Créateur d'étoiles d'Olaf Stapledon
Pourquoi lire – ou écrire – de la science-fiction quand notre monde court à sa perte ?
“Année après année, mois après mois s'aggrave la situation périlleuse dans laquelle se trouvent nos sociétés, si précaires et fragmentées. A l'étranger, le fascisme se fait plus brutal et intraitable dans ses conquêtes extérieures, plus tyrannique envers ses propres citoyens, plus barbare dans son mépris de la vie de l'esprit. Même dans notre propre pays, nous avons des raisons de redouter une tendance à la militarisation et aux restrictions de nos libertés civiles. En outre, une décennie chassant l'autre, aucune mesure résolue n'est prise pour atténuer l'injustice de notre ordre social. Notre système économique usé jusqu'à la corde condamne des millions de citoyens à la frustration.”
Ces lignes (dont Soleil Vert a également saisi l'acuité) ont près de 80 ans, mais elles n'ont (hélas) pas pris une ride ; dans ces conditions déplorables, que peut donc faire “un écrivain” (page 25), se demande Olaf Stapledon en préface de son monumental Créateur d'étoiles (ouvrage lu en service de presse, dans la traduction de Léo Dhayer et dans l'indispensable collection Archive du futur du Bélial') ?
Sa réponse à cette question d'ordre éthique est au fond la même que celle faite par Maurice Renard quand il assignait au merveilleux-scientifique, la future science-fiction (il n'y a pas selon moi de réelle rupture de continuité entre les deux étiquettes, ce qu'un ouvrage comme Créateur d'étoiles démontre à l'envi, nous le verrons), la tâche de lutter contre l'anthropocentrisme si toxique de l'humanité (page 27) :
“Et peut-être, après tout, tenter de présenter notre monde tumultueux sur fond d'étoiles contribue-t-il à renforcer, et non à amoindrir, la signification de la crise humaine actuelle. Il se peut également que cela puisse nous inciter à nous montrer plus charitables les uns envers les autres.
Fort de cette conviction, j'ai élaboré, en recourant à l'imagination, une esquisse de l'effroyable mais néanmoins vitale globalité des choses.”
Le sous-genre choisi par Stapledon pour nous faire découvrir sa vision de la totalité cosmique est l'un des plus anciens du merveilleux-scientifique / de la science-fiction, le voyage dans les étoiles, genre illustré avant lui par, notamment, Lucien, Swift, Cyrano de Bergerac (le XVIIe est important pour Stapledon, nous le verrons), Voltaire, Pierre Boitard – et repris après lui par, au hasard, Romain Lucazeau, dont La Nuit du faune est sous évidente influence stapledonienne.
Suivant un schéma lui aussi classique, Stapledon va du plus proche – du point de vue biologique autant que géographique ou chronologique – au plus lointain, avec cette spécificité que, le voyage étant mental (classiquement là aussi), l'esprit du narrateur anonyme (Stapledon lui-même ?) s'unit, monde après monde, à tous ceux dont il a un temps partagé les perception (pages 110-111, et oui, Soleil Vert a raison, ce passage a probablement influencé Teilhard de Chardin pour sa noosphère) :
“En passant de planète en planète, nous accroissions grandement notre compréhension des principes qui sous-tendaient notre aventure et notre capacité de les appliquer. De plus, à chacune de nos étapes, nous cherchions un nouvel associé pour nous donner une vision de son monde et afin d'étendre nos perspectives dans la suite de notre exploration de la galaxie. Cette méthode de la “boule de neige” qui agrandissait sans cesse notre cercle devait se révéler d'une grande importance, puisqu'elle démultipliait notre puissance. Vers la fin de notre périple, nous fîmes ainsi des découvertes que l'on peut considérer comme hors de portée d'un esprit solitaire et non aidé.”
Cette façon qu'ont les voyageurs mentaux de se rassembler en une troupe disparate mais unie par un but commun, la volonté d'accéder à un “instant suprême” (chapitre 13) de compréhension de l'univers (par fusion avec le Créateur d'étoiles, suivant un processus là aussi repris par Teilhard de Chardin avec son point oméga), c'est également une reprise du récit de “pèlerinage” (pages 141, 145 ou 244) à la Chaucer (on sait ce que Dan Simmons fera de cette trame dans Hypérion, le gritche étant à l'évidence un anti-Créateur d'étoiles).
Mais avant d'en venir aux interrogations philosophiques (pleinement assumées par l'auteur) que soulève cette “quête cosmique” (page 111), remarquons à quel point Créateur d'étoiles est un point focal dans l'histoire du genre, au sens où, dans son exploration systématique, quasi-encyclopédique, des possibles biologiques et sociologiques, il synthétise la plupart des fulgurances antérieures du merveilleux-scientifique, tout en annonçant bien des développements ultérieurs de la science-fiction (ou d'ailleurs de la science tout court, comme les théories d'Everett, voir page 336).
Remarquez ainsi, pour ne pas s'en tenir aux noms les plus évidents, ceux d'Arthur C. Clarke ou d'Alastair Reynolds (voyez par exemple la novella De l'espace et du temps), que :
– “la paternité communautaire” de la page 122, probablement inspirée par les fictions de Casanova et de Rétif de la Bretonne, annonce les expérimentations sur le genre d'Ursula K. Le Guin dans La Main gauche de la nuit (voire ses Changements de plans), ce que Tachan a d'ailleurs remarqué avant moi ;
– “la planète errante” de la page 208 dérive des histoires bâties sur le modèle de l'Hector Servadac de Verne, et annonce la Terra Lapsa de luvan dans Nout ;
– un “organisme vivant, de la taille d'une planète” (page 227), c'est l'exacte définition du Solaris de Lem.
Mais venons-en aux deux questions fondamentales qui se posent à nos pèlerins cosmiques, tout comme elles se sont posées aux philosophes à travers les âges : si l'histoire entière du cosmos est prédéfinie (par le Créateur d'étoiles), ou simplement si le cosmos est entièrement déterministe, l'humain peut-il seulement avoir un libre arbitre ? Et si le cosmos est l'ouvrage d'un Créateur d'étoiles fondamentalement bon, comment le mal peut-il y exister ? Page 94 :
“Il semblait bien que l'univers, ou son créateur, n'éprouvait que de l'indifférence pour le destin des mondes. Qu'une lutte sans fin soit nécessaire, ainsi qu'un certain degré de souffrance et de perte, devait naturellement être admis – et dans la joie, car tel était le terreau à partir duquel se fortifiait l'esprit. Mais que toute lutte puisse se révéler en définitive absolument vaine, que tout un monde habité par des êtres sensibles puisse périr et disparaître, cela me semblait la quintessence du mal.”
Olaf Stapledon étant, suivant la formule de Liel Leibovitz, “le plus influent disciple de Barruch Spinoza au XXe siècle”, il répond de façon très spinozienne à la première question, en soutenant que la liberté de l'homme gît dans sa façon d'embrasser la nécessité, les “décrets du destin” (pages 222, 235 ou 337) ou les plans du Créateur d'étoiles tels qu'il a pu les comprendre (on retrouvera cette problématique dans L'Histoire de ta vie de Ted Chiang, mais aussi, avec une réponse très différente, chez le Peter Watts de Vision aveugle et d'Echopraxie).
A Spinoza (expressément cité dans le glossaire, page 367), Stapledon emprunte également sa vision (très athée pour les croyants du XVIIe comme d'ailleurs ceux du XXe) de Dieu comme équivalent de la Nature dans sa totalité, autrement dit comme un concept servant avant tout à donner un point d'arrêt à la pensée (exactement comme chez Kant, à qui Stapledon emprunte aussi l'impératif catégorique pour son glossaire, voir page 359).
En revanche, c'est plutôt de Leibniz qu'il va s'inspirer quand il décerne à cette entité totalisatrice (cette âme du cosmos aurait dit Aristote) le rôle de Créateur d'étoiles – c'est évident dans sa façon de décrire (page 302) électrons et protons comme des monades issus du Big Bang :
“De tous les potentiels centre de puissance, la lumière jaillit et flamboya. Le cosmos explosa, actualisant ses potentialités dans l'espace et le temps. Les centres de puissances, semblables aux fragments d'une bombe, jaillirent de tous côtés. Mais chacun d'eux gardait en lui-même, comme une mémoire et comme une aspiration, l'esprit unique du tout ; et chacun reflétait en lui des aspects de tous les autres, à travers l'entièreté cosmique de l'espace et du temps.”
Vu que j'ai mentionné Leibniz, vous devez avoir déjà compris que la solution donnée par Stapledon à la deuxième question est exactement celle de la Théodicée (celle que caricaturait Voltaire dans Candide), avec cette différence que chez Stapledon notre cosmos n'est pas le “cosmos ultime” (chapitre 15), comprenez le meilleur des mondes possibles, mais un cosmos intermédiaire, donc imparfait (page 317) :
“Selon le mythe ou le rêve qui s'imposa à mon esprit à l'instant suprême de mon expérience, le cosmos particulier que je devais considérer comme “moi-même” ne se situe ni au début ni à la fin de la longue liste des créations. Par certains aspects, il semble constituer le premier travail véritablement abouti du Créateur d'étoiles, mais en comparaison de créations ultérieures, il restait de bien des manières puéril dans l'esprit.”
Dans le passage ci-dessus, vous aurez noté (comme Brian Aldiss dans sa préface, page 17, la façon dont Stapledon caractérise son récit (voir aussi le glossaire, page 366), et souligne que sa vérité ne serait pas à chercher dans la lettre (qui n'hésite pas, page 302 ou 333, à faire allusion à la Genèse), mais dans l'esprit – autrement dit que son "mythe" a, de façon toute leibnizienne, une vérité sur un plan “symbolique” (page 365), un peu comme un modèle scientifique.
Comme le rappelle en effet Guy Lardreau dans Fictions philosophiques et science-fiction, Leibniz est avant tout un penseur qui se refusait, contrairement à Descartes, à faire table rase de tous les ouvrages du passé, car il croyait toujours possible, en mettant en lumière leurs conditions d'application, de leur trouver une vérité – ce même mode indirect de vérité que revendique, suivant Lardreau, la science-fiction en général et, me semble-t-il, Stapledon en particulier.
Il peut sembler, au bout du compte, que les lumières aperçues par Stapledon au terme de son parcours dans les ténèbres de son époque – et de l'univers – sont bien fragiles, donc plus effrayantes que réconfortantes (c'était l'opinion du très chrétien Lewis, qui écrivit, comme nous le rappelle Liel Leibovitz, une trilogie entière pour répondre à Stapledon) ; mais elles ont le mérite d'exister (page 349) :
“Deux fanaux pour nous guider. Le premier, notre petit atome de communauté, avec tout ce qu'il signifie. Le second, la froide lumière des étoiles, symboles de réalités hypercosmiques, d'extases cristallines. Comme il est étrange de constater que, sous ce jour, sous lequel l'amour le plus cher peut être froidement évalué, et la défaite de notre monde à demi éveillé envisagée, notre crise humaine puisse ne pas perdre mais gagner en signification... Comme il est étrange de constater qu'il puisse paraître non pas moins mais plus urgent de s'engager dans cette lutte, ce bref effort d'animalcules se débattant afin de conférer à leur espèce un peu plus de lucidité, avant les ténèbres ultimes.”
Cette conclusion montre au passage que Stapledon s'inspire aussi de Pascal, qui est, aux côtés de Leibniz et Spinoza, un des grands penseurs du XVIIe à se distinguer de Descartes, notamment en situant l'homme “entre la bête et l'ange” (page 163), donc en le plaçant pas au centre du monde – je vous ai déjà parlé de cette opposition (qu'il convient de relativiser pour Lardeau) à propos de La Maîtresse de Szamota.
Pour une fois, le nombre ahurissant de noms propres que j'ai pu mentionner dans cette chronique ne donne qu'un faible aperçu de la densité du roman culte de Stapledon ; du reste, la façon la plus exacte de décrire Créateur d'étoiles serait probablement d'en faire une manière de trou noir littéraire, absorbant la lumière de bien des livres passés et à venir, mais la restituant miraculeusement au lecteur ou à la lectrice qui en tourne les pages.
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