tout du long, Youri ne vit aucun jardinier humain, ni même robot. Il songea aux HLM de Dempsey Street, aux masses qu'ils contenaient.”
Il y a néanmoins quelque chose d'encore plus grand que les domaines des ultra-riches, quelque chose dont ils se sont d'ailleurs arrogé l'exclusivité, et c'est l'espace, où Youri va symptomatiquement devoir se rendre (dans les chapitres 6 et 11 à 14) pour faire la lumière, non seulement sur une série de morts suspectes, mais aussi et surtout sur Gloire et lui-même – Jours de Gloire est aussi une quête d'identité, comme, mettons, Les Expiateurs, dont il est proche.
En fait, et même s'il ne reconduit pas la figure de la femme fatale (lui substituant un de ces personnages féminins bien écrits dont il a le secret, Vedette Apolisi), Alastair Reynolds se souvient aussi qu'un bon récit noir est souvent, comme le souligne la BiFi, un mélodrame masculin, retraçant par exemple les parcours tourmentés d'hommes marqués par le deuil, ici Lemmy et Youri (page 88) :
“Une fois les fleurs déposées, il éprouvait toujours la même sensation – allégé du fardeau mémoriel, mais évidé par le processus, comme s'il se voyait réduit à un fantôme humain se bornant à mimer la vie.
“Allons-y, souffla-t-il. Poyekhali ! Mais où ça ? Où suis-je ?”
Ainsi qu'il l'avait appris dans la douleur, le remède à ce spleen consistait à travailler dur sans délai. Il devait se jeter dans les machinations d'une affaire, aussi futiles que soient les enjeux, et apposer sa marque sur le monde, même par la plus modeste des bonnes actions. S'il parvenait à résoudre le problème d'un client, il gagnerait le droit de respirer.”
On dit souvent – non sans raison – d'Alastair Reynolds qu'il est l'héritier d'Olaf Stapledon ; le paradoxe est qu'il l'est peut-être tout autant dans un ouvrage apparemment éloigné des grandes fresques galactiques à la Créateur d'étoiles tel que Jours de Gloire, dans la mesure où le personnage de Youri incarne tout à la fois le désir de connaissance et l'aspiration à une communauté authentique – deux valeurs-phares de Stapledon.
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