L'Infini vu d'avion de Philippe Cousin
Une publication hors collection, avec une couverture blanche, et un blurb de Jean-Pierre Andrevon présentant (non sans raison) Philippe Cousin comme "un homme de style" (limpide) plutôt qu'un "homme de thèmes" : est-ce à dire que le dernier titre de Flatland, L'Infini vu d'avion (recueil lu en service de presse) s'écarterait de la sacro-sainte ligne éditoriale de Lionel Evrard, l'imaginaire atypique sous toutes ses formes ?
Les choses sont évidement plus complexes que cela, notamment parce que les thèmes de certaines nouvelles (figurant quasiment toutes parmi les meilleures du recueil) les rattachent clairement à l'imaginaire, que ce soit la simple anticipation ("L'Infini vu d'avion" se déroule en 2053), la science-fiction classique (la Grande Méchante Machine dans "Mode d'emploi" ou "la machine à remonter le temps" de "Tout recommencer", voir page 172), le fantastique réaliste (les deux épisodes psychotiques de "C'est moi le héros") ou le réalisme magique ("Le Retour du boomerang", "Les Plaisirs de la plage", "Tout doucement") – voici pour la bonne bouche ce qui nous attend en 2034 (page 349) :
"Première guerre civile chinoise. Facebook rachète la Bulgarie et Tik-Tok rachète Facebook. Le courant du Gulf Stream s'inverse."
Plus généralement, l'ensemble du recueil manifeste un sens certain du bizarre, doublé d'une forme d'impertinence, souvent associée aux personnages féminins (voir par exemple les chutes de "Dieu est au bout des choses" ou du "Retour du boomerang", mais aussi "Le Fantôme du français"), qui l'apparente aux nouvelles de Roald Dahl (Bizarre ! Bizarre ! et Kiss Kiss), voire à celles de Jean Cau (Les Culottes courtes) – c'est difficile d'en donner une idée, mais voici par exemple ce que déclare une passagère clandestine page 66 :
"Bref, je me suis offert la plus longue cuite de ma vie ! Trois semaines à boire toute seule, à chanter toute seule, à pleurer toute seule et à vomir toute seule... Ca m'a définitivement guéri de cet abruti."
Mais ce n'est pas tout, car si la science-fiction en particulier (et l'imaginaire en général) est une "manière de faire" (comme le pense Laurent Kloetzer, voir ma chronique de Vostok), alors il me semble que Philippe Cousin applique cette "manière de faire" d'un bout à l'autre de L'Infini vu d'avion – au point par exemple qu'une banale "compétition" (page 280) entre une brune et une blonde tourne au western verbal dans "Milk" (on pense fugitivement aux 'Burbs de Joe Dante).
Une de ces façons de faire de l'imaginaire (en laquelle le Serge Lehman de L'Art du vertige voit, un peu hâtivement à mon sens, la substantifique moelle de la SF), c'est de prendre des métaphores au pied de la lettre, et plus généralement d'incarner des idées abstraites (comme le sens de la vie) dans des objets ou des événements bien concrets (souvenez-vous des objets fatals de GennaRose Nethercott) ; or Philippe Cousin fait cela d'un bout à l'autre de son recueil :
– dans "Dieu est au bout des choses", un monastère où le protagoniste est jadis passé fonctionne comme un livre de souvenirs, mettant en perspective sa vie et le poussant à une décision surprenante (ou pas) ;
– dans "Aux petits hommes les grands hommes reconnaissants", une libellule guettée par une truite (pages 34-35) sert d'illustration au discours désabusé du père du narrateur sur le sens de la vie ;
– dans "Le Fantôme du français", le narrateur remarque explicitement (page 44) que sa vie est "en pilotage automatique", exactement comme le voilier autonome dont il est chargé d'assurer la promotion ;
– dans "C'est moi le héros", tout comme dans "Tour recommencer" un peu plus loin (mais aussi, quoique moins centralement, dans "L'Infini vu d'avion"), c'est (classiquement) un journal intime qui incarne la vie passée du protagoniste (non sans anachronismes, probablement délibérés, Claudie prétendant ainsi aller voir en 1963 un film de 1969) ;
– dans "Le Retour du boomerang" (nouvelle datant des années Kesselring de l'auteur), c'est évidemment le boomerang éponyme qui symbolise (de fort belle manière) une passion mise de côté et revenant des années plus tard ;
– l'incompréhensible "Mode d'emploi" éponyme d'un "robot-à-lacer-et-à-délacer-les-souliers" (page 129) ne fait pas que guider le narrateur vers "une découverte qui allait remettre toute [s]son existence en question" (page 141), il symbolise aussi selon moi ce que sont nos vies dans un monde dirigé par ChatGPT ;
– dans "J'étais là avant le soleil", le voyage en avion du narrateur dans un "ciel noir" (page 264) représente évidemment la tournure sinistre que prend sa vie, du moins jusqu'à ce que le soleil se lève ;
– dans "Milk", une simple plaque d'immatriculation, ramassée il est vrai dans des circonstances particulières, incarne (un peu facilement peut-être) le noir secret d'une des deux duellistes verbales ;
– dans "Une nuit sans Léo", un peu comme dans "Mode d'emploi", un singe empaillé (Pépée ?) n'est pas que le prétexte d'une folle virée jusqu'à Monaco, il représente aussi la jeunesse oubliée du narrateur (tellement oubliée qu'il rebaptise Les Chevaux de la mer la chanson Comme à Ostende, page 293) ;
– "Les Plaisirs de la plage" reprend une classique équivalence paysage-personnage déjà vu dans Une partie de campagne de Maupassant, mais aussi dans la chanson Là où de Kernoa & Le Forestier (à laquelle on pense très fortement) ;
– la clé trouvée par le protagoniste de "Tout doucement" "règle la vitesse de rotation de la Terre et, partant, l'attraction qu'exerce la planète sur ses habitants" (page 324), dont permet de rendre la vie "légère et heureuse" (page 325) ;
– dans "L'Infini vu d'avion", la métaphore principale me semble être la minuterie s'allumant et s'éteignant pendant que les protagonistes se racontent leur vie, soulignant ainsi les hauts et les bas de leur existence.
Difficile de penser, au vu de cet inventaire (sommaire) que je suis en train (comme à mon habitude) de surinterpréter, d'autant que Philippe Cousin me semble revendiquer haut et fort (dans "Tour recommencer") cet art de la "spatialisation mentale" via un tableau de Dali, Le Visage de Mae West pouvant être utilisé comme appartement surréaliste (pages 169-170 ; il le rebaptise La Bocca, mais il s'agit bien de la même oeuvre, qui se souvient bien sûr d'Arcimboldo) :
"Pour représenter le visage de Mae West, une actrice de cinéma alors très connue, Dali est parti non pas d'une photo, mais de plusieurs objets usuels, servant au quotidien. Il a ainsi superposé sur le même plan un manteau de cheminée, en briques – il fait office de nez –, ce majestueux sofa rouge sang dont il a maintenant la réplique chez lui – c'est la bouche –, un parquet fait de larges lattes en bois blond étroitement jointoyées – ce sont les joues, le menton et le front de Mae West – et, pour finir, deux peintures à l'huile richement moulurées et disposées de part et d'autre du nez – elles représentent des yeux de femmes trop maquillés, ceux de Mae West, vraisemblablement. Pour finir, il a ajouté de lourdes tentures qui encadrent le tout à la manière de rideaux de théâtre – c'est la coiffure peroxydée de l'actrice, bien sûr."
A trouver ainsi représenté, en dehors d'eux, quelque chose qui était peut-être originellement en eux, les personnages de Philippe Cousin vont tous vivre une prise de conscience, du type (plus extrospectif qu'introspectif) de celles dont je vous parlais à propos d'Au-delà du gouffre de Peter Watts ; plus précisément, ils vont connaître une manière d'épiphanie païenne, exactement comme chez l'Emilie Querbalec des Chants de Nüying, ou comme chez André Dhôtel, avec qui Philippe Cousin partage une préférence pour "le petit dieu Kairos", aka "la divinité du hasards bienveillant" (page 361) plutôt que pour l'Ananké hugolien, aka le destin – je cite "J'étais là avant le soleil", page 265 :
"Le ciel n'était plus vraiment noir, un liseré dore soulignait l'horizon courbe, et c'était comme s'il allait se produire une sorte de miracle, ou en tout cas quelque chose de suffisamment colossal pour que notre vie en soit radicalement changée.
On allait voir l'infini, depuis notre avion."
Qu'ils le vivent ou se contentent d'en parler (comme dans l'extrait ci-dessus), les personnages de Philippe Cousin ont tous en ligne de mire un moment de bascule, un instant qui englobe tous les autres instants – instant précisément symbolisé par la même formule, reprise dans toutes les nouvelles du recueil sauf une ("Une nuit sans Léo") :"une éternité, vue d'avion" (page 24) ; "l'infini, depuis un avion" (pages 34, 70 ou 99) ; "l'infini, vu d'avion" (pages 92, 119, 244, 315 ou 325) ; "l'infini, depuis notre avion" (page 265 donc) ; "l'infini se déploie comme si elles le voyaient d'avion" (page 283) ; "l'infini comme si j'étais en avion" (pages 151, 337 ou 351) ; "l'infini comme s'il était en avion" (page 379).
Cet instant de tous les possibles n'est pas qu'un carrefour dans la petite vie des personnages, il l'est aussi souvent dans l'Histoire avec un grand H, au sens où des événements marquants rejaillissent sur la vie des personnages, et réciproquement : "le siège de Monte Cassino" (page 11) dans "Dieu est au bout des choses", la captivité de Nelson Mandela dans "Aux petits hommes les grands hommes reconnaissants", l'assassinat de John Fitzgerald Kennedy et les premiers pas de Neil Armstrong sur la Lune dans "C'est moi le héros", l'avènement de ChatGPT dans "Mode d'emploi", la guerre froide et la catastrophe de Tchernobyl dans "J'étais là avant le soleil", la mort de Léo Ferré dans "Une nuit sans Léo", un tsunami dans "Les Plaisirs de la plage".
Là encore, ce que déclare le personnage de Math' à Maud dans la nouvelle "L'Infini vu d'avion" vaut probablement comme un art poétique pour le recueil entier :
"J'y fais ce que vous appelez mon "petit numéro", oui, on m'interroge sur une année, n'importe laquelle, j'ai toujours quelque chose à raconter qui relève à la fois de la grande Histoire et de la petite..."
Evidemment, ce contraste entre la petite vie et la grande Histoire sert à mettre en perspective la première grâce à la seconde, donc contribue à cette interrogation que mènent les personnages de Philippe Cousin sur le sens de leur existence (et probablement l'auteur à travers eux) – le recueil tournant insensiblement me semble-t-il au bilan générationnel, voir par exemple la page 304 ("Une nuit sans Léo") :
"Nous étions des produits du même monde, celui de la France des années soixante et soixante-dix, quand le Président de la République était un banquier, et que les truands gaullistes tenaient l'immobilier et la presse. Nous avions vomi cette France-là du même souffle, nous avions fréquenté les mêmes festivals, écouté les Zoo, Gérard Manset, Catherine Ribeiro et Ferré, bien sûr ; nous avions manifesté contre la guerre au Vietnam, contre les flics matraqueurs et contre l'électricité nucléaire, mais j'avais fini par rentrer dans le rang alors qu'ils s'étaient enfoncé jusqu'au cou dans la marginalité."
Exactement comme dans Coeurs perdus en Atlantide de King ou Armageddon Rag de Martin, la nostalgie n'est pas ici régressive (c'est la différence des textes de Philippe Cousin d'avec les innombrables ouvrages de littérature blanche qui ressassent ad nauseam le passé) ; elle est au contraire, pourrait-on dire, progressive, au sens où elle peut être le ferment du futur (rien que le titre de "Tout recommencer" est significatif de ce point de vue-là) – même si l'avenir n'est définitivement pas rose ("Mode d'emploi", pages 150-151) :
"La transmission entre les êtres humains n'existera bientôt plus, il n'y aura plus que des livraisons. Des livraisons de savoir ou de création, préformatées... Vous saisissez tout ce que cela implique, Paul ? C'en est terminé des efforts de mémoire et de réflexion que nous fournissions pour apprendre, progresser et réussir dans sa vie. Toutes celles et tous ceux dont le métier était d'enseigner, de penser, d'écrire ou d'expliquer, tous ces gens-là ont d'ores et déjà disparu, ou sont en train de disparaître."
C'est sans doute pourquoi les nouvelles de Philippe Cousin sont au final aussi précieuses, en ces temps de déshumanisation généralisée et de règne des "Hanouniens" (page 152) : parce qu'il ne nous livre rien, mais qu'il nous transmet, comme d'une allumette à une autre, la petite étincelle qui éclaire un instant la vie de chacun de ses personnages.
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