dimanche 18 octobre 2026

Tout ce qui brille n'est pas or

Titane de Julia Ducournau


Je le disais en chroniquant l'adaptation graphique de Ravage, je n'aime pas parler de ces projets artistiques qui me paraissent perdus d'avance en raison même des présupposés qui leur ont donné naissance, même quand ces projets passent à tort pour l'alpha et l'oméga d'un genre donné.


Ceci dit, de tels projets peuvent parfois donner lieu à des réflexions que je trouve intéressantes, précisément parce que, sous couvert d'illustrer un genre, ils se situent en fait à l'extérieur dudit genre (je ne l'avais pas dit dans ma chronique de Ravage, mais Quentin Meillassoux considère le roman originel de Barjavel comme une “fiction hors science” et non comme de la science-fiction).


Ce qui rapproche le Barjavel de Ravage, la Julia Ducournau de Titane (qui va m'occuper ici) et les Ruppert & Mulot de La Part merveilleuse (à comparer avec l'excellent Parasite de Hitoshi Iwaaki), c'est en effet de n'utiliser le genre (l'imaginaire) que comme un plaquage doré sur un noyau de métal bien moins noble – comprenez un récit au fond très convenu, pour ne pas dire réactionnaire (rien à voir donc avec un Lovecraft, dont le racisme foncier a engendré des textes authentiquement troublants).


Dans un tel plaquage narratif (à opposer à un alliage authentique), les diverses strates métalliques restent toujours indépendantes l'une de l'autres, et comme elles en se fondent jamais, le résultat est au bout du compte “mal raccommodé dans l'ensemble” (dixit Nicolas Winter), et l'oeuvre ne trouve jamais son unité ailleurs que dans l'esprit de son auteur ou de son autrice.


Pire, de telles oeuvres passent complètement à côté de ce qui fait au fond l'intérêt d'un phénomène fantastique, d'un novum science-fictif ou d'un élément criminel, à savoir mettre au jour quelque chose qui serait sinon resté caché dans la banalité du quotidien – atteindre par la métaphore une vérité du monde.


Voyez Titane : à l'évidence, l'intrigue du film reprend l'histoire, assez classique, du tueur ou de la tueuse (ici Alexia) qui rencontre une personne (ici Vincent) qu'elle ne peut pas tuer – un synopsis qui a donné lieu a de grands films tels que Le Voyeur de Powell (dont Julia Ducournau a d'ailleurs copié un plan-séquence) ou Under the Skin de Glazer, deux oeuvres où l'élément criminel (renforcé par la SF dans le second cas) est présent d'un bout à l'autre du film.


De ce point de vue-là, la scène la plus emblématique de Titane serait celle, filmée de derrière le dossier d'un canapé, où Alexia (jouée par Agathe Rousselle) tient son arme favorite hors de vue d'un Vincent endormi (joué par Vincent Lindon), sans parvenir à lui faire franchir la barrière du dossier pour lui porter un coup fatal, comme si elle se prenait définitivement pour le fils perdu de Vincent, Adrien.


Jolie scène me direz-vous, surtout en écho (lointain) à la scène du meurtre de Justine, filmée sous un angle similaire, quoique de beaucoup plus loin ; mais cette scène du canapé succède immédiatement à celle où Alexia, travestie en Adrien, monte dans un bus (pour fuir Vincent), mais finit par en descendre après avoir assisté au harcèlement verbal d'une jeune femme noire par un groupe de mâles en rut.


Mettez en relation ces deux scènes, qui se suivent répétons-le, et vous obtenez un message sans ambiguïté (et quelque peu bas du front) : il faut un foyer et la protection d'un mâle (accessoirement bourré de stéroïdes) pour qu'une femme puisse mener une vie tranquille (je ne mentionne pas le travestissement en homme, parce que le reste du film va s'employer à évacuer cette possibilité).


Vous me direz que Julia Ducournau entend au contraire dénoncer cet état de fait, et plus généralement les stéréotypes de genre, comme elle l'affirme dans son entretien avec Olivier Père ; et je vous concéderai que la scène de la danse d'Adrien dans la caserne de pompiers montre bien, en écho avec celle de la danse d'Alexia au salon de l'auto, comment certains comportements sont socialement acceptables dans un contexte et non dans un autre.


Ceci dit, de ces scènes de danse qui émaillent le film (avec une esthétique très proche, au passage, de celle de Gaspar Noé dans Climax, avec cette différence qu'ici il ne s'agit pas du tout de questionner l'impossible cohésion de notre société), on retire plutôt l'idée qu'hommes et femmes ne se libèrent pas du tout en dansant, contrairement à ce qu'affirme Julia Ducournau ; il ne font que s'exprimer dans les limites assignées à leurs genres respectifs.


Dans ce contexte sexiste (qui n'est jamais vraiment relié, alors qu'il aurait pu l'être, à l'aspect criminel du film, même si Alexia tue à l'évidence en réponse à des regards lubriques, masculins ou féminins), il est extrêmement difficile de voir dans Alexia une incarnation de la fluidité de genre, comme le suggère Olivier Père (ni même de trouver son destin optimiste, comme le voulait la réalisatrice).


En montrant les blessures (probablement très exagérées) que lui inflige son binder, et surtout en faisant de sa “grossesse mécanique” (dixit Nicolas Winter) le vrai sens de sa vie (et le rachat pour ses crimes), Titane me semble au contraire ramener le corps d'Alexia, devenue Adrien, à la fonction qu'on lui a assigné à la naissance : engendrer une autre vie – sa seule voie possible d'épanouissement.


Autrement dit, Julia Ducournau ne profite pas du tout de l'élément fantastique de son film pour enclencher une réflexion sur la condition féminine (comme le faisait, en dépit de son sexisme larvé, un film comme Rosemary's Baby, tiré il est vrai d'un roman d'Ira Levin), elle offre – involontairement ? – une vision hétéro-normée des corps qui a pu être qualifiée (par Jude Dry sur Indiewire) de "profondément misogyne" et transphobe.


Pour moi, comme pour Thomas Day (voir son blog), sous son “imaginaire féminin horrifique” (quelque peu desservi à mon sens par des prothèses tout juste passables), Titane se révèle donc “pauvre sur le plan intellectuel”, donc bien loin du Crash de Cronenberg (d'après Ballard) ou du Lynch de Lost Highway (où la substitution d'un personnage par un autre était délibérément assumée comme un événement incongru, et non justifiée malaisément).


Paradoxalement, cette pauvreté est peut-être ce qui explique la raison du succès du film auprès de personnes s'y connaissant peu en cinéma de genre : le moindre élément (fantastique ou criminel) qui pourrait déboucher sur une réflexion potentiellement déstabilisatrice est au bout du compte neutralisé pour laisser place à un discours conservateur, donc rassurant – le body horror n'étant là que pour saupoudrer le tout d'un peu de frisson facile.







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