Plus personne ne vit ici d'Audrey Pleynet
Ôsanshôuo de Thomas Day
Echelles d'Alastair Reynolds
Audrey Pleynet (illustrée par Olivier Frasier)
Pour fêter ses 30 ans, le Bélial' vous offre – sous certaines conditions – un magnifique objet-livre broché à la couverture incrustée d'or qui ferait pâlir de jalousie De Saxus s'il n'était pas en plein redressement judiciaire.
Entre les pages 82 et 116 dudit livre, trois scribes emblématiques de la maison, Audrey Pleynet, Thomas Day et Alastair Reynolds vous convient à une manière de barbecue littéraire qui rassasiera même les végétarien.ne.s comme moi, puisqu'il s'agit “d'y faire ce que la science-fiction en tant que discipline fait le mieux, c'est-à-dire foutre le présent sur le gril” (dixit Gilles Dumay page 23, car oui, des entretiens passionnants occupent les pages 14 à 79).
Les brochettes de présent sont d'abord tenues par Audrey Pleynet, célèbre à juste titre pour ces prodiges exobiologiques que sont Rossignol et Carapaces, mais qui est tout autant capable de garder les pieds sur Terre (Rayée ou Sintonia), y compris, comme ici, dans un avenir très proche.
Le présent qu'elle traverse de part en part dans Plus personne ne vit ici (titre qui sonne comme le We Can't Go Home Again de Nicholas Ray), c'est tout simplement celui que sont en train d'induire les IA (dé)génératives, un monde où les jeunes garçons peuvent “en un clic transformer leur camarade, leur institutrice, leur voisine en objet sexuel sans volonté ni âme” (page 92).
Tout comme la Julia Z de Ken Liu (Un rêve dans un rêve), la Soëlle d'Audrey Pleynet a été victime de cette ère de deep fake – et de harcèlement – mais elle a aussi développé des compétences informatiques qui vont lui permettre de mener l'enquête – ici, sur la disparition possiblement inquiétante de son ami d'enfance (une intrigue classique dirait le Maki).
Sur les pas de Soëlle, qui traverse (de façon toute picaresque) plusieurs couches de la société, nous découvrons peu à peu les tenants et aboutissants d'un tel univers (qu'on retrouverait volontiers dans d'autres textes, tant il est riche et, malheureusement, d'une acuité folle) – voyez par exemple comment (page 89) l'IA (dé)générative, qui est actuellement un puits financier sans fond, pourrait à terme enrichir la classe vectorialiste de McKenzie Wark :
“Telles des sauveuses, les plateformes avaient mis au point une solution qui réglerait tout. Un compte H-Premium. Cher certes, mais qui garantissait de l'humain. De vrais artistes, de vrais journalistes, de vrais objets, de vrais influenceurs. L'usager payait. Le créateur de contenu aussi, pour se certifier non-IA. Les profits des plateformes repartaient à la hausse. Un procédé identique expérimenté dans les années 2010 : laisser proliférer la publicité payée par des annonceurs, pour mieux faire payer les internautes qui ne souhaitaient plus la voir.”
Ce texte passionnant l'est tout autant par les problématiques qu'il aborde de front, car elles sont au premier plan de son univers, que par celles – comme le réchauffement climatique – qui restent à sa périphérie, car les plateformes s'en moquent ouvertement (et voilà, j'ai ménagé une transition bienvenue vers la nouvelle de Thomas Day).
Thomas Day (illustré par Sabine Van Apeldoorn)
Rien ne vaut la “sauce soja” (page 108) pour rehausser une bonne grillade de présent – à condition bien sûr d'avoir un palais suffisamment fin pour identifier un authentique umami et ne pas se satisfaire d'un ersatz.
Dit autrement (c'est ce que j'appelle son contre-exotisme), quand Thomas Day situe un texte au Japon, il manifeste (tout autant qu'une Emilie Querbalec) une connaissance authentique de la culture japonaise, et son texte n'aurait pas pu se situer dans un autre lieu (comparez avec l'exotisme facile d'une bande dessinée telle que Neige de sang, dont les dessins, pourtant somptueux, de Jef manifestent une méconnaissance criante de la façon de tenir et de manier un katana).
Ici, le texte joue même sur le fait que vous ignorez probablement le sens du mot Ôsanshôuo qui lui sert de titre, même si vous êtes (comme moi) capable de déchiffrer sa transcription en katakana à son arrivée dans le texte (page 104) – mais le fin de mot de l'histoire, qui se présente à première vue comme une enquête policière, n'est évidemment pas là.
Ce qui attend Kimari au bout de ses pérégrinations vaut en effet mieux qu'une simple explication, c'est une philosophie de vie que le capitalisme lui a fait perdre de vue, mais que le réchauffement climatique pourrait – paradoxalement – lui faire retrouver (pages 105-106) :
“Il y a de moins en moins de tracteurs dans la région, les centrales sont à l'arrêt, car on ne sait plus les refroidir. Moins de voitures aussi, car l'essence est devenue trop chère. C'est l'âge des tempêtes ; avec lui, bien des anciens dieux reviendront.”
Vous l'aurez compris au vu de cet extrait, avec Ôsanshôuo, Thomas Day ajoute un texte de plus à son “espèce de mini-cycle autour du changement climatique” (page 22), qui comprend déjà Un après-midi à l'@rboretum de Reykjavik, L'Âge des tempêtes (lauréat du GPI 2026), La Maladie de Zhao – et qui devrait s'enrichir progressivement d'autres nouvelles, jusqu'à former un recueil complet, le digne successeur de Women in Chains (voir page 24).
Outre leur univers (un futur hélas très proche), tous ces textes – que l'auteur avoue écrire pour ses fils – ont pour point commun me semble-t-il de mettre en scène des rapports – souvent d'assistance – entre des générations différentes, généralement entre parents et enfants, mais pas forcément – Ôsanshôuo en est la preuve.
Comme je le disais en chroniquant La Maladie de Zhao, ce type de rapports bienveillants contrastent fortement avec les relations de domination qui forment l'ordinaire de notre triste monde, raison pour laquelle je soupçonne Thomas Day de vouloir créer sa version du carepunk (peut-être dans la lignée des réflexions de Nancy Fraser, qui voyait dans le care l'avenir des luttes féministes et anticapitalistes).
Alastair Reynolds (traduit par Pierre-Paul Durastanti et illustré par Nicolas Fructus)
Un “aiguillon électrique” (page 111) peut parfaitement servir à faire griller le présent (ukrainien, au hasard) pour peu qu'il soit manié par un expert en artefacts divers et variés (La Millième nuit, La Maison des Soleils, De l'espace et du temps, La Grande muraille de Mars, L'Espace de la révélation, L'Arche de la rédemption, Jours de Gloire).
Alastair Reynolds a déjà brillamment traité, dans Capsule d'urgence, le thème du soldat aliéné par les conditions inhumaines que lui impose une guerre fondamentalement absurde ; mais jamais son ironie critique n'avait atteint – et dépassé ? – les sommets de Starship Troopers, comme c'est ici le cas me semble-t-il.
Dans la lignée de Schlegel, Lukacs affirmait que l'ironie était nécessaire à toute forme romanesque ; elle est en tout cas probablement plus facile à exercer que dans un film, au sens où l'écrivain peut y suivre de près le destin d'un soldat, tout en prenant suffisamment de recul pour nous signaler tous ses rendez-vous manqués avec un surplus de lucidité (page 113) :
“Nico passe deux jours au frigo. S'il continuait de poser ce genre de questions, on le renverrait chez lui avec la plupart de ses souvenirs gommés.
Ce n'est pas son problème, au fond. Il a son arme, son armure, et maintenant son véhicule. Qu'est-ce que ça peut faire, savoir qui a lancé le bordel ?”
En donnant leur sens plein et entier à ses choix rhétoriques, tels que l'antépiphore (le texte s'ouvre et se finit par la même phrase) ou la complexité croissante (mais toujours compréhensible, le Maki l'a dit avant moi) du technobabil (au même rythme que l'absurdité militaire), Alastair Reynolds livre avec Echelles un petit joyau antimilitariste, qui risque hélas de rester d'actualité jusqu'à la fin du monde...
Vous le saviez probablement déjà avant de découvrir ces trois textes : Audrey Pleynet, Thomas Day et Alastair Renolds font indubitablement partie de “celles et ceux qui considèrent la SF comme une nécessité, une alerte, un challenge, une mise en condition, et aussi, oui, une source d'espoir formidable” (dixit Olivier Girard page 7) – et qui, pour cette raison, participent, pour longtemps encore souhaitons-le, à l'aventure du Bélial'.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire