mercredi 4 février 2026

Pas encore hérétique

Une très bonne hérétique de Becky Chambers


Parfois les "petites douceurs pour l'âme" (dixit Yuyine) se savourent d'autant mieux quand on sait à quelle cuisine indigeste elles s'opposent – même s'il serait bien sûr vain de les réduire à cette seule opposition.


Comme la fiction-panier d'Ursula K. Le Guin, dont elle procède directement, la science-fiction "drôle, piquante et douce" de Becky Chambers (dixit Tachan) vise à l'évacuation des lieux communs héroïques – et particulièrement de ce qu'Aaron Santesso nomme les tropes fascistes (utopisme / invasion / surhommes) et dont il retrouve la trace inversée jusque dans les oeuvres de Le Guin elle-même.


Chez la Becky Chambers d'Une très bonne hérétique, il n'y aura donc pas de communauté totalement idéale, toutes les nouvelles du recueil mettant en scène "des protagonistes féminins ayant un certain décalage avec leur société" (dixit FMK) et n'étant en aucun cas des surfemmes (notez que le simple fait de mettre en scène des femmes est déjà en soi une récusation du virilisme fasciste).


Par ailleurs, la seule nouvelle du recueil mettant en scène des envahisseurs aliens, "La Troufionne, l'Epée nova et les Textes tri-chantés" est aussi celle qui a le plus frontalement dans son viseur le "récit classique en fantasy de l'Élue contre les forces du mal" (dixit Stéphanie Chaptal) – ou plutôt son équivalent dans le space opera.


Pour ce faire, Becky Chambers recourt à un autre lieu commun (classique en chick-lit), celui de l'héroïne s'adressant à son "cher journal"... sauf qu'ici le journal n'est pas cher du tout, puisqu'il est lu au bout du compte par un "cafteur" (page 26) susceptible de signaler tout manquement au commandement central – petit exemple de ce ton page 19, où l'héroïne reproche au journal sa punition :

"Tu sais que les gosses de riches se contrefoutent des troufions chargés de tout astiquer une fois qu'ils ont fini leur service ? Tu sais que des années d'entraînement aux manoeuvres de combat en apesanteur n'empêchent jamais personne de vomir ? Tu sais que le vomi est aspiré par un système très ingénieux de pompes à vide, qui attendent ensuite d'être vidées par un être humain ? Et tu sais que, pour les trois prochaines semaines, cet humain, c'est moi ?

Tu es vraiment un gros naze."


Loin d'être un simple artifice littéraire permettant d'exposer crûment les coulisses et/ou les à-côtés d'une histoire censément héroïque (exactement comme chez le Tade Thompson de Libération), ledit journal va peu à peu devenir le seul soutien d'une "bouseuse" (page 20) entraînée malgré elle dans une aventure la dépassant – et la nouvelle devient (comme dans le manga Frieren) une histoire d'amitié avant toute chose, et une réflexion à la Philippe Cousin sur la façon dont les petits hommes façonnent au fond les grands.


Le court et poignant "Chrysalide" (un texte que je rapprocherai volontiers du travail d'Olivier Goncalves) reconduit ce même refus du mythe du surhomme (ou plutôt de la surfemme), dans ce qu'on pourrait appeler sa variante GaTTaCa, l'homme (ici la femme) ordinaire qui par ses efforts va réussir à accéder à l'espace qui lui était normalement interdit – voir la page 37 :

"J'ai dégluti mes brocolis. "Ce n'est pas pour les filles comme toi. Les explorateurs sont des gens qui n'ont pas de famille, ou qui sont nés avec des corps différents du tien et du mien." Je pensais que les mots défavorisés ou déficients lui passeraient au-dessus de la tête, mais bien sûr, je l'ai toujours sous-estimée."


En choisissant de raconter cette histoire d'ascension (dans tous les sens du termes) du point de vue de la mère de "l'héroïne", Becky Chambers ne fait pas que décaler notre regard, elle rappelle également (sans avoir l'air d'y toucher) que la vie d'une personne "ordinaire" a autant de valeur que celle d'une "héroïne" – on est toujours à proximité de Philippe Cousin...


Dans "Une très bonne hérétique", une nouvelle mettant en scène (suivant Stéphanie Chaptal) "un personnage secondaire" du cycle des Voyageurs, mais parfaitement compréhensible par elle-même, les surfemmes forment une communauté soudée par une même exposition rituelle à un virus intelligent (page 72) :

"Elle serait infectée par le chuchoteur, le virus sacré. Celui-ci prendrait racine en elle et rendrait son cerveau extraordinaire. Ses pensées ne seraient plus limitées, comme chez leurs amis inférieurs du reste de la galaxie ; confinées à une seule forme de logique, un seul ensemble numérique, trois dimensions rigides. Les autres sociétés de l'Union galactique s'étaient répandues dans les étoiles, mais c'était la sagacité des Sianats et l'intelligence des Sianats qui rendaient possible chacune de ces histoires."


Quoique les Sianats soient décrites comme pourvues de certains traits autistiques (aimer la solitude, refuser le contact physique), c'est la protagoniste de la nouvelle, Mas, qui va se retrouver dans la situation caractéristique d'une autiste chez les neurotypiques – autrement dit à masquer sa différence (le virus n'ayant pas bien pris chez elle) jusqu'à ce que la dissimulation lui devienne intolérable (et qu'elle fasse une manière de burn-out autistique).


C'est uniquement grâce à "l'amitié sincère" (dixit FMK) d'une Harmagienne (une créature aquatique) que Mas va accepter ce qu'elle pense être une imperfection, et se retrouver enfin comme un poisson dans l'eau (ou plutôt un lacélide, voir pages 86-87) ; mais il lui aura fallu un long cheminement mental, balisé par les encouragements de son amie (pages 92-93) :

"Là est le problème, pour vous, Mas. Là est votre malheur. Toute votre vie, vous vous êtes forcée à jouer un rôle qui ne vous correspond pas. Vous n'êtes pas encore hérétique, je dirais. Mais je pense que le devenir vous ferait le plus grand bien."


Si dans ce dernier texte les différences inter-espèces sont quelque chose d'acquis, figurant dans l'horizon de pensée de toutes (ce qui est aussi une manière d'évacuer le trope fasciste de l'invasion alien), dans "Dernier contact" l'altérité est très fortement ressentie... sauf que ce sont les humaines qui "envahissent" les aliens, dans l'espoir de communiquer (page 8) :

"Pour des raisons évidentes, on n'utilisait les phéromones que sur les rovers. Elle se souvenait de leur premier déploiement, des décennies plus tôt, quand sous leurs yeux le pauvre Eclaireur 1 s'était fait réduire en pièces détachées par un essaim de gribbets fous furieux. Il leur avait fallu dix-huit mois – et seize autre rovers – pour déterminer que, primo, les gribbets étaient fort dociles tant qu'on ne les provoquait pas ; deuzio, la cause de leur agitation n'était ni le mouvement du véhicule, ni le reflet du soleil sur la carrosserie, ni le grincement de ses chenilles ; tertio, les gribbets communiquaient par les odeurs, et quarto, le lubrifiant des essieux, pas de bol, comportait un composant chimique identique à la phéromone Danger."


On le devine au travers de ce passage, l'équipe emmenée par Thea n'a rien de super-héroïque, mais il y a pire : la communauté humaine (fort peu idéale) qui l'a mandatée préfère (comme la nôtre) le "progrès technologique" aux "connaissances" (page 10) – et le premier contact tant espéré par Thea va se transformer en un "dernier contact" avant son retour sur Terre..


Enfin, dans "Le Vaisseau cercueil", Laym n'a clairement rien d'une surfemme, mais tout d'une friponne (une trickster)... du moins jusqu'à ce que l'occasion lui soit fournie de s'élever bien au-dessus de sa condition ; la nouvelle vire alors au (léger) suspense psychologique (Laym acceptera-t-elle ou non ?) – léger parce que la façon dont Becky Chambers dépeint son personnage nous laissait entrevoir l'issue de la nouvelle (page 44, ou comment le passé s'incarne littéralement dans un corps asthmatique) :

"Soucieuse, elle s'envoya un coup d'inhalateur. La brume parfumée au plastique lui ouvrit les bronches sans douceur, et elle s'appuya au mur le temps que son vertige se dissipe. Elle avait en permanence la gorge irrité, à cause de cette saleté. Elle en était à douze doses par jour, ce qui n'avait pas ravi le dernier médecin qu'elle s'était fatiguée à consulter. Mais une enfance passée à respirer les fumées des usines minéralurgiques lui avait ravagé les poumons, et à présent elle avait le choix entre l'inhalateur et le sort échu à sa soeur : mourir d'asphyxie dans le hangar de son usine, le visage violacé."


L'histoire de Laym est assez emblématique me semble-t-il de celle des anti-héroïnes de Becky Chambers : comme l'écrivait FMK, ce sont toujours des "gens simples qui essaient simplement d'exister dans des contextes qui les dépassent", mais ce sont également des femmes qui essaient de trouver et/ou de conserver (parfois dans la douleur, comme Mas) une forme de fidélité à ce qu'elles sont vraiment (quitte à tout perdre, comme Thea).


Au terme de ce bref parcours critique à travers les cinq nouvelles du recueil (dans l'ordre qui m'a semblé le mieux à même de saisir la pensée de l'autrice), vous l'aurez sans doute compris : Une très bonne hérétique, c'est un qualificatif qui convient parfaitement à Becky Chambers elle-même, tant elle s'écarte, pour notre plus grand bonheur, des sacro-saints canons de la SF conflictuelle.





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