Un rêve dans un rêve [Julia Z 1] de Ken Liu
Je n'aime pas spécialement les formules-chocs, mais à condition de développer ensuite comme je vais le faire, on peut parfaitement décrire Un rêve dans un rêve, le premier volet de la série Julia Z de Ken Liu (roman lu en service de presse, dans la traduction de Pierre-Paul Durastanti), comme le croisement virtuose entre Mission Impossible et Paprika – le premier titre incarnant l'esprit de la série, et le second, l'esprit du roman, mais laissez-moi préciser un peu.
A voir Julia Z avoir des ennuis dès le chapitre 3, alors même qu'elle a refusé le travail de détection qu'on lui proposait dans le chapitre 2, vous pourriez penser qu'à la manière d'Adam Troy-Castro dans La Troisième griffe de Dieu – mais sans aliens – Ken Liu entend nous proposer une version adulte du trope de la Jeune Détective (mis en lumière par Kelly Link), voire tout simplement une version ultra-technologique de Conan Doyle – voyez (page 37) par quoi est remplacé le buste de cire de La Maison vide :
“Le dernier article de sa liste mentale, c'était de passer son range-tout en mode cerbère. Le robot d'entretien donnerait l'illusion qu'elle était à la maison. Il émettrait de temps en temps un bruit audible du couloir, lancerait le lave-vaisselle, tirerait la chasse et rembarrerait les visiteurs. Même si elle détestait qu'on la filme, elle lui avait fourni assez d'échantillons audiovisuels pour qu'il puisse la simuler sur la sonnerie intelligente.”
Certes, il y a de ça, mais comme vous pouvez du reste le voir dans cet extrait, l'insistance mise (dès le chapitre 1) autant sur les compétences informatiques de Julia Z que sur son ingéniosité (sans parler de son usage du jogging comme anxiolytique, un trait biographique qui la rapproche d'Alan Turing) fait clairement penser aux héros de Mission impossible, experts en “ingénierie sociale” (page 167 ou 175), en surveillance et en infiltration (ou à “ces espions rusés” décrits par Feyd Rautha, voire au journaliste qu'était Gaston Leroux).
Vous ne serez donc pas surpris d'apprendre que dans chacun des deux arcs – de longueur inégale – d'Un rêve dans un rêve, Julia Z se livre, avec l'appui notamment de son drone Puck et de son IA personnelle Talos, à une infiltration dans un lieu en principe inexpugnable, respectivement une banque et un datacenter – non sans un certain frisson (page 302)
“C'était aussi excitant que terrifiant – une expérience vertigineuse. Voilà pourquoi l'urbex par drones de téléprésence remportait un tel succès : malgré les fortes amendes et les sévères messages officiels, les gens adoraient parcourir les tunnels de service des villes par le biais d'un drone, voir de près les câbles, les conduits, les tuyaux, et négocier les réseaux dissimulés – derrière les parois en souterrain, au-dessus des plafonds – qui étayaient la façade de la civilisation.”
Là encore, vous pouvez pressentir à travers cet extrait combien Ken Liu ne se contente pas d'enchaîner les moments de bravoure technologiques (de tirer sur des ficelles bien connues, diraient le Maki ou Stéphanie Chaptal), il exploite à fond (comme l'a noté Yuyine) le thème sous-jacent à ce type d'intrigues, celui du jeu entre réalité et apparences – un thème qui affleure souvent dans Mission impossible, songez par exemple à cette scène où l'équipe d'Ethan Hawke fait croire à un terroriste que l'attentat a déjà eu lieu afin de lui soutirer des aveux, plutôt que de le torturer.
C'est ici bien sûr que le titre du roman (en VO, le premier vers, et en VF, le deuxième de la citation de Poe en épigraphe, un choix judicieux du traducteur à mon sens) prend tout son sens, autant que de charger Julia Z de la mission de retrouver une tisseuse de rêves, Elli Krantz, capable de plonger une assemblée entière dans un rêve collectif (pages 195-196) :
“Le rêve vivace constituait un effort collaboratif, telle une philharmonie dont les instruments étaient les cerveaux des musiciens, et elle, le chef d'orchestre. Ses sensations et ses instincts renforcés par l'apprentissage machine, elle plongeait dans la coalescence de l'humeur des spectateurs, prêtant forme aux fragments communs de leurs imaginaires, initiant des microtendances et des picomèmes qui susurraient dans le public comme des vagues à travers les tentacules d'une anémone de mer.”
J'ai parlé tout à l'heure de Paprika, mais à la différence du film de Satoshi Kon (ou du reste de l'Inception de Nolan), il ne s'agit donc pas de pénétrer dans les rêves des gens ; en fait, jusque dans la lassitude de devoir “nourrir” son public, l'oneiroflex ainsi décrite se rapproche beaucoup plus de Carol Oneir, un personnage de la saga Chrestomanci de Diana Wynne Jones – quoique le jeu entre rêve et réalité (voir Paprika mais aussi Millenium Actress ou Perfect Blue) tout comme l'envie d'aller voir dans les coulisses du monde (voir le manga Opus) fasse beaucoup plus penser à Satoshi Kon donc.
Toutefois, là où Elli ajoute un nouveau monde – onirique – dans le monde, quitte à le faire passer pour plus réel que le Réel (son premier grand succès est, significativement, un rêve complotiste, et elle est comparée à Shéhérazade pages 11, 282 ou 373), Julia est motivée, elle, par l'envie d'explorer le “monde caché” sous le monde (page 121), quitte à franchir toutes les “frontières numériques autant que physiques” (page 316) – ce n'est pas un hasard bien sûr si elle est la fille d'une immigrée chinoise.
Ce n'est pas un hasard non plus si son IA personnelle s'appelle – un peu paradoxalement – Talos : dans la mythologie grecque, c'est le nom d'une statue de bronze qui – un peu comme une statue de la Liberté à l'envers – gardait la Crête, empêchant autant les autochtones de partir que les migrants d'entrer – le paradoxe étant bien sûr que Julia, en tant que hacker, préserve certaines données (voir le chapitre 1), mais s'en accapare d'autres, il est vrai avec les meilleures intentions du monde.
Puisque je parle de mythologie et de paradoxe, vous aurez compris (d'autant que j'ai déjà parlé du sujet ici) que Ken Liu fait de Julia une figure de trickster, autrement dit (suivant la description de Laura Makarius) un personnage astucieux violant les interdits fondamentaux d'une société pour le bien de celle-ci – non sans en payer, parfois par avance comme Julia, le prix, ici émotionnel (page 76, dans un épisode en flash-back) :
“Sa propre déloyauté, sa propre faiblesse la dégoûtaient. Elle méritait peut-être qu'on l'affuble de ces horribles surnoms, qu'on la torture de la sorte. Une vilaine fille, voilà ce qu'elle était. Vilaine et lâche.”
Le bienfait apporté par Julia, c'est précisément le “dévoilement” (dixit Gromovar) de ce que dissimule le monde enchanté du net et des “jolis gadgets de la Big Tech” (page 218) : non pas, comme dans la philosophie de Platon (et celle d'Elli), “la Vérité” des Idées (page 97) ou, comme dans celle de Baudrillard, le néant pur et simple ; mais bel et bien un réel tout ce qu'il y a de plus concret, où flotte une “odeur de sang, de pisse, de merde” (page 319, Ken Liu n'est donc pas si technophile que semble le suggérer Laird Fumble).
Car quand on explore avec l'acuité d'un Edgar Allan Poe les rouages du Joueur d'échecs de Maelzel, on découvre un homme caché à l'intérieur, et quand on se penche avec l'acuité d'un Antonio Casili sur, par exemple, la filiale d'Amazon nommée Mechanical Turk (précisément en hommage à l'automate susmentionné), on découvre tout un prolétariat du clic – auquel Ken Liu va donner une forme ultime, à peine caricaturale hélas.
Dit autrement, le capitalisme numérique moderne ne peut, pas plus que son devancier, fonctionner sans l'existence – nécessaire mais délibérément rejetée à l'arrière-plan de notre perception – de ce que Nancy Frazer appelle des zones non marchandisées (par exemple le monde naturel, qu'il doit exploiter pour prospérer).
Julia va précisément fonctionner, à rebours d'Elli l'endormeuse, comme une éveilleuse et nous faire découvrir ces zones, nous rappeler l'existence du “monde réel, le monde de la douleur, de la souffrance et de l'esclavage” (page 353), un monde qui nous est devenu aussi étranger que la surface de la Lune – d'où bien sûr le choix d”un “paysage magmatique” (page 288) pour la fin du roman, celui du parc naturel Craters of the Moon.
Dans ce monde-là, la violence cesse – logiquement – d'être virtuelle, larvée, pour s'afficher dans toute sa crudité ; et ceux qui y recourent, en bons petits capitalistes, sont bien persuadés qu'ils sont, en dépit de l'évidence, parfaitement humains – voyez ce passage du point de vue du Prince, le grand méchant de l'histoire avec Victor (le vainqueur en latin), et notez en passant que, si le reste du roman n'est pas si cyberpunk que ça, le choix d'un “aristocrate décadent” comme méchant vient tout droit de Gibson (page 316) :
“Parfois, il s'apitoyait sur lui-même. En tant que maître, il s'estimait bon et juste, or peu l'appréciaient.”
Si je vous dis que je n'ai fait – pour mieux me concentrer sur l'essentiel – qu'effleurer la profondeur réflexive du roman (voyez Gromovar ou Sometimes a Book pour plus d'idées) autant que son potentiel de divertissement (l'un n'allant pas sans l'autre pour moi et, sans doute aussi, pour le Nocher des Livres), vous aurez compris qu'Un rêve dans un rêve est à la fois une excellente entame de cycle et un texte valant pour lui-même – une réussite de plus à mettre à l'actif de Ken Liu.
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