Un après-midi à l'@rboretum de Reykjavik de Thomas Day
L'Odeur des paupières brûlées au petit matin d'Olivier Goncalves
Utopie27 d'Aiki Mira
Rayée d'Audrey Pleynet
Alain Dorémieux
Dans ses inoubliables anthologies consacrées aux Territoires de l'inquiétude (9 page 110, reprenant 8 page 146), Alain Dorémieux disait jadis que les "relations familiales" donnent lieu à des récits de genre plus intéressants que les "histoires de couples, domaine si ressassé qu'il est devenu difficile de le renouveler".
Cette affirmation hardie est sans doute discutable (d'excellents ouvrages incorporent des touches de romance, par exemple Les Sentiers de Recouvrance, ou décortiquent la toxicité inhérente au genre, comme As-tu mérité tes yeux ?) ; mais elle est me semble-t-il d'une actualité troublante quand on considère (avec consternation ?) le déferlement d'histoires d'amour sur les rayonnages de nos chères librairies.
Face à pareil raz-de-marée "romantique", qu'il est difficile de ne pas interpréter comme une façon de noyer le poisson (je veux dire les problématiques réellement importantes du moment, comme la sixième extinction de masse), certaines oeuvres (graphiques ou romanesques) choisissent en effet de faire de la résistance et de mettre plutôt en scène des relations familiales (souvent de type parents-enfants, mais pas seulement).
Ces oeuvres en viennent ainsi à se focaliser sur la question de la transmission, éventuellement par-delà le deuil, avec tout ce que cela implique comme métamorphose, choisie ou subie (j'en parlais à propos de bandes dessinées comme Mobilis, La Route ou L'Héritage fossile ; mais un roman comme La Sonde ou la Taille est emblématique de ce point de vue, songez au rapport Conan-Colin).
Je propose d'appeler "résilience-fiction" cette quadruple constellation thématique (famille / transmission / deuil / métamorphose), à laquelle je vais consacrer cette chronique, centrée sur quatre nouvelles récentes, particulièrement emblématiques de ce genre selon moi (je les ai rangées par ordre alphabétique du nom de leur scribe ; comme le hasard fait bien les choses, les deux premières sont aussi les deux plus courtes).
Thomas Day
La nouvelle Un après-midi à l'@rboretum de Reykjavik, publiée en 2024 dans le Bifrost 116, marquait le "retour aux affaires" (page 42) de Thomas Day (tout comme Les Nuits du Vertigo signait le grand retour de Mélanie Fazi), un retour en fanfare puisque la nouvelle est nominée pour le Grand Prix de l'Imaginaire 2025.
L'histoire est centrée sur une relation père-fils, altérée par la décision prise par le fils de procéder à une métamorphose radicale (dans un but écologique) ; le deuil (d'une certaine forme de relation, en présentiel mettons, je reste délibérément flou pour ne pas trop spoiler) serait donc plutôt ici à faire par le père, c'est une des originalités de la nouvelle – à première vue, il s'en sort, tout en n'ayant pas forcément de vraie communication avec son fils (page 48) :
"Comme je ne savais pas quoi répondre à ça, j'ai fini ma première bière et je me suis allumé un cigarillo. L'@rboretum de Reykjavik est un des seuls au monde à accepter le tabac, à condition qu'il soit écoresponsanble. A mon humble avis, un truc qui tue les humains est forcément écoresponsable."
Une autre particularité d'Un après-midi à l'@rboretum de Reykjavik est l'alternance des points de vue entre le fils (dans les chapitres impairs, à la première personne, mais le premier chapitre n'est fait que de dialogues) et le père (dans les chapitres pairs, à la première personne) – cela nous aide à mesurer la distance qui s'est établie entre les deux, donc l'impossibilité d'une transmission quelconque entre eux (page 44, même si ce dialogue entre le fils et une amie est peut-être mis en scène) :
"MarrakechPrincess > Tu vas lui dire ?
Black Mathis > Quoi ?
MarrakechPrincess > Comment tu gagnes ta vie.
Black Mathis > Non, je crois pas. He/him comprendrait pas."
Ce fossé entre générations (déjà vu dans les bandes dessinées Mobilis ou L'Héritage fossile, que j'évoquais plus haut), c'est tout autant celui entre deux conceptions du monde qu'entre deux modes de vie, deux strates de l'humanité devenues quasi-imperméables l'une à l'autre – un constat qui serait amer si une forme de transmission n'était pas possible à l'intérieur des strates elles-mêmes, autrement dit entre visiteurs de l'@rboretum (page 49) :
"Elle s'est adressée à moi dans la langue locale. Je lui ai répondu en anglais, accent français à couper au couteau, pour l'informer que je n'avais rien compris.
"Vous en auriez une pour moi ? a-t-elle demandée en montrant le pack de bières entamées.
– Bien sûr."
Elle a déplié l'autre fauteuil en teck, l'a placé parallèle au mien. Une fois installée, elle a bu une gorgée."
En quelque sorte, il se crée une manière de communauté d'endeuillé.e.s à la place de la famille "perdue" – et la nouvelle se retrouve, sans en avoir l'air, à poser la question du changement de paradigme qui se profile à notre époque, et qui marquera probablement une coupure entre parents et enfants, chacun devant faire le deuil des modes de vie des autres (je ne sais pas si je suis clair ; la nouvelle de Thomas Day, elle, est limpide, et typique de ce que j'appelle la résilience-fiction).
Olivier Goncalves
La nouvelle L'Odeur des paupières brûlées au petit matin a obtenu la troisième place au prix Alain Le Bussy 2023, et donc été publiée en 2024 dans le Galaxie 85.
Ici on est dans le deuil au sens premier du terme (celui d'une perte définitive), sauf que comme dans la nouvelle "Avant de fondre dans l'océan" de Sequoia Nagamatsu (recueillie dans Plus haut dans les ténèbres), la mère a demandé à ce que son corps subisse un traitement particulier après sa mort – à charge pour son fils de s'en acquitter (page 6, là encore je resterai délibérément flou sur le traitement en question, d'où mon choix de citation) :
"Je m'étais préparé à recevoir cet appel, mais ce n'était pas l'hôpital au téléphone. Mon interlocuteur travaillait pour Ad Orbita. Immédiatement, quand il s'est présenté, j'ai su pour ton départ, et pour celui à venir. Lequel est le plus dur à encaisser, je ne sais pas."
Ici le deuil (et la transmission, ou son absence) n'est donc pas, comme chez Thomas Day, une conséquence de la métamorphose ; mais c'est bien plutôt le deuil qui va (plus classiquement) engendrer une métamorphose, et une forme de transmission, qui est ici mentale : le fils fait face à un flot de souvenirs, avec cette particularité que la nouvelle file une seule et même métaphore du début à la fin.
Cette technique (casse-gueule, disons-le) de la métaphore filée, qui pourrait vite virer à l'artificialité, l'auteur parvient à la manier si adroitement que l'hommage à la mère tourne à l'hommage pur et simple à la force de l'imagination (page 7, avec sans doute une réminiscence de Little Nemo in Slumberland de Winsor McKay) :
"Non, mon lit n'avait rien de spatial, j'étais seulement propulsé par deux petites membranes mobiles. Dès lors, je n'ai plus eu à me soucier du transport, un seul glissement des paupières à la surface de mes yeux suffisait pour traverser toutes les distances, suffisait pour entraîner derrière lui le reste de mon corps : l'Univers était bordé de cils, chaque point accessible en une seconde/paupière."
L'Odeur des paupières brûlées au petit matin est peut-être moins en prise sur notre présent déliquescent que la nouvelle de Thomas Day (et encore, elle aborde par la bande un grand sujet de société) ; mais elle parvient tout autant, par un moyen différent, à véhiculer ces émotions douces-amères qui sont, me semble-t-il, le propre de ce que j'appelle la résilience-fiction.
Aiki Mira
La nouvelle Utopie27 (inédite en français, mais traduite en anglais sous le titre Utopia27) a reçu à la fois le Deutscher Science-Fiction Preis et le Kurd Lasswitz Preis en 2022.
Comme sa nouvelle Einen Schritt ins Leere (elle aussi inédite en français, mais traduite en anglais sous le titre A Step into Emptyness), Utopie27 commence par un deuil (non métaphorique, exactement comme chez Olivier Goncalves) – une perte qui a d'ores et déjà commencé à métamorphoser la vie de la narratrice, Lu (par commodité, je traduis depuis la version anglaise, avec un oeil sur l'original allemand, d'où forcément un peu de déperdition) :
"Maintenant que mon frère Kajin est mort, il passe plus de temps avec moi que jamais. J'avais toujours pensé que les morts disparaissent, mais ce n'est pas vrai, ils ne font que s'enfoncer plus profondément en nous."
Il faut dire que, un peu comme chez Thomas Day, le frère de Lu (mort à 26 ans) n'a pas totalement disparu, il survit sous forme d'un avatar dans une simulation baptisée (coïncidence ?) Utopie26 – on devine dès qu'on l'apprend que la survenue d'Utopie27 va être un des enjeux de la narration, qui rappelle un peu le Her de Spike Jonze, sans la romance bien sûr (en prime, la protagoniste de la nouvelle est asexuelle).
Egalement comme chez Thomas Day, il y a aussi en arrière-fond l'idée (pas vraiment consolatrice) d'un fossé entre les générations, les jeunes se révélant étonnamment moins bien adaptés au monde que les vieux :
"C'est un paradoxe, les rares jeunes qui vivent en Allemagne meurent tous trop tôt. Les innombrables vieux, en revanche, vieillissent plus que jamais. Apparemment, ils s'accommodent du monde mieux que nous. Quand j'y pense, je ne connais personne, à part Fahri et moi, qui ait moins de trente ans et soit toujours vivant."
Il n'empêche, le sentiment de perte est bien là, et alors même qu'elle travaille pour un service de funérailles en ligne, Lu n'arrive pas à le gérer autrement qu'en se laissant aller (pour le dire vite et mal) – et son immeuble tout entier semble accompagner ce délabrement corporel (on n'est pas loin du Répulsion de Polanski, film datant d'avant les errements de son réalisateur) :
"Ce n'est pas que je n'ai plus l'énergie de me doucher. Depuis la dernière tempête, la douche ne marche plus. Les toilettes non plus. J'ai déjà écrit deux e-mails à ce sujet au robot qui est désormais responsable de notre immeuble. Mais qui sait quand il les lira."
Ce contraste entre un réel déliquescent et un virtuel élaboré (déjà vu dans "Une fluctuation dans le vide", la première nouvelle d'Aiki Mira traduite en français) va s'accentuer quand, un peu comme dans The Filth de Grant Morrison & Chris Weston, Lu va être orientée, par la marque de céréales préférée de son frère, vers un monde virtuel qui est peut-être l'ultime cadeau de ce dernier.
Néanmoins, cette (probable) transmission du frère à la soeur ne va faire qu'accélérer la métamorphose mentale de Lu (notez aussi dans cet extrait, largement métaphorique, l'allusion à la ballastexistenz que les nazis attribuaient aux personnes qu'ils jugeaient socialement inaptes) :
"Je deviens code. Quelque chose de pur et de clair, qui fonctionne à la perfection. L'existence humaine et toutes ses préoccupations me semblent être du ballast, que j'abandonnerais volontiers derrière moi. Pour la première fois, je crois comprendre la mort de Kajin. Pour la première fois, je me sens légère et libre."
On le devine, comme dans toute bonne oeuvre cyberpunk qui se respecte, le floutage entre réel et virtuel va être poussé très loin (aussi loin que chez le Satoshi Kon de Paprika) – mais je n'en dirai pas plus pour ne pas trop déflorer l'intrigue de la nouvelle, qui illustre donc à merveille ce que j'appelle la résilience-fiction.
Audrey Pleynet
La nouvelle Rayée a été publiée originellement en 2024 dans le Bifrost 113 ; elle s'est vue décerner le prix des lecteurs Bifrost 2024 (aux côtés d'Alastair Reynolds pour la nouvelle étrangère) et a aussi été nominée pour le Grand Prix de l'Imaginaire 2025 – c'est justice, même si Rossignol reste à mon sens le chef d'oeuvre de son autrice.
Quoique Agathe, la narratrice de la nouvelle, ait perdu son mari, le deuil dans Rayée est bien plus généralisé, puisque suite à une mystérieuse pandémie l'humanité perd sa notion du temps, ses compétences, sa mémoire, son sens des relations sociales, sa raison ou son identité (les 6 lettres T, C, M, S, R et I, tatouées sur le bras des malades, et rayées au fur et à mesure de l'avancée de la maladie) – mais aussi et surtout sa foi en les IA, qui étaient devenues une manière de substitut parental pour adultes :
"Nous avions été parqués par centaines dans nos quartiers respectifs. Des files interminables. Consentants. Ou du moins obéissants. Incapables de s'ériger contre les mesures définies par les IA, elles qui savaient mieux que nous, elles qui pouvaient traiter des millions de données. Nous jouissions depuis si longtemps du fruit de leurs déductions, de leurs propositions. Elles nous berçaient, nous guidaient. Davantage objets que sujets. Des données comme tant d'autres."
Notez au passage cette "maladie, proche d'une forme sévère d'Alzheimer" a sa traduction (un peu comme chez Aiki Mira) dans le décor post-apocalyptique que parcourt l'héroïne (c'est la classique idée du paysage reflétant le personnage), et que le rapport humain-IA ressemble autant à celui entre un enfant et sa nourrice qu'à celui entre Eloïs et Morlocks chez Wells (donc à maîtres et esclaves chez Hegel, j'en reparlerai un peu) :
"Je m'évertuai à escalader un amoncellement instable qui barrait la rue, casiers en métal défoncés, lampes intelligentes, écrans arrachés, rails et tuyaux permettant à l'époque de faire venir des sous-sols le produit désiré, la nourriture commandée. Être servi en restant immobile. Toujours plus rapide, à disposition avant même d'avoir eu le temps d'y penser. Arrivée au sommet, je me figeai."
Cette métamorphose extrême qu'est la maladie semble évidemment empêcher définitivement toute possibilité de transmission (il n'y aura même pas, à l'évidence, de prochaine génération) ; pourtant la narratrice s'obstine, et retournant la relation parent/enfant jadis établie entre les IA et elle, elle va chercher à former, envers et contres toutes, une IA à ce qui est selon elle l'essence de l'humanité – s'inventant ainsi une impossible descendance :
"Je la laissai fulminer, serrant Annika sur mes genoux. Mon enfant, mon trésor, ma béquille. Mais l'objet restait inerte et froid, trop léger pour l'importance que je lui donnais."
De façon beaucoup plus extrême que chez Thomas Day, Audrey Pleynet insiste donc sur l'importance de la transmission, seul moyen pour l'humanité de se perpétuer par-delà tout ce qui est susceptible de l'affecter – et comme lui, elle interroge le futur (compromis ?) de notre espèce, la pandémie décrite n'étant au fond qu'une matérialisation de cette perte de contact avec la réalité qui est le lot du maître (contrairement à l'esclave) selon Hegel.
On le voit, en mettant en scène l'altérité de la génération suivante (si elle existe) et la nécessité de l'apprivoiser pour perdurer, la résilience-fiction, même pessimiste comme ici, rejoint me semble-t-il la philofiction d'Ariel Kyrou, dont elle n'est peut-être au fond qu'une variante.
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