Ravage de JD Morvan & Macutay (& Walter) d'après René Barjavel
Si vous traînez un peu par ici, vous devez savoir que je suis très attaché à la notion de projet littéraire (ou graphique), mais aussi que je chronique d'ordinaire des projets qui me semblent pertinents – quoique parfois d'une façon que leur scribe n'avait peut-être pas primitivement envisagée.
Par exception, je vais ici chroniquer un projet qui était, selon moi, perdu d'avance, à savoir l'adaptation par le scénariste de Sillage (série dans laquelle on peut voir une manière d'ode à la diversité extraterrestre) d'un roman publié en pleine Occupation, et que la presse clandestine rangea d'emblée parmi la propagande pétainiste – à tort ou à raison, je vais précisément poser la question.
D'ordinaire, on évite de trop s'attarder sur le contexte historique de Ravage, et plutôt que de remarquer que Barjavel est, par exemple, un des premiers à mettre en scène le Grand Remplacement cher à l'extrême-droite (j'y reviendrai), on le crédite indûment d'avoir ouvert “la voie à la science-fiction en France” (dixit la quatrième de couverture de Folio) ou même d'avoir inventé le post-apo – et ce n'est pas seulement une insulte à Rosny (La Fin de la Terre) ou à Messac (Quinzinzinzili), c'est piétiner allègrement le travail d'érudition accompli notamment par Coste & Altairac, qui recensent des tas d'autres romans catastrophes avant celui de Barjavel.
Dans leur monumentale somme, Rétrofictions, ces derniers s'abstiennent (sagement) de trancher le cas Ravage, dont l'apparente ambiguïté, à mon sens, repose sur le choix narratif fait par Barjavel : même s'il fait de nombreuses incursions (au style indirect libre) dans la tête de ses personnages, il semble se tenir perpétuellement à distance de ce qu'il raconte, se refusant par exemple à commenter le parcours de son “héros”, François Deschamps – qu'aujourd'hui on qualifierait sans hésiter de “masculiniste”.
Là encore, si vous traînez un peu par ici, vous savez que j'ai salué des oeuvres, comme Women in Chains de Thomas Day ou Ithaque de Laurent Mantese, qui décrivent de façon quasi-cinématographique (béhavioriste si vous préférez) de semblables personnages toxiques – alors pourquoi Ravage de Barjavel serait-il différent ?
La réponse tient entre autres à l'usage que ces trois auteurs font d'un type de personnages que Patrick Dandrey, commentant le Dom Juan de Molière, appelle les “raisonneurs” ou les “raisonnables”, et que je préfère nommer les coryphées, en souvenir de leur origine grecque : en exposant de façon relativement structuré leur point de vue, ces personnages dévoilent la morale de la pièce, ou au contraire en brouillent le sens en mêlant leurs discours contradictoires, générant à tout le moins une forme de pluralisme.
Dans des oeuvres comme Women in Chains ou Ithaque, ces coryphées remplissent peu ou prou deux fonctions : offrir un contrepoids discursif aux justifications des sociopathes, dont ils déconstruisent la logique (voyez la nouvelle “Nous sommes les violeurs”, ou l'épisode des Lotophages dans Ithaque) ; ou au contraire simplement démasquer les sociopathes, avec un discours encore plus fou que le leur (voyez “La Ville féminicide”, ou l'épisode des Lestrygons ou d'Eole dans Ithaque).
A mon sens, il n'y a rien de tel dans Ravage, où les coryphées ne me semblent aller que dans le sens d'une lecture pétainiste du texte (mais je vous laisserai en juger tout au long de ma chronique) ; et c'est ici que situe donc l'enjeu d'une adaptation graphique du roman de Barjavel : est-il possible de modifier le discours des coryphées et/ou d'en rajouter de façon à produire un commentaire critique sur le parcours de François Deschamps ? Ou est-ce perdu d'avance, tant l'oeuvre est monolithique ?
Voyons un peu comment Morvan s'empare de cette question des coryphées, en examinant par son premier choix, celui de commencer l'histoire (pages 3-15 du tome 1, mais aussi pages 23-27 du tome 2) par la scène qui concluait peu ou prou Ravage, la condamnation par François, devenu le Patriarche, de la réinvention de la machine à vapeur (le but premier de ce choix est évidemment d'entamer la bande dessinée par une scène d'action, mais pas seulement, j'y viens).
Au prix d'une entorse manifeste dans le parcours du “héros”, puisque le culte du chef François n'est ici pas aussi absolu qu'à la fin de Ravage, Morvan parvient à placer, en contrepoint du discours technophobe de François (repris quasiment tel quel de Barjavel), un discours autre (page 12 du tome 1, avec tout l'ambiguïté que peut revêtir l'éloge des avancées technologiques, voir Sintonia) :
“– L'immobilisme n'est pas une valeur humaine, François. Le culte de ta personnalité terrorise encore la majorité silencieuse. Mais les plus courageux commencent à murmurer.
– Bats-toi au lieu de parler.”
En revanche, alors même que ça aurait préparé la fin de la bande dessinée (pages 46-48 du tome 3, j'y reviendrai), Morvan ne fait pas, comme Barjavel réagir vertement Blanche quand elle reçoit (page 38 du tome 1) le message de François critiquant son choix de devenir une vedette (notez au passage que ce côté “frivole” de Blanche n'est pas qu'imposée par l'intrigue, il est consubstantiel pour Barjavel à la gent féminine, voir Le Prince blessé, qui réutilise exactement la même situation).
Plus significatif, Morvan ne nous montre pas François, au moment du black-out, en train d'écouter les informations, et supprime donc un coryphée – la télévision – qui nous parlait il est vrai du projet de conquête de l'Amérique par l'Empereur Noir, avec toutes les notations racistes que vous pouvez imaginer : cet épisode ne joue peut-être aucun rôle direct dans l'intrigue de Ravage, mais vu comment François le commente, il est difficile de ne pas y voir une idée essentielle pour l'auteur, d'autant que Barjavel reprendra ce thème du Grand Remplacement dans une pièce radiophonique d'après-guerre.
Ceci dit, le commentaire technophobe de François est plus ou moins transposé au moment où il retrouve Blanche et son producteur, lequel va servir de coryphée à Morvan ; mais comme ledit producteur a tenté de violer Blanche (contrairement à l'oeuvre originale), son propos, par ailleurs aussi caricatural que celui des anti-écologistes, a peu de chance de contre-balancer efficacement celui de François (pages 10-11 du tome 2, où François va aussi se réclamer des Lumières, ce qu'il ne fait pas chez Barjavel) :
“– Il fallait bien que ça arrive un jour. L'humain n'aurait jamais dû confier son destin au progrès.
– Vous aurez voulu qu'on continue de vivre dans des grottes en mangeant des baies ?”
Autre omission significative, Morvan écourte considérablement le propos du docteur Fauque quand il vient examiner Blanche : il se contente de parler de “malaise vagal” (page 18 du tome 2) au lieu d'imputer son évanouissement (plus bref dans la bande dessinée) à la perturbation de cet “équilibre électrique” que constitue la “virginité” (page 153 du roman en Folio) – là encore, ce passage pourrait être vue comme un simple à-côté du roman de Barjavel, s'il n'était pas lié au constat d'impuissance de la science fait au même moment par le même personnage.
C'est peut-être là que gît d'ailleurs la clé du Ravage originel, oeuvre autant technophobe (ce qui peut se concevoir dans certaines limites) qu'anti-scientifique (ce qui est plus difficilement défendable) ; du reste, chez Barjavel, la disparition de l'électricité n'est jamais vraiment expliquée, même s'il y a une hypothèse (“les taches solaires”) dans un journal lu par François avant la catastrophe (page 20 du roman).
Dans la bande dessinée, l'hypothèse devient une certitude, annoncée dès les pages 35 et 43 du tome 1 par le dessin de Macutay et les couleurs de Walter ; en prime, Morvan va utiliser un personnage secondaire (un garde mobile) comme coryphée pour délivrer à la fois l'explication et une vision de la science à l'opposé de l'original, les deux versions de Ravage se rejoignant ceci dit sur la dénonciation des politiciens (pages 28-29 du tome 2, avec l'orange d'une cigarette pour rappeler le soleil) :
“– Qui aurait pu imaginer ça ?
– Des scientifiques qu'on n'a jamais cru, certainement. Ils ont probablement prévenu les autorités qui ont refusé de les écouter. Les lobbys de l'électricité sont puissants, riches et généreux pour les politiciens. Si ce qui se dit au Ministère est vrai, et s'il s'agit d'une éruption solaire, on sait que ça existe depuis des dizaines d'années.”
Ceci dit, étant donné que, comme chez Barjavel, le docteur Fauque va mourir par pure curiosité scientifique (dans le tome 3), et que les gardes mobiles périssent eux aussi par imprudence (dès le tome 2), la valeur de la science reste toute relative – elle s'efface clairement devant la volonté de François dans la plupart des scènes (d'action en général) qui vont suivre.
La résistible ascension de François commence précisément par le combat avec un autre sociopathe, ce boucher qui est muet chez Barjavel, mais que Morvan fait parler, manquant selon moi l'occasion de démasquer François avec un tel coryphée, jugez-en (page 42 du tome 2, un discours au fond assez banal) :
“J'ai déjà rencontré des types comme toi. Du genre qui se croient supérieurs parce qu'ils sont juste un peu différents de la masse. Mais en général, vous êtes des faibles, et tu sais pourquoi ? Parce que vous n'avez jamais appris à souffrir !”
La fin de la scène (page 44 du tome 2), où François “dresse” littéralement ses sbires à tuer, est, à un ou deux détails près, très fidèle à Barjavel, jusque dans les indications scéniques (on ne voit mourir personne, on l'entend juste), alors que ça aurait pu être l'occasion de souligner combien cette façon de faire est foncièrement totalitaire (c'est probablement la scène la plus glaçante du roman) – la meilleure façon de prendre ses distances avec François aurait probablement consisté à en rajouter dans la description de sa cruauté.
Le paradoxe, c'est que Morvan fait (quasiment) suivre cette scène où François s'affirme comme chef d'une autre (pages 8-9 du tome 3) qu'il invente, et qui montre François soumettre une idée au vote, puis contester le résultat en faisant chanter sa petite bande – une scène en contradiction flagrante me semble-t-il tant avec la psychologie du personnage qu'avec le mécanisme de l'emprise fasciste décrit par Ravage.
On en revient à la façon dont Morvan imaginait, en ouverture de la bande dessinée, une résistance structurée à François, là où en bonne logique elle n'aurait probablement pas pu exister (historiquement, les résistances internes aux totalitarismes de tout poil ne sont jamais hissé au niveau d'une menace réelle pour le pouvoir) ; et on en vient à la façon dont il conclut sa bande dessinée, en faisant de Blanche (qui n'est pas morte comme chez Barjavel) l'ultime coryphée du récit (pages 46-48 du tome 3) :
“Mais le Ravage lui a offert sa vraie place. Pour moi, ce fut l'inverse.”
Si l'analyse ainsi livrée du roman est pertinente (tout Ravage peut se lire comme le rêve d'un monde où un masculiniste comme François aurait enfin la place qui lui revient de droit), il me semble que cette volte-face finale de Blanche est insuffisamment préparée (alors qu'elle aurait pu l'être, voir plus haut) – et surtout, sa critique, comme celle citée en début de chronique, arrive bien trop tard dans le parcours de François pour le mettre vraiment en perspective.
Au bout du compte (mais vous avez parfaitement le droit de tirer une conclusion opposée des comparaisons que je viens de vous présenter), Morvan n'a pas me semble-t-il réussi la mission impossible de s'affranchir des relents réactionnaires de Ravage (qui rejoint sans doute la misanthropie d'un Céline, invoqué page 20 du roman) – tâche d'autant plus insurmontable que la volonté de faire dans l'action et le spectaculaire (voir par exemple le rajout des voitures volantes) ne pouvait que favoriser une brute comme François...
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire