lundi 20 février 2023

Novembre morne et sanglant

November 1/2 & 2/2 de Matt Fraction, Elsa Charretier & Matt Hollingsworth


Besoin de vous plonger, à l'approche du printemps, dans un "mois de novembre morne et sanglant" (tome 2 page 141) ? Cette bande dessinée de 240 planches à la structure implacable (et aux méchants qui le sont tout autant) est faite pour vous.


En 4 chapitres de 60 planches, November fait se croiser le destin de 4 personnages, correspondant plus ou moins au titre de ces 4 chapitres (j'y reviendrai) :

– Deanna, Dee pour les intimes (ici D), est "la fille sur le toit" (chapitre 1), qui s'est vu proposer par un mystérieux monsieur Mann un boulot "trop beau pour être vrai" et surtout "trop beau pour être légal" (tome 1 page 9), diffuser tous les jours, depuis la radio sur son toit, un message codé ;

– Emma-Rose, Em pour les intimes (ici E), va avoir le malheur de trouver, un soir, "le flingue dans la flaque" (chapitre 2), et donc de se trouver embarquée dans une suite d'événements qui la dépasse ;

– Katherine Kowalski, Kay pour les intimes (ici K), est "la voix au bout du fil" du chapitre 3, une simple "auxiliaire civile de la police" (tome 2 page 15), jadis complice de Mann, qui va avoir à coeur de remettre un peu d'ordre dans le foutoir déclenché par Mann ;

– Mann lui-même enfin (ici M) est un ripou qui a mis en place un système de revente des preuves collectées par la police, dont nous ne saurons pas grand-chose, sinon qu'il va plonger "jusqu'au cou" (chapitre 4) ces 4 personnages dans les emmerdes.


Cette présentation sommaire ne le montre sans doute pas, mais les différents flash-backs, un procédé classique pour un récit noir comme November, s'intéressent bien plus au vécu des personnages qu'aux rouages du système Mann (duquel nous saurons au final peu de choses, exactement comme Dee).


Ce système délictueux est donc, au final, un authentique MacGuffin, dans la lignée de ceux concoctés par Alfred Hitchock, à qui, nous allons le voir, Matt Fraction & Elsa Charretier empruntent également ses jeux formels (ce que Benoît Peeters, dans Le Travail du film, appelle "des effets de rimes et d'échos").


Ici, il est bien plus important de comprendre pourquoi Dee marche avec une canne, ou de savoir qu'elle est vaguement amoureuse d'une danseuse de cabaret, et qu'elle a un gros problème avec la drogue ; mais aussi de comprendre pourquoi Kay a été rétrogradée, ou de savoir qu'elle est mariée à Donna, et qu'elle a visiblement un gros problème avec l'alcool (oui, il y a un peu de symétrie dans le dramatis personae, pas assez cependant pour invalider la force émotionnelle de l'histoire.)


(Au passage, notez que Dee et Kay sont homosexuelles, et que le personnage d'Em, au vu de son devenir, peut s'interpréter comme asexuelle, et qu'ainsi vue elle offre une représentation de l'asexualité bien plus convaincante que le personnage asexuel de Sex Criminals, où le même Matt Fraction confondait, à tort, asexualité et anorgasmie.)


Paradoxalement, la capacité à nous émouvoir de ces 3 personnages féminins tient en ce qu'elles se débattent dans une structure narrative implacable, jugez-en :

– chaque chapitre comprend 4 épisodes de 12 planches, précédé et suivi de 6 planches ;

– les planches d'ouverture, de clôture et du premier chapitre se focalisent sur un seul et même personnage ;

– les 3 chapitres suivant se focalisent sur un personnage différent, en revisitant parfois le même épisode avec un point de vue différent.


Cette structure n'est pas figée, notamment parce qu'il se produit dans chaque chapitre un subtil décalage, une permutation qui en change la structure, un mécanisme bien rôdé, qui se grippe toutefois dans le dernier chapitre pour éviter toute rigidité (et faire sens) :

– dans le premier chapitre, ouvert et fermé par des planches consacrées à Dee (D), l'ordre de succession des épisodes est D / E / K / M ;

– dans le deuxième chapitre, ouvert et fermé par des planches consacrées à Em (E), l'ordre de succession des épisodes est E / K / M / D ;

– dans le troisième chapitre, ouvert et fermé par des planches consacrées à Kay (K), l'ordre de succession des épisodes est K / M / D / E ;

– en bonne logique, le quatrième chapitre aurait dû s'ouvrir et se fermer sur des planches consacrées à Mann, avec une succession des épisodes M / D / E / K, mais comme Mann a perdu tout pouvoir à ce stade du récit, la planche d'ouverture est consacrée à la danseuse dont Dee est amoureuse ; ce dernier chapitre reprend donc l'ordre de succession des épisodes D / E / K / M du premier, à cette différence près que l'épisode qui aurait dû être consacré à Mann est éclaté et réuni aux 6 planches de fermeture, pour constituer un épilogue en 3 fois 6 planches, consacrées à Kay, Em et Dee.


Pour résumer, on a la structure suivante (en minuscules, les groupes de 6 planches servant notamment d'ouverture et de fermeture ; en majuscule, les épisodes de 12 planches) :

dDEKMd

eEKMDe

kKMDEk

d'DEKked


Tout ceci serait sans doute un détail si le découpage, jouant autour des différentes possibilités du gaufrier (donc étouffant par nature), ne favorisait pas, en ouverture et fermeture des épisodes, voire en leur sein, une disposition de 3 bandes de 4 cases, comprenant 4 cases clairement différente des autres, soit qu'elles renvoient à une scène parallèle à la scène en cours, soit qu'elle présentent simplement un narratif sur fond noir.


Visuellement parlant, cela donne, en désignant par _ les cases à part des autres, désignées elle par U, la disposition suivante (qui est parfois renforcée par des jeux de couleur organisés par Matt Hollingsworth, voir le rouge de la page 27 du tome 2) :

UU_U

U_UU

_UU_


(Notez que, dans cet entretien, où il affirme aussi que November est "la chose la plus formelle [qu'il ait] jamais écrite", Matt Fraction déclare avoir "choisi le type de cases, et leur taille, à chaque fois", ce qu'Elsa Charretier confirme dans cet autre entretien ; j'ai donc raison de me focaliser un peu sur le découpage.)


Comment ne pas voir, dans cette disposition graphique récurrente, outre une allusion au décalage en diagonale des points de vue au sein des chapitres, une métaphore visuelle des relations qui unissent les 3 personnages féminins (sur la diagonale) à Mann, l'homme qui influence, sans en avoir l'air, leurs vies ?


En somme, avant même d'être prisonnières des leur destin (pour le dire vite), les protagonistes féminins de November le sont d'une structure narrative millimétrée et d'un découpage qui l'est tout autant...


Rien d'étonnant dès lors à ce que November parle avant tout de libération, et de lutte contre les addictions (Kay, Dee), voire contre l'illusion que l'argent est roi (Dee) – la page 19 du tome 1 le disait déjà :

"On est tous dans une cage. Tous piégés par quelque chose."


Ce constat désabusé est renforcé par la ligne claire d'Elsa Charretier, héritée de Darwyn Cooke d'après MTEBC, une ligne qu'on pourrait juger trop claire pour un polar, même si la mise en couleur de Matt Hollingsworth l'assombrit considérablement – mais cette fausse simplicité, comme celle de Tillie Walden dans, par exemple, Sur la route de West, n'empêche pas, au contraire, les personnages de prendre corps, avec toutes leurs contradictions.


Au final, November nous piège tout autant que ses personnages, et se révèle donc comme "un polar américain solide et sombre, qui montre la nature humaine dans ce qu'elle a de meilleur et de pire" (dixit MTEBC).



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire