dimanche 18 janvier 2026

Cosmos vorace

Chanter le silence de Cassandra Khaw


J'en parlais par exemple en chroniquant Le Voleur, il n'est pas si évident que ça de donner un second volet – parfaitement indépendant du premier – à une série de novellas, tout simplement parce que l'effet de surprise lié à la découverte du concept – et de l'univers – s'est estompé ; mais Cassandra Khaw y parvient aussi brillamment que Claire North.


La première raison tient au choix narratif : plutôt que de raconter l'histoire à la première personne, du point de vue de son personnage récurrent, le détective de l'étrange John Persons, comme c'était le cas dans Briser les os, Cassandra Khaw choisit d'épouser – à la troisième personne – le point de vue d'un autre personnage, Deacon James, un musicien qui rencontre John Persons, dont il ignore alors le nom, dès le premier chapitre (page 21) :

"Deacon cligne des paupières et la réalité s'unifie en un endroit où un homme a bougé plus vite que l'autre ; a mieux compris l'anatomie de la douleur ; a mieux su où appliquer une pression, où pousser et creuser et arracher. Un endroit banal, un endroit simple. Pas un cosmos vorace où même la chair est affamée, dentelée et multitude."


Vu que cet homme qui le pourchasse, soi-disant pour son bien, semble être relié à cet étrange univers – ce "cosmos vorace" – qu'il perçoit de plus en plus nettement, Deacon James va – très logiquement – refuser son aide et même le percevoir comme un "adversaire" (pages 51 ou 54), alors même que nous devinons – et que lui-même pressent – que l'étrange musique dans sa tête n'est pas naturelle (page 14) :

"Deacon frissonne. Tout à coup, il est incapable de se débarrasser de l'idée qu'il pourrait y avoir quelque chose en train de creuser son crâne, quelque chose d'impie, de vorace, un appétit de blatte scintillante qui finirait par le gober sans qu'il s'en rende compte."


Outre ce choix narratif, à même de nourrir un certain suspense, Cassandra Khaw renouvelle également son concept, utiliser le polar lovecraftien (ou plus généralement le henkaku tantei shôsetsu) à des fins sociales (comme tout roman noir qui se respecte).


Ce n'est pas seulement que l'état de fait dénoncé n'est plus le même (le racisme au lieu des violences familiales, d'où l'intérêt de Victor LaValle pour la novella), c'est aussi et surtout que l'intérêt se déplace (un peu comme dans L'Architecte de la vengeance de Tochi Onyebuchi) de la simple vengeance à une question d'ordre plus général : qu'arrive-t-il si l'on donne à une personne désespérée la capacité "de détruire le monde" (page 79) ?


C'est ici qu'intervient le troisième personnage de la novella, Ana, qu'on a entrevue sans le savoir dans le chapitre 2, mais qui fait sa grande entrée dans le chapitre 4, où sa voix de colorature se révèle aussi puissante, dans un autre registre, que le blues joué au saxophone par Deacon James (page 61, notez l'évidente allusion à Robert Johnson) :

"Ses cheveux forment un halo massif autour d'un visage trop maussade pour avoir jamais été beau, toute sa douceur ayant depuis longtemps été grignotée. Il ne reste que de l'os. De l'os, des lèvres dures et des yeux sombres et déterminés – le visage de quelqu'un qu'on a échangé à un carrefour, revenu découvrir ce qu'il valait."


On en vient ainsi à la troisième raison pour laquelle Chanter le silence prolonge avec bonheur Briser les os (qu'il dépasse presque à mon avis, je suis en désaccord avec Tachan sur ce point) : Cassandra Khaw écarte certes ouvertement le racisme de Lovecraft (comme le signale Anne-Charlotte Mariette), mais en retient, outre le cosmicisme, la "précisions maniaque" pour élaborer "la bande-son de ses nouvelles" (pour reprendre une remarque de Michel Houellebecq).


Dit autrement, et le Nocher des livres ne me contredirait pas, Chanter le silence est incontestablement un de ces grands textes où la musique ouvre littéralement sur d'autres dimensions, aux côtés de "Matilda" de Mélanie Fazi, d'Armageddon Rag de George R. Martin ou de La Mort peut danser de Jean-Marc Ligny, voir par exemple page 83 :

"Le monde émet un bang, un flash d'un canon d'avertissement éclatant, et ils courent tous deux, épaule contre épaule, échangeant des improvisations. Chaque riff complique un peu plus leur chemin, chaque couplet se réverbère à travers la création, jusqu'à ce que les vagues deviennent une pression et qu'il ne reste que leur clameur strophique, l'écho de leur voix à leur apogée, presque suffisante pour étouffer les cris de l'obscurité approchante."


Symptomatiquement, John Persons, pourtant censé détenir la solution aux problèmes d'Ana et de Deacon James, est absent de tous les passages musicaux (notamment des chapitres 6 et 7) ; c'est dire si, exactement comme dans Briser les os, il est largement dépassé par les événements, ce que confirmera le dialogue final (page 102, dans le chapitre 8, voir aussi la fin du chapitre 3) :

"– Je ne sais pas quoi faire.

T'a pas ferré le bon poisson pour répondre à cette question."


Comme je le disais en entame de chronique, il est parfaitement loisible de lire Chanter le silence indépendamment de Briser les os, pour les trois raisons que je viens d'évoquer (une quatrième serait la justesse avec laquelle est traité le thème du deuil, voir ce qu'en disent le Nocher des livres et Sometimes a Book) ; mais évidemment les deux volets s'enrichissent l'un l'autre, nous permettant par exemple de comprendre pourquoi (outre la volonté affichée de retourner aux origines du mythe lovecraftien) John Persons est venu à Arkham, ou pourquoi il désire contacter "la Dame primordiale" (page 23).


Qu'on le lise indépendamment du premier volet et/ou dans sa continuité, dans les deux cas Chanter le silence est une réussite incontestable qui assoit la réputation de Cassandra Khaw – et un texte qui ne ravira pas seulement les aficionados de Skip James, Son House ou Blind Willie Johnson (pour ne citer que trois des bluesmen invoqués dans la novella, ici page 30).




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