Une espèce en voie de disparition de Lavie Tidhar
Après Cuirassés, la collection UHL du Bélial' s'enrichit d'un nouveau véhicule qui en a plus sous le capot que son aspect un peu clinquant – carrément pulp pour Gromovar – ne le laisse supposer : Une espèce en voie de disparition (novella lue en service de presse).
"Quand le pays sera entièrement conquis, j'irai en Amérique, déclara Janson. J'ai beaucoup d'admiration pour les Américains, même s'ils ont perdu la guerre.
– Que comptez-vous y faire ? demanda Gunther.
– Je deviendrai écrivain de pulps.
– Un gagne-pain comme un autre. Mais ce n'est pas très lucratif.
– J'écris vite et j'ai ce qu'il faut par-dessus tout.
– C'est-à-dire ?
– Du désespoir."
Même s'il émane d'un personnage secondaire, ce discours des pages 73-74 prolonge les réflexions désabusées faites page 56 par un libraire, pour qui Mein Kampf "ne vaut pas un Heftroman de Sebastian Bruce" ; rien n'interdit donc les commentateurs compulsifs tels que moi d'y voir une mise en abyme, ou à tout le moins un écho au célèbre discours fait par Orson Welles dans Le Troisième homme (dont je vous parlais déjà à propos de Sintonia).
Car plus que Casablanca (évoqué par Gromovar), c'est bien, comme Feyd Rautha l'a remarqué avant moi, le film culte de Carol Reed que Lavie Tidhar entend réécrire (pourquoi croyez vous qu'il y ait une "grande roue" dans la Londres vaincue, pages 9, 75 ou 82)... avec une femme (Ulla Blau) à la place du Troisième homme éponyme, "l'héroïne" (page 48) à la place de la pénicilline, et surtout, vous devez déjà avoir commencé à le comprendre, une Londres nazifiée à la place de la Vienne divisée – avec ici aussi une mise en abyme (page 54, le film évoqué est bien sûr imaginaire) :
"Avant-guerre, vers 1932, alors qu'il était encore jeune, insouciant, et que le national-socialisme ressemblait, les bons jours, à la mauvaise chute d'une blague douteuse, Gunther avait travaillé sur un long-métrage, Der Traumdetektiv, pour le réalisateur juif Max Ophuls. Il était chargé d'écrire un film noir surréaliste, une sorte d'histoire fantastique dans laquelle l'Allemagne, confrontée à ses nombreux ennemis, gagnait quand même la Grande Guerre."
La règle tacite de ce genre d'uchronies, c'est que les impensés du régime nazi finissent toujours par resurgir, d'une façon ou d'une autre : songez au Reich de Mille Ans durant exactement mille ans et pas un jour de plus chez Jean-Pierre Andrevon, ou encore – probablement l'exemple le plus connu – à la façon dont une simple enquête de police fait remonter la mémoire de la Shoah dans le Fatherland de Robert Harris (auquel, comme Gromovar, j'ai évidemment pensé en lisant Une espèce en voie de disparition).
Comme les nombreuses mises en abyme dont j'ai déjà parlé ont pu vous le faire supposer, l'ambition de Lavie Tidhar est légèrement différente (il n'est pas frontalement dans la "dénonciation", ce qui explique à mon sens le ressenti négatif de Laird Fumble) : il s'agit plutôt de nous donner à voir l'artificialité du régime, telle qu'elle s'exprime à hauteur d'un "bon Allemand" (page 53) intimement persuadé que "la Gestapo est un organe nécessaire de l'Etat" (page 52), et que plus de "civilisation" signifiait fatalement moins de "Juifs" (page 68) – Gunther Sloam.
Ainsi se justifie selon moi le "dispositif narratif" adopté par Lavie Tidhar, "une narration à la troisième personne qui passe à la première et signifie ainsi que le vrai narrateur est un observateur du personnage principal" (je reprend ici l'explication de Gromovar) : Une espèce en voie de disparition nous place d'entrée à une certaine distance de son protagoniste principal, Gunther Sloam... tout en nous rapprochant d'un témoin, Tom Everly, qui n'est a priori guère plus sympathique (il avoue ouvertement page 65 avoir envoyé Gunther "secouer un nid de guêpes").
Ce "double point de vue" (dixit Gromovar) est évidemment idéal pour faire ressortir, par friction, tout ce qu'il y a d'impensé dans l'une ou l'autre vision du monde, le côté "romantique" (pages 12, 27, 28, 42 ou 86) de ce touriste qu'est Gunther faisant ressortir d'autant (un peu comme dans un giallo) le côté sordide de Londres (on pense fugitivement à la Naples de La Peau autant qu'au Troisième homme), et le cynisme de Tom faisant ressortir d'autant le racisme ordinaire de Gunther (qui est loin d'être comparable au Steiner de La Peau des hommes).
Au bout du compte, Gunther Sloam (qu'on imagine très bien sous les traits de Joseph Cotten) va être amené, dans sa quête d'Ulla Blau, l'ex-actrice vedette de Der blaue Mond (qu'on imagine très bien, du coup, sous les traits de Marlene Dietrich, Der blaue Engel), à gratter sous les apparences du régime, et à "voir les choses telles qu'elles étaient, et non telles qu'il voulait qu'elles soient" (page 110) – voici à titre d'exemple ses réflexions de la page 68 :
"Non, songea Gunther en marchant dans les rues de la ville, qui suintaient la défaite, bordées de bâtiments aussi vides que des crânes, où les morts murmuraient dans les orbites béantes des fenêtres brisées. Il n'y avait pas de criminalité dans ce nouveau Reich, pas de prostitution à part celle de l'âme, aucun meurtre hormis ceux perpétrés par l'Etat."
Il n'y a pas non plus, dans ce monde, de place pour le romantisme et l'idéalisme (Gunther est un personnage classique d'ex-soldat en décalage avec la société d'après-guerre), et encore moins pour la culture, comme le prouvent autant les propres mésaventures de Gunther (qui est scénariste) avec le Tobis Film Syndikat (page 67) que ce dialogue avec un libraire marchand d'armes (page 55) :
"Vous vendez beaucoup de livres ?
– Des livres ? répéta le libraire en regardant tristement le nouvel arrivant de ses yeux myopes. Qui a besoin de livres aujourd'hui ?"
Malgré la très légère touche d'espoir finale, qui semble souligner que rien n'est tout à fait perdu, Une espèce en voie de disparition baigne donc, comme tout bon film noir qui se respecte, dans une mélancolie permanente, liée à la déliquescence aussi bien du décor que des sentiments – une ambiance de rêve éveillé où Gunther a accepté de s'immerger au moins depuis qu'il s'est implicitement comparé au "Traumdetektiv" de son film (page 54, voir plus haut la citation complète).
Suivant Laird Fumble, Lavie Tidhar sacrifie à cette atmosphère son intrigue, ce qui se discute : si l'on prend la peine de relire tous les événements à la lumière du premier twist final, on se rend compte que le rôle de Gunther Sloam était écrit d'avance, là encore comme dans tout bon film noir, où la femme fatale mène toujours le héros à sa perte – le narrateur le souligne d'ailleurs en conclusion (page 110) :
"Il était arrivé à Londres dans le sillage d'une femme, comme commence souvent ce genre d'histoires, et il l'avait trouvée : c'est généralement ainsi qu'elles finissent."
Habile réécriture uchronique du Troisième homme de Carol Reed, Une espèce en voie de disparition fait donc indubitablement partie de ces récits qu'on n'espère pas en voie de disparition : distrayants, mais instructifs.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire