jeudi 8 octobre 2026

Seules les femmes ont des remords

Deux soeurs de Kim Jee-won


Non, sans raison, le jury – dirigé par Paul Verhoeven – de l'édition 2004 du Festival de Gérardmer a décerné son grand prix aux Deux soeurs de Kim Jee-woon, un réalisateur issu de cette “horde sauvage” coréenne dont je vous parlais à propos de Strangers.


Etant donné que le film repose sur un savant brouillage entre le réel et l'imaginaire, il est évidemment difficile d'en parler sans trop déflorer l'intrigue ; mais comme beaucoup de ses effets de sens sont générés par la mise en scène (jusqu'au choix du format 1,85, que Kim Jee-won, dans l'entretien accordé à Mad Movies en mars 2014, jugeait plus approprié à “une intrigue plus “intimiste”, plus proche des démons intérieurs de [s]es personnages”), il est tout de même possible d'en dire un mot.


Le premier plan du film, juste après le générique, c'est, vue d'en haut, une cuvette en faïence contenant de l'eau, qu'un son de porte se refermant fait trembler (Robert Bresson aurait adoré cette idée) ; puis des mains entrent dans le plan et s'immergent dans l'eau (claire allusion à Ponce Pilate, exactement comme dans Dernier train pour Busan).


Le deuxième plan est partagé en trois parties exacte, l'une comprenant la cuvette sur un support, où un homme en blouse se lave les mains (sans nécessité apparente, manière pour le réalisateur d'insister sur le caractère symbolique de la scène), la deuxième une chaise, où le docteur va s'asseoir, et la troisième, une autre chaise, où une aide-soignante amène une patiente, cheveux rabattus sur son visage.


Avant même que, dans le plan suivant, le docteur prenne la parole, et tente de raviver la mémoire de sa patiente, notamment en lui montrant une photo (ce qui fait de tout le film un grand flash-back, suivant un procédé typique du film noir, voyez Sunset Boulevard de Wilder), la simple différence de position et de comportement entre ces deux protagonistes nous en dit long me semble-t-il sur le film.


Deux soeurs se présente ainsi d'emblée comme un film sur la culpabilité et/ou le remords, sentiment qui s'attachera exclusivement aux personnages féminins (les deux soeurs éponymes et la belle-mère), les personnages masculins (enfin, le père) ayant a contrario l'âme vierge (d'où la scène où le beau-frère déclare ne rien se rappeler de son enfance, sans parler de celle où le père refuse de parler de l'armoire) – une répartition des rôles évidemment héritée du conte gothique.


De fait, les phénomènes qui vont se produire dans la maison familiale vont exclusivement affecter les femmes, à commencer par Su-mi et sa soeur Su-yeon (sortes de Hansel et Gretel coréennes), mais aussi leur belle-mère, ainsi que (dans une brève scène) la soeur par alliance de cette dernière – ce qui laisse d'ailleurs sous-entendre que tout n'est pas qu'une affaire d'hallucinations, que le poids du passé (la mère morte) n'est pas que métaphorique.


Là encore, un choix de mise en scène va souligner cette idée – typique du fantastique suivant Malrieu – de l'identité assiégée de toutes parts par des forces déstabilisatrices (externes ou internes, les premières étant une matérialisation des secondes) : très souvent, Su-mi est le pivot autour duquel tourne la caméra, l'axe de travellings circulaires qui serviront aussi, dans la phase de révélations du film, à nous faire identifier quels personnages sont imaginaires (totalement ou en partie, je n'en dis pas plus).


Evidemment, le jeu entre réel et imaginaire est plus facile pour celui ou celle qui connaît un petit peu (par exemple grâce à l'album de Kim Sejung) le conte coréen dont s'est (lointainement) inspiré Kim Jee-woon (voir son résumé chez FilmDeCulte ou ) : si l'on sait par exemple que la scène de l'oiseau (à la place du rat) dans le lit vient du conte (tout autant du reste que d'Under Capricorn d'Hitchcock, où c'était il est vrai une  tête réduite), on peut suspecter qu'elle est, peut-être, plus imaginée que réellement vécue.


L'intérêt n'est bien sûr pas que de séparer le réel de l'imaginaire, mais de comprendre quelle réalité dissimulent les scènes imaginaires (qu'elles le soient frontalement, avec comme dans le yurei eiga contemporain des apparitions aux corps disloqués sur fond de musique discordante, ou qu'elles se contentent de nous interloquer)


Au final, Deux soeurs est bel et bien, dans la filmographie de Kim Jee-woon, "une oeuvre nettement plus originale qui arrive à renouveler le genre", comme l'écrit DevilDead (qui inscrit aussi le film dans la lignée de Ring, ce qui n'est pas complètement vrai, Hideo Nakata travaillant dans une veine beaucoup plus "bétonnée").


Une dernière remarque pour finir : le remake américain de ce film est, me suis-je laissé dire, totalement dispensable ; et puisque je parle de descendance, je ne peux m'empêcher de penser, peut-être à cause du ponton, que Nick Murphy s'est souvenu de ce film brillant pour The Awakening,ou que Park Chan-wook s'en est inspiré pour son Stoker.



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