mercredi 4 février 2026

Girl Power

Contraction d'Iris de Peter Watts

Trois contes du crépuscule de Jo Walton

L'Affaire de la tour sanglante de Ray Nayler


Etant donné que le Bélial' va bientôt rééditer une version enrichie du Women in Chains de Thomas Day, il n'est sans doute pas surprenant de le voir d'ores et déjà publier un numéro de Bifrost (le 121) qui fait la part belle à "la question féminine et ses conditions" (page 40) – et pas seulement parce que la couverture est signée Florence Magnin ou que le dossier porte sur Jo Walton.


Des quatre (excellentes) nouvelles publiées dans ce numéro, trois (celles de Watts, Walton et Nayler, par ordre d'apparition) relèvent (plus ou moins directement) de cette thématique féministe, tout en présentant un travail sur l'hybridation générique et/ou les modalités narratives qui les rendent tout simplement indispensables.


Je m'en vais donc (une fois n'est pas coutume) les chroniquer, en laissant (délibérément, vu qu'elle est hors thème, mais injustement, vu qu'elle est intéressante) de côté la nouvelle de Xavier Mauméjean, "Le Ministère des coïncidences" (habile thriller paranoïaque dans un multivers) ; je ne dirai rien non plus de la tribune d'Emet North, "L'Imaginaire dans l'Amérique de Trump", sinon que sa lecture est quasiment un devoir civique, histoire de comprendre en quoi notre époque à la fois diffère et ressemble fortement aux années 1930.


Contraction d'Iris


"Dans toutes les matières, c'esr le Watts qu'on préfère" : l'adage se vérifie une fois de plus avec "Contraction d'Iris", et l'auteur d'Au-delà du gouffre, Vision aveugle ou Echopraxie apparaît bel et bien, à égalité avec Egan, comme "l'écrivain de hard SF contemporain le plus prodigieux qui soit" (page 6, présentation de la nouvelle, traduite comme toujours par Gilles Goullet et illustrée, ô joie, par Nicolas Fructus).


J'ai parlé de "hard SF", et l'habituelle précision clinique de Watts est bien au rendez-vous, mais "Contraction d'Iris" (exactement comme, par exemple, le Solaris de Lem) adopte le déroulé typique d'un récit fantastique suivant Joël Malrieu (et ça ne surprendra que ceux qui oublient que le fantastique s'est toujours efforcé de coller, de plus ou moins loin, aux connaissances scientifiques de son temps) : un personnage solitaire (Iris) va être confrontée à un phénomène (que les scientifiques vont baptiser Iris) qui va se révéler au final un reflet de ses sentiments enfouis, et la mener – ou non – vers une manière d'apothéose (ici à la Lovecraft).


La scène de la page 29 illustre clairement à mon sens cette ambivalence de sentiments, que les thérapeutes IA attribuent (naïvement) à la mort de sa mère (notez au passage qu'en brassant les thèmes du deuil, des relations parentales, de la métamorphose et de la transmission, la nouvelle relève aussi clairement de ce que j'appelle la résilience-fiction) :

"Ce qui devrait la terrifier. La révolter. Et c'est le cas, un peu, mais pas que. Ca la fait aussi un peu jubiler.

Peut-être que je suis en train de me transformer en Supergirl.

Ses yeux la dévisagent depuis le miroir de la salle d'eau. Ses pupilles semblent très légèrement troubles. A moins que ce soit son imagination : toutes ces idées et suppositions hasardeuses pourraient l'avoir conditionnée à voir des choses qui ne sont pas là."


Dans cette dernière phrase, vous aurez reconnu (intériorisé) un processus typique du récit gothique à protagoniste féminin et du gaslight movie qui s'en inspire (suivant une expression d'Hélène Frappat) : le système thérapeutique patriarcal (et automatise) auquel s'adresse l'héroïne lui ressort, à peine modernisée, la même vieille rengaine, "c'est psychosomatique, trésor".


Bien sûr, même si l'alternance entre les moments de solitude (pages 8-9, 13-15, 21-23, 25-34 et 36-39 et la consultation d'amis ou d'IA (pages 9-13, 15-21, 23-25 et 34-36) rythme la nouvelle, cette dernière est loin de se résumer à l'errance thérapeutique d'Iris, elle s'étend (comme tout texte d'imaginaire qui se respecte) à la condition humaine dans son ensemble, Peter Watts peignant par petites touches (jamais appuyées mais toujours significatives, comme à son habitude) un futur à la fois extrêmement crédible et terriblement sombre.


A titre d'exemple, voici comment est décrit le travail de nettoyage de données accompli par Iris (vous reconnaîtrez le thème de l'humain devenant une pièce de la mégamachine, dont je vous parlais à propos d'Au-delà du gouffre) :

"Il faut trier et organiser, sous peine d'exposer les délicates sensibilités des IA aux partis pris, à l'asymétrie et à l'hétéroscédasticité. Il faut éliminer les schémas qui en disent moins long sur les données que sur la personne les ayant rassemblées. Aussi Iris est-elle devenue un noeud d'un autre type de réseau : une affiliation diffuse de petits robots de chair, forte de milliers de personnes, recrutées sur tout le globe dans des strates rigoureusement aléatoires, chacune passant avec redondance les mêmes données au crible dans l'espoir que leurs propres préjugés disparaîtront une fois tous leurs résultats mélangés."


Peter Watts, toujours aussi indispensable – et mon seul regret, comme Bifrost (page 6), est qu'il soit un peu "trop occupé par ses travaux dans le domaine des jeux vidéo" pour nous pondre la suite de Vision aveugle et d'Echopraxie, mais bien sûr, "il rétorquera qu'il faut bien manger, et il n'aura pas tort".


Trois contes du crépuscule


Comment se sent Jo Walton, coincée entre ces deux géants que sont Peter Watts et Ray Nayler ?


Jo Walton se porte bien, merci ; après tout, comme le rappelle la page 155 de ce Bifrost, elle a jadis remporté un prix Hugo (avec Morwenna) au nez et à la barbe de George R. R. Martin et de China Miéville – alors elle ne risque pas d'être impressionnée, même si la nouvelle n'est pas son genre de prédilection (ce qui est difficile à croire au vu de la qualité de ces "Trois contes").


A première vue, il n'y a pas d'hybridation générique ici (même si la fantasy déployée par Jo Walton est plus proche des Contes de la Tisseuse de Léa Silhol que des nouvelles de Robert Howard), mais il y a en revanche un travail très précis sur ce qu'elle appelle "le mode" – voir ce qu'elle explique à Erwann Perchoc page 161 :

"Le mode, c'est l'endroit où vous vous tenez pour écrire une histoire, c'est l'espace entre vous et le lecteur. Le point de vue en fait partie, le temps de narration aussi, mais ça peut être intime, ou drôle. Si vous commencez une histoire par "Il était une fois", vous avez déjà une sorte d'atmosphère, une sorte d'attente."


Le premier des trois contes commence précisément (page 42) par "Il était une fois", et il fixe d'entrée (toujours page 42) l'ambiance de ce qui sera le lieu-pivot des trois contes, une auberge située à bonne distance d'une mystérieuse Cité d'Or / Cité Dorée (notez que ce flottement onomastique est dû au traducteur, Apophis, la VO employant la même expression, "Golden City", pour mieux souligner l'unité de lieu) :

"L'auberge n'était que joies et rires. Une flambée crépitait dans l'âtre et les lampes brillaient. Les gens étaient attablés, buvant leur bière, et la lumière scintillait sur leurs chopes en étain. Certains étaient assis au coin du feu, sur de grands bancs disposés autour des tables, d'autres sur des tabourets en bois le long du comptoir. La taverne débordait de villageois pressés de fêter cette belle journée et la fin de leur semaine de labeur."


Sur ce petit théâtre d'ombres, Jo Walton va organiser la rencontre – plutôt que la confrontation – entre un même personnage féminin, une fille en gris que son travail autant que son attitude isole du reste du village, et trois personnages masculins, un homme fait (magiquement) de clair de lune (et traité comme un changelin), un camelot et un jeune roi ; dans les trois cas (surtout dans les deux derniers, en fait), la fille en gris va révéler des ressources insoupçonnées – je tairai lesquelles, mais on les devine dès son entrée en scène ou presque (pages 44-45) :

"Mais voici qu'une fille, toute de gris vêtue, entra par la porte de derrière. Elle avait vécu seule pendant cinq ans, depuis le décès de ses parents des suites d'une fièvre. Elle avait vingt-deux ans et gardait trois vaches blanches. Personne ne lui prêtait beaucoup d'attention non plus. Elle faisait du fromage avec le lait de ses vaches, et les gens disaient oui, la fille qui fait du fromage, comme si elle se réduisait à cela. Sa vie était une vie simple et solitaire, mais elle ne voyait guère comment en changer ; après tout, elle était peu douée pour se faire des amis. Toujours elle voyait trop de choses, et toujours elle disait ce qu'elle avait vu."


Sur les pas de ce personnage de femme libre (et donc ignoré), Jo Walton nous emmène en balade "aux marges des histoires" classiques (page 55) – et les fait exister aussi habilement que Karen Joy Fowler évoquait, dans Comme ce monde est joli, les destins singuliers de Mary Anning ou Carrie Nation.


L'Affaire de la tour sanglante


Parlant du Test de Rungholt de Laurent Genefort, j'écrivais récemment que l'époque est (peut-être) au polar mâtiné d'imaginaire (ce que les Japonais appellent "henkaku tantei shôsetsu", "polar irrégulier") plutôt qu'à la romantasy – mais n'était-ce pas un voeu pieux plus qu'un constat en bonne et due forme ?


"L'Affaire de la tour sanglante" ne peut que me conforter dans mon observation, même si c'est avant tout un texte (excellent) de Ray Nayler – "l'une des meilleures choses qui soient arrivées à la science-fiction ces temps derniers" (page 72, et si vous ne croyez ni Bifrost ni moi, allez donc lire Défense d'extinction, La Montagne dans la mer ou Protectorats).


Etonnamment, dans son hommage assumé à Conan Doyle (traduit par Henry-Luc Planchat & Olivier Girard), Nayler rejoint la vision des Kloetzer dans la trilogie Noon (Noon du soleil noir, La Première et la dernière, Le Désert des cieux), en ce qu'il va mettre en avant un trio, Qadir / Knud / Bulan, inspiré à l'évidence de Holmes / Watson / Wiggins (l'irrégulier de Baker Street), exactement comme Noon / Yors / Meg – avec cette différence que la narration est ici prise en charge par Bulan au lieu de Knud (l'équivalent de Watson ou de Yors).


Dès sa première apparition, difficile en effet de ne pas distinguer les traits de Holmes sous ceux de Qadir (dont le nom évoque celui de Zadig, l'une des deux sources françaises inavouées de Conan Doyle, l'autre étant le Maximilien Heller d'Henry Cauvain) – voyez la page 74 :

"Son visage maigre était tanné par le soleil. De longues rides descendaient de son nez busqué comme un bec de rapace et creusaient sa face jusqu'aux coins de sa bouche tordue par l'ironie. Ses yeux étaient de cet étrange couleur qu'on rencontre parfois chez les montagnards – ce brun qui s'éclaire de vert et d'ambre près des pupilles et change selon le temps qu'il fait. Chez moi, les gens les appellent des "yeux de moutons", bien que je n'aie jamais vu de mouton dotés de tels yeux."


En revanche, Qadir est déjà flanqué de Knud (son Watson), mais sa rencontre avec Bulan (son futur scribe) va rejouer celle d'Holmes avec Watson, puisqu'il découvre Bulan agonisant sur un "champ de bataille" (page 75) situé à l'évidence, comme toute l'histoire, dans une région d'Asie centrale (comme l'Afghanistan d'où revient Watson) – un endroit où, à l'évidence, règne le patriarcat le plus strict, voyez comment le bey expose l'affaire qui le préoccupe à Qadir (pages 79-80) :

"La cité vit dans la terreur. Un rapt a eu lieu récemment. Une des filles d'un marchand a été enlevée alors qu'elle lavait des vêtements avec une de ses servantes, près de la mer Caspienne. Je l'ai d'abord ignoré en pensant que c'était une affaire arrangée – l'acte d'un prétendant que son père n'aurait pas approuvé.

Ce n'était pas le cas ?

Non. La nuit dernière, son ravisseur l'a précipitée du haut du minaret de la Grande Mosquée."


Présenté comme cela, le récit a l'air terriblement policier et terriblement réaliste ; mais si la réflexion sur la condition féminine sera bel et bien au rendez-vous, la science-fiction le sera tout autant, par le biais d'un décalage technologique dont on ne sait trop s'il vient d'un monde alternatif ou tout simplement d'un Occident hyper-industrialisé – en fait, ces deux aspects du récit fusionneront plus ou moins, "L'Affaire de la tour sanglante" étant en quelque sorte l'envers d'un des plus célèbres récits de Jules Verne, jusque dans sa façon de montrer des hommes sauvant des femmes en détresse (je tairai le nom dudit récit pour ne pas trop vous déflorer l'intrigue).


Dans un (très intéressant) entretien avec Gromovar, que ce Bifrost cite page 72, Ray Nayler compare fort justement "L'Affaire de la tour sanglante", qui devrait être, ô joie, le premier d'une longue série, à "une montre ou une machine de précision" – et c'est on ne peut plus juste, le tic-tac de ce texte magistral vous accompagnant longtemps après en avoir tourné la dernière page.







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