Une larme de poison [A l'ombre du Léviathan 1] de Robert Jackson Bennett
Ces temps-ci, le paysage de l'imaginaire voit s'épanouir beaucoup de ces fleurs étranges que Tachan appelle “le polar en imaginaire” (et les Japonais, le henkaku tantei shôsetsu, ou “polar irrégulier”), qu'elles poussent sur du fantastique lovecraftien (Briser les os et Chanter le silence), de l'uchronie (Une espèce en voie de disparition), du premier contact (Le Test de Rungholt), du cyberpunk (Un rêve dans un rêve), de la fantasy, romaine (la trilogie Noon) ou afghane (L'Affaire de la tour sanglante).
Le plus remarquable dans cette floraison est sans doute le fait que chacune des plantes rivales ait son intérêt, ce que confirme en beauté le premier volet (auto-suffisant) d'A l'ombre du Léviathan de Robert Jackson Bennett, Une larme de poison (ouvrage lu en service de presse, dans la traduction de Laurent-Philibert Caillat, à qui l'on ne pourrait guère reprocher que sa gestion des mots composés, "stonewood" devenant "bois-de-pierre", et "shootstraw", "tigepaille", mais je chipote, il a fait au mieux).
Si vous croyez que c'est par pur snobisme que j'emploie une métaphore végétale en début de chronique, détrompez-vous ; c'est plutôt parce que la mort mystérieuse – et horrible – qui ouvre le roman est le fruit de la croissance instantanée d'une plante dans un corps humain, à la manière des engins à pointes qui réduisent au silence les membres de la Confrérie dans Capricorne (page 23) :
“Je me rapprochai pour examiner la végétation. Il ne s'agissait pas vraiment d'arbres mais de longues plantes flexibles, assez semblables à la tigepaille, l'herbe dure et creuse qu'on utilisait pour fabriquer des canalisations et des échafaudages. Le boqueteau avait comme jailli des épaules et du cou de Blas ; je discernai un morceau de vertèbre coincé entre les pousses et refoulai un nouvel accès de nausée.”
A mort atypique, enquêteurs qui le sont tout autant, tant dans la manière d'agir que (nous le verrons) dans l'esprit, puisque le narrateur, nous l'apprenons très vite, n'est que l'assistant de l'investigatrice en charge de l'enquête, à qui il se chargera de fournir ultérieurement toutes les pièces du puzzle (page 17) :
“L'investigatrice n'est généralement pas présente lors des enquêtes, princeps, lui appris-je. Elle m'envoie évaluer la situation et se base su mon rapport pour en tirer les conclusions appropriées.”
Quoique l'investigatrice Anagosa Dolabra (Ana pour les intimes) et son assistant Dinios Kol (Din pour les intimes) soient ouvertement basés sur le plus célèbre des détectives en fauteuil, Nero Wolfe, et son assistant Archie Goodwin, ils rappellent beaucoup plus Sherlock Holmes (qui enquête du reste parfois à distance, voyez Le Chien des Baskerville) et John Watson (comme CélineDanaé, Feyd Rautha, Gillossen, Gromovar ou Tachan l'ont remarqué bien avant moi).
Jugez-en par vous-même : Ana joue de la situr en “dilettante” (page 45), comme Holmes du violon ; elle réclame à Kol de lui trouver des “psychofantes” pour tromper son “ennui” (page 52), comme Holmes avec la cocaïne ; elle n'hésite pas à recourir à des méthodes de réflexion extrêmes en cas de besoin, la “malle” de la page 207, équivalente des coussins utilisés par Holmes dans L'Homme à la lèvre tordue.
La différence (outre bien sûr le décor, un Empire dans les deux cas, mais là s'arrête la comparaison, j'y reviendrai), c'est que Bennett tire sans doute beaucoup plus son personnage du côté de la neurodivergence que Doyle ne le faisait (et pour cause, le concept était inconnu à son époque), Ana se caractérisant tout autant par une hypersensorialité (d'où ce bandeau sur les yeux que vous pouvez admirer sur la couverture de Didier Graffet) qu'une absence totale de tact – et je ne parle pas de ses rituels (page 49) :
“Aujourd'hui, elle portait une longue robe noire sous sa cape bleu sombre, tachée, du iudex, dont les insignes étaient organisés en groupes parfaitement symétriques, au mépris du code impérial. Leur emplacement exact avait cependant changé depuis hier : ils étaient à présent classés par couleur et non par taille.”
Autre différence cruciale avec Holmes (qui résout parfois ceci dit des affaires d'une importance vitale pour son pays), Ana est une employée du iudex, une agence impériale dont le nom – un mot latin signifiant “juge” – est le même qu'un redresseur de torts immortalisé au cinéma par Feuillade puis Franju ; que Bennett y ait ou non pensé ne change rien à mon sens à la symbolique de ce nom.
Tout au long du récit (et dans les volumes à venir, comme nous le promettent les révélations finales), Ana va clairement fonctionner en effet comme ces inspecteurs secrets qui sillonnaient l'Empire coréen dans le but d'examiner la gestion locale, les amhaengeosa (ou angyo-onshi en version japanisée) – elle ne fait pas mystère en tout cas de sa volonté de faire tenir l'Empire (page 480, rappel de la page 122) :
“Ce sont les gens de la maintenance qui permettent à l'Empire de perdurer. Quelqu'un, après tout, doit se charger de la tâche ingrate d'empêcher les grands oeuvres de notre temps de s'effondrer. Je m'occupe de maintenance, à ma propre petite façon.”
Vous devez commencer à le comprendre, l'aspect polar – extrêmement divertissant – d'Une larme de poison dissimule la même sempiternelle question que pose toute oeuvre de fantasy qui se respecte, fût-elle comme ici (ou comme dans Les Survivants du ciel) fortement teinté de biopunk (suivant Feyd Rautha ou Gromovar) : la question du pouvoir et de ses mécanismes (Sometimes a book l'a souligné avant moi).
Il est de ce point de vue-là significatif que Bennett utilise, pour désigner les monstres marins menaçant l'Empire Khanum, l'appellation de “léviathan”, soit le nom sous lequel Hobbes décrivait l'Etat, plutôt que celle de “kaiju” (venue spontanément à l'esprit du Nocher des livres) – Ana expliquera du reste (page 479) “avoir toujours pensé que l'Empire était à l'image des choses qu'il était censé combattre.”
Ainsi présenté, vous pourriez avoir l'impression que l'Empire Khanum n'existe que de façon négative, par ce qu'il exclut de son territoire, et voir dans ces fameux léviathans une transposition des hordes barbares qui menaçaient l'Empire romain, ou encore une métaphore des forces naturelles ou des événements climatiques extrêmes qui menacent actuellement – tiens, tiens – l'Empire américain.
Or la charge politique du roman de Bennett (qui se souvient peut-être de Yourcenar) tient précisément à la façon positive dont il définit l'Empire Khanum (et l'Empire américain à travers lui), à savoir comme un endroit où tout le monde – atypique ou non – doit pouvoir trouver sa place, sans qu'un intérêt prime sur un autre ; les déclarations finales d'Ana sot très claire de ce point de vue-là (page 459, reprenant la devise de l'Empire, énoncée pages 70, 213 ou 410 et signifiant “vous êtes l'Empire”) :
“Sen Sez Imperia. L'Empire est fort parce qu'il reconnaît la valeur de tout le monde. Y compris la tienne, Dinios Kol. Et quand l'Empire est faible, c'est souvent parce qu'une poignée de puissants nous prive de l'abondance des talents de tous. C'est exactement ce qui s'est passé ici, à Talagray.”
Sans entrer dans les détails (pour ne pas trop vous déflorer l'intrigue), vous aurez compris qu'un des thèmes du roman, c'est, exactement comme chez Ellroy, mais avec beaucoup moins de désenchantement (Bennett croyant la maladie curable), l'idée que les ultra-riches se considèrent comme au-dessus des lois – et sont donc un vecteur évident de désordre (page 291-292) :
“Si tu veux savoir pourquoi tout le monde a des puces, ne cherche pas plus loin que la plus grosse meute de chats sauvages du coin. Même s'ils rôdent derrière de hauts murs et des portails tarabiscotés.”
Vous pouvez penser que je mets indûment en avant le “fond politique” (dixit Gromovar) du roman, mais c'est bel et bien lui qui donne toute sa profondeur à Une larme de poison ; et si les aventures d'Ana et Din nous tiennent tant en haleine (si l'on tourne aussi vite les pages de ce roman, “avec avidité” dirait Feyd Rautha), c'est peut-être précisément parce qu'il résonne autant, sous couvert de “divertissement dépaysant” (dixit Gromovar), avec nos problématiques actuelles...
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