samedi 13 juin 2026

Tsunami littéraire

Ithaque 1 de Laurent Mantese


Pillage au bout de la nuit


Certains romans ressemblent au murmure discret “que ferait un ruisseau de montagnes courant entre les touffes mauves des genêts” (page 328 d'Ithaque, Verlaine aurait parlé d'un “frisson d'eau sur de la mousse”) – au risque que leur petite musique singulière se perde dans les bruits variés en provenance du paysage littéraire (oui, je pense, entre autres, aux Jardins du temps d'Emilie Querbalec).


D'autres romans, au contraire, évoquent plutôt “une marée sonore qui aurait tout à coup recouvert la terre en figeant chaque chose dans une immobilité parfaite” (page 350), y compris le malheureux blogueur contraint, par la loi d'airain du service de presse, à improviser un brise-lame critique face à cette monstrueuse vague qu'il voit déferler sur lui sans pouvoir l'empêcher (seule consolation, il n'est pas le seul à avoir été percuté).


Vous l'aurez compris, le premier volet de l'Ithaque de Mantese relève de cette seconde catégorie (qui peut être au final tout aussi subtile que l'autre, nous le verrons) : c'est un tsunami littéraire lancé à l'assaut d'un édifice millénaire, l'Odyssée d'Homère, dont il va, à mon sens, totalement saper les fondations héroïques, au point de produire une anti-épopée.


A première vue pourtant, le style – extrêmement travaillé – de Mantese recourt abondamment à ces fameuses épithètes homériques (chargées avant tout de faciliter la création des vers par l'aède), telles que “l'aurore au doigts de rose” (par exemple page 109) ou le “destructeur de cités” (par exemple pages 149-150, pour désigner Ulysse, le qualificatif devenant plus critique que laudatif dans Ithaque).


Ceci dit, Mantese emprunte tout autant aux poètes romantiques (le “combien de fiers guerriers” de la page 229 fait penser à Hugo, et la “paupière creuse” de la page 239 vient de Baudelaire), ainsi qu'à des auteurs plus récents (sans même parler des épigraphes empruntées à Milosz et à Kazantzaki, il y a un clin d'oeil à Gracq page 125, et un à Thomas Harris page 139) ; et sa prose parsemée de vers blancs ou rimés évoque parfois Saint-John Perse (page 238, je matérialise les 4 alexandrins 6 + 6 par des sauts de ligne qui ne sont pas dans l'original) :

Où suis-je maintenant ? Les vents froids sont venus,

le vieux et noble toit a brisé ses linteaux,

et j'erre, solitaire, ainsi qu'un parvenu,

dans des ruines gelées que hantent les corbeaux.


La langue de Mantese laisse donc pressentir que nous ne sommes plus, au fond, dans ce monde clos (tant linguistiquement que spatialement) qui servait, suivant Bakhtine, de cadre à l'épopée ; et l'Ulysse que nous allons voir évoluer sous nos yeux n'a rien de ces héros épiques dont l'extérieur altier reflète l'intérieur impassible (le fameux kalos kagathos), puisque son apparence sereine dissimule en fait des “écroulements intérieurs” (page 235, à l'inverse du Conan de La Sonde et la Taille, qui cachait un mental d'acier sous un corps décrépit) – voyez cet extrait de la page 226 :

Ulysse se redresse si vivement que nul ne pourrait déceler dans ce corps plein de puissance la lassitude morale qui depuis des années y couve patiemment ses poisons. Euryloque, qui éprouve pour son chef une confiance aveugle, sent même son coeur s'alléger à ce mouvement.


Corollairement, cette possibilité – propre au roman suivant Bakhtine – d'un écart entre front (serein) et pensées (ténébreuses) permet à Mantese d'employer, en contrepoint d'Ulysse, un personnage de sociopathe sournois, beaucoup plus arthurien (Mordred) ou skakespearien (Iago) qu'homérique, à savoir Trisémias (le Tranche-Gueule d'Ulysse, si vous voulez ; je n'en dirai pas beaucoup plus, étant donné que ce personnage concentre une bonne partie de la réinvention mantesienne d'Homère, et que je ne veux pas trop vous gâcher votre plaisir de lecture).


Mais l'endroit où paraît le plus le travail de sape accompli par Mantese (dans la droite lignée de La Sonde et la Taille, qui s'en prenait déjà selon moi au concept même d'héroïsme, au sens épique du terme), c'est sans aucun doute l'intrigue, qui reprend les fameux épisodes du récit à Alcinoos, lequel couvrait dans l'Odyssée les chants 9 à 12 – Mantese fait donc l'impasse (pour le moment ?) sur le voyage de Télémaque, mais un auteur épique de l'époque d'Homère aurait pu faire de même, tout auditeur sachant à quel endroit exactement de la légende d'Ulysse s'insère tel ou tel épisode.


Concrètement, le premier volet d'Ithaque couvre la totalité des péripéties contées par Ulysse dans le chant 9 de L'Odyssée (les rencontres avec les Cicones, rebaptisés ici les Ismaréens, les Lotophages et Polyphème le Cyclope, dans les trois premiers chants du roman), et une partie de celles contées dans le chant 10 (les rencontres avec Eole et les Lestrygons, dans les deux derniers chants du roman) – 1,5 devenant 5, une traductologue comme Alice Ray soulignerait le fort taux de foisonnement entre Homère et Mantese.


(Notez au passage que ce constat ouvre d'intéressantes questions pour le deuxième volet d'Ithaque : Mantese s'en tiendra-t-il à la suite du récit à Alcinoos, à savoir notamment Circé, les Cimmériens, les Sirènes, Charybde et Scylla, Hélios, et terminera-t-il son Ithaque sur la vision, appropriée à sa critique de l'héroïsme, d'Ulysse ballotté par les flots dans les débris de son navire ? ou poussera-t-il l'histoire un cran plus loin, pour l'amener jusqu'au massacre des prétendants, difficile à raconter après Homère ?)


Pour qui sonne le glaive


Dans l'épopée, la matière contée est placée, suivant Bakhtine, à distance épique et coupée du présent, autrement dit idéalisée ; dans le roman, qui peut utiliser la même matière, elle sera, au contraire, évaluée à l'aune du présent – dans tous les chants d'Ithaque se multiplieront donc, tels des memento mori, des manières de miroirs rappelant à Ulysse qu'il n'est, au fond, qu'un soudard (et surtout pas un héros, il n'y en a pas plus ici que dans Les Dieux lents de Claire North).


Le premier geste de Laurent Mantese, c'est d'ailleurs de raconter, et du point de vue des victimes (du moins dans un premier temps), le massacre des Ismaréens, qui n'occupait guère que quelques vers chez Homère, Ulysse se contentant de mentionner en passant qu'il a pillé une cité pour réapprovisionner sa flotte ; mais chez Mantese, ce massacre "ordinaire" va non seulement ébranler Ulysse, mais aussi un de ses lieutenants, qui va se faire la voix de notre indignation (page 50, notez le présent de narration, dominant dans Ithaque) :

“– Prends garde, Ulysse, dit-il d'une voix rapide, que les actions infâmes que nous menons ici, et qui ne sont point dignes de Grecs, ne nous attirent la colère des Dieux !

Que veux-tu dire ? répond Ulysse avec humeur.

Avait-on besoin de saccager la ville ? s'exclame Païsios. Etait-il indispensable de massacrer ses habitants, et jusqu'aux nouveaux-nés, dont j'entends encore le bruit des crânes brisés résonner à mes oreilles ?


Sautons au chant suivant (le deuxième, l'idée étant de vous pointer rapidement les éléments saillants de la relecture d'Homère par Mantese, pas de vous gâcher les surprises que vous réserve Ithaque), et voyons ce que Mantese fait des Lotophages – une communauté matriarcale, face à qui l'un des compagnons d'Ulysse éprouve le plus grand mal à se justifier (je cite un bout de dialogue de la page 144, typique de la façon dont Ithaque interroge notre triste présent, comme tout roman qui se respecte) :

“– Les hommes aussi aiment la vie, dis-je avec un goût amer dans la bouche, car en même temps que je prononçais ces mots, je repensais aux massacres fratricides commis sur la plage de Troie, ainsi qu'aux cadavres des Lotophages égorgés de mes mains.

Si vous aviez, à un moment quelconque de votre existence, aimé la vie, dit la guerrière avec dédain, le monde ne serait pas celui qu'il est aujourd'hui.


Le chant central (le troisième) de ce premier volet d'Ithaque est sans doute celui où Mantese pousse le plus loin ce changement de point de vue qui caractérise sa relecture d'Homère, puisque comme dans le Grendel de John Gardner (probablement l'oeuvre fondatrice de toutes les relectures contemporaines des mythologies, par exemple la Galatée de Madeline Miller), l'histoire y est contée du point de vue du “monstre”, le Cyclope Polyphème, devenu chez Mantese le dernier survivant de son espèce.


Voyez comment, dans ce troisième chant, le "monstrueux" narrateur juge les marins d'Ulysse (page 188, notez ces comparaisons animales qui, exactement comme dans La Sonde et la Taille, en disent long sur l'humanité, qui penche ici plus du côté de la bête que de l'ange) :

Ils me font penser à des insectes, oui. Des scarabées imbus d'eux-mêmes, enfermés dans leur carapace, avec sans cesse au bout de leurs mains en forme de pinces des instruments qui prolongent leur corps artificiellement, pour mieux saisir le monde, qui se dérobe pourtant sans cesse à leur soif de conquête.


Un chant de plus (le quatrième), et nous nous retrouvons sur l'île d'Eole, qui était dans l''Odyssée un lieu de festivités joyeses ; mais dans Ithaque, tout va s'inverser (et de manière magistrale), histoire de nous rappeler que les dieux (qui pourtant chez Mantese ne descendent pas parmi les humains) ne valent pas mieux au fond que les "héros" – ce qui n'empêche pas Eole de tancer Ulysse (pages 278-279) :

“– Mensonge, crache la face narquoise. Polyphème était un imbécile, un idéaliste sans doute, mais ce n'était pas un être méchant.

Tout ceci appartient au passé, dit Ulysse. Et le passé est immuable.

Immuable comme la violence et la bêtise des hommes, réplique Eole, en clignant douloureusement des yeux.


Le dernier chant (le cinquième) de ce premier volet d'Ithaque est sans doute celui où, mise à part la ligne d'intrigue liée aux dissensions dans la flotte d'Ulysse (incluant les agissements de Trisémias), Mantese est le plus fidèle à Homère, tout simplement parce qu'il n'a pas à forcer beaucoup pour faire des Lestrygons, à l'opposé des Lotophages, un miroir grossissant des Grecs ; il lui suffit simplement de situer la scène centrale à l'agora plutôt qu'au palais d'Antiphatès, et d'en profiter pour nous donner un aperçu du contenu (pseudo-nietzschéen) des discours royaux (page 336) :

La même chose, hélas, qui occupe les mâles de toutes les races et de toutes les nations depuis l'aube des temps, et qui les occupera encore cent mille ans, puisque l'intelligence et l'amour ne sont pas de leur monde, mais que la violence et le goût du pouvoir seuls dirigent leurs pensées et motivent leurs actions ; qu'il faut mépriser le faible et envier le puissant ; qu'il faut tendre la totalité de son être vers la richesse et la gloire, car ces biens sont en accord avec la volonté de puissance universelle ; qu'il faut cesser d'être troublé par l'injustice et la brutalité du monde, mais accepter de jouer le jeu qu'elles nous imposent ; que toute faiblesse est une faute, et toute force, une vertu ; que la morale n'est qu'un mot, le plus détestable et le plus mensonger de tous ; que tout est permis en ce monde, sauf de blâmer les dieux ; que la puissance de la femme réside dans son corps, et celle de l'homme, dans son esprit ; et que l'esprit est fait pour dompter tous les corps.


La vasque et la brume


Vous l'avez sans doute compris au vu de ce qui précède, en faisant des prodiges rencontrés par Ulysse des reflets de sa brutalité foncière (suivant la loi énoncée par Joël Malrieu), Mantese poursuit son travail, entamé avec La Sonde et la Taille, de critique de la fantasy (ici homérique) par le fantastique ; mais son usage de l'imaginaire ne s'arrête pas là.


L'Odyssée d'Homère n'est pas seulement en effet le modèle dont Mantese entend se démarquer, c'est aussi me semble-t-il dans Ithaque (véritable Odyssée alternative donc) une histoire se déroulant dans un espace-temps parallèle, dont les personnages ont parfois un aperçu, via des rêves ou des visions, la plupart liés à un objet récurrent dans le texte, la vasque.


Reprenons une nouvelle fois les chants d'Ithaque, pour le plaisir, mais aussi pour montrer comment Mantese développe ce thème du multivers, et signale ainsi quand il s'écarte du canon homérique ; dans son premier chant, cela surgit dans le discours que le prêtre de la cité massacrée (le seul Ismaréen à avoir un nom chez Homère, et un des rares à avoir été épargné, toujours chez Homère) adresse à Ulysse (page 31) :

Il y a longtemps, j'ai rêvé que deux hommes semblables à nous en tout point, et qui portaient les mêmes noms, accomplissaient exactement les mêmes gestes que nous accomplissions en cet instant. l'un, prénommé Ulysse, détruisait la ville ; l'autre, prénommé Maron, pleurait de la voir s'effondrer. Mais dans mon rêve, l'homme appelé Ulysse épargnait Maron, et Maron lui-même avait une famille.


Mantese ne précise pas si Maron a eu cette vision (de l'Odyssée donc) dans sa vasque divinatoire, où Ulysse va peu après regarder (page 34) ; mais c'est bien un avatar de cette même vasque qui attend Ulysse dans le monde des rêves – car chez Mantese, comme dans la légende arthurienne, ou les oeuvres qui s'en inspirent (le Boudicca de Jean-Laurent Del Socorro, également influencé à mon sens par Kazantzaki), les rêves forment un monde à part, ou plutôt tous les mondes du multivers ne sont au fond que des rêves, comme chez Calderon ou Shakespeare (page 67, notez le clin d'oeil à Hamlet) :

“– Être... ne pas être... c'est tout pareil, jargonne la créature repoussante. Comment distingueras-tu ce rêve-ci de celui que tu fais là-bas, sur la plage des Thraces ? Ou même du rêve que les dieux font d'eux-mêmes lorsqu'ils songent à nous ?


Après ce premier rêve d'Ulysse, intercalé dans le premier chant, mais formant clairement une trame narrative à part, qui reprendra d'ailleurs après le cinquième et dernier chant, nous voyons reparaître la vasque dans le récit de Polyphème, plus précisément dans un espace mental qu'il génère à force d'introspection (pages 178-179, et oui, cette prédiction remplace, dans l'univers romanesque de Mantese, la prophétie dont se souvient après coup Polyphème, chez Homère, ce que Bakhtine trouverait significatif) :

Je descendis, durant ces dix années, si profondément à l'intérieur de moi-même, dans le silence et dans la nuit, qu'un jour, surpris, je vis s'ouvrir devant moi une vaste grotte, au centre de laquelle trônait une vasque de porphyre bleu. J'approchai, je penchai mon oeil au-dessus de la vasque, et je vis apparaître devant moi le visage d'un homme !


Dans le chant suivant (le quatrième), il n'y a pas de vasque (quoi qu'il y ait du porphyre, on le verra) ; mais l'Odyssée d'Homère va être présente, comme une possibilité actualisée par un autre embranchement de l'espace-temps, dans le discours d'Eole, qui explique pourquoi son aide ne servirait de rien à Ulysse (page 287, je ne cite que le début du discours, au cas où vous auriez oublié comment tout finit) :

“– Je pourrais, dit le dieu d'un ton égal, fournir à vous et à vos compagnons une outre de cuir fermée par une chaîne d'argent, où sont enfermés les vents qui arrachent les voiles des navires et déroutent les vaisseaux. En neuf jours, si toi et tes hommes, Ulysse, posez cet outre à la proue de ta nef, vous devinerez les feux de vos rivages natals, et tu te trouveras si proche de ta demeure royale que tu en sentiras les parfums de marbre et de porphyre blanc.


Notre vasque réapparaît dans le deuxième rêve d'Ulysse, fait après le cinquième et dernier chant de ce premier volet d'Ithaque ; mais comme il serait criminel de vous dévoiler ce qui s'y joue (au passage, cela montre bien que le texte, comme tout roman qui se respecte d'après Bakhtine, “spécule sur la catégorie de l'ignorance”), je me contenterai d'un petit extrait, anodin mais significatif (page 396, je rajoute un saut de ligne pour vous faire sentir les deux alexandrins blancs 6 + 6, et sinon oui, on peut considérer que la réponse à la première question est “l'auteur”) :

“– Quel dieu pervers et fou m'a donné ces visions ?

demande-t-il, inquiet. Et que dois-je en conclure ?


Ulysse est peut-être en plein doute (ce qui est fort peu épique), mais moi, j'en suis certain : il y a quelque chose de pourri au royaume de l'héroïsme, et cette pourriture, qui s'étend hélas jusqu'à nos démocraties actuelles, Mantese nous la fait toucher du doigt, dans un ouvrage magistral, qui aurait probablement remporté le Goncourt du temps où Rosny en présidait le jury – quand l'imaginaire avait encore droit de cité dans la République des lettres.



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