vendredi 17 avril 2026

Othan le Brutal

Helen de Wyndhorn de Tom King, Bilquis Evely & Matheus Lopes


Quand il s'agit de mettre en perspective les histoires de Conan écrites par Robert Howard, l'approche la plus fructueuse est sans doute de faire vieillir le personnage, et de le flanquer d'un personnage plus jeune (possiblement son héritier), comme Frank Miller a pu le faire pour Batman dans The Dark Knight Returns (mais bien sûr être flanqué d'un acolyte plus jeune était déjà dans l'ADN de Batman, et adopter, comme je le dis, le point de vue de Robin, est une astuce narrative chère à, par exemple, James Tynion IV).


C'était l'approche retenue par Laurent Mantese pour son génial La Sonde et la Taille, où Colin, le “faible d'esprit” que Conan prenait sous son aile, servait à incarner, de fort belle manière, la raison d'être de l'héroïsme, la protection des faibles – ce qui faisait la force d'un Conan vieillissant était précisément son éthique de barbare (son mental donc) plutôt que ses muscles.


C'est aussi l'approche utilisée par Tom King pour le scénario d'Helen de Wyndhorn, avec la différence qu'ici il s'agit, plutôt que de réfléchir sur le pouvoir “politique” (comme souvent dans la fantasy), d'interroger le pouvoir des histoires (notamment familiales) et leur rôle dans la construction de son identité – d'où le dramatis personae adopté pour l'histoire.


L'Helen éponyme est en effet la fille de Christopher Kriege Cole (1900-1935 au lieu de 1906-1936), “le père de la fantasy” (page 82) comme l'a été Howard (et comme lui suicidé, quoique pour des raisons différentes) ; elle est aussi, comme elle va le découvrir (et nous avec), la petit-fille d'Othan, le personnage des histoires de son père, qui existe donc bel et bien…


C'est ici que le choix du tandem Bilquis Evely & Matheus Lopes pour le dessin et les couleurs prend tout son sens, et pas seulement parce que cinq des six épisodes de la mini-série commencent par une illustration censée être tirée des comics d'époque : plus généralement, l'artwork devait être en mesure de nous renvoyer dans le passé, donc d'évoquer, par exemple, l'art d'un Frazetta (qui est en fait ultérieur) – ou d'un Mucha, comme le note fort justement Alex des Millemondes.


Impossible évidemment (comme l'a d'ailleurs fait Cédric des Amis de la BD) de ne pas penser à la précédente collaboration (très réussie aussi) du trio King / Evely / Lopes, Supergirl, Woman of Tomorrow, qui était plutôt une histoire de vengeance (ou plutôt de questionnement sur la vengeance), mais qui présentait également un point de vue décalée sur une héroïne (comme celui offert ici par Lilith Appleton, j'y viens), et une héroïne (Helen donc) qui n'hésite pas à lever le coude (page 148, avec un décalque ironique de Proust, même si la mémoire est bel et bien le sujet de l'histoire) :

Longtemps, je me suis levée avec la gueule de bois. Je réveillais mon père, qui était dans le même état, et le harcelais pour qu'il écrive quelques pages.

Ensuite on allait à la banque encaisser le chèque du dernier pulp magazine qui avait accepté de le publier.

On passait l'après-midi et la soirée à dilapider l'argent en alcool, en nous promettant de garder quelques sous de côté pour payer nos dettes.


Le passage ci-dessous fait partie des rare narratifs (sur fond jaune) à être contées par Helen (pages 63-80 dans l'épisode 3 et pages 138-154 dans l'épisode 6), et encore, il s'agit d'une narration enchâssée dans la narration principale (sur fond rose), confiée à Lilith Appleton, la gouvernante d'Helen, dont le premier problème va justement être l'alcoolisme de sa pupille, et le manque d'affection qu'il dissimule (pages 25-26, avec pour la première case citée un jeu sur la profondeur de champ, la gouvernante à l'arrière-plan contemplant un livre jeté par Helen au premier plan) :

Bien sûr, nous la retrouvâmes ensuite recroquevillée, une bouteille vide dans les bras, comme un enfant tenant son ours en peluche. D'inquiétante, la situation devenait de plus en plus agaçante.

Quelle ne fut donc pas ma surprise d'être réveillée une nuit, non par le bruit discret de ses pas coupables, mais par le hurlement de terreur qu'elle poussa depuis le jardin.


Nous le savons dès la deuxième planche de la mini-série (page 8), Lilith Appleton raconte cette histoire au futur biographe de Cole, qui l'enregistre sur cassettes ; nous suivrons ensuite, dans 2 ou 3 des 24 planches composant chaque épisode, le parcours de ces cassettes de main en main (jusqu'à peut-être parvenir entre celles de Tom King, comme l'imagine Yaneck Chareyre) – car comme le dira ledit biographe à son mari (page 52) :

Je sais, elle était dingue. Mais son histoire... Il n'y a plus personne pour la raconter.


Or la transmission des histoires – familiales, mais pas seulement – est précisément tout l'enjeu d'Helen de Wyndhorh, parce que comme le soulignera à de nombreuses reprises Lilith Appleton (ici page 157, face à Helen), ce sont précisément les histoires qui nous façonnent (plus que l'inverse) :

Nous sommes tous ce que racontent nos parents. Et nous devenons ce que racontent nos petits-enfants.


Symptomatiquement, elle développe notamment ce point de vue devant Othan, dans une scène où il combat – et vainc – un monstre, mais à la fin du combat (page 133), c'est lui qui courbe la tête, comme un vaincu, alors que Lilith lui assène, triomphante, une ultime vérité : c'est que l'héroïsme n'est pas le thème d'Helen de Wyndhorn, mais bel et bien, comme le souligne MTEBC, la famille, et la transmission en général, comme le souligne ce coup-ci Benjamin Roure – en parvenant à assurer une continuité entre Helen et Othan, Lilith est donc la vraie héroïne de cette fiction-panier qu'est au fond le comics.


De ce point de vue-là, il est sans doute significatif que la vraie première aventure vécue par Helen avec son grand-père soit simplement de ramener une flyune égarée dans son monde, avec certes des révélations à la clé (et un combat auquel elle n'assiste pas, étant ivre-morte), mais surtout (page 63) un humour à la Diane Wynne Jones (ou à la Kelly Link, voir The Book of Love) :

“– Je peux au moins savoir son nom, pour pouvoir l'appeler ?

Non.

– “Non” ? Super. Viens, Non ! Bonne fille... Suis moi.


Cette façon de déconstruire les histoires super-héroïques et/ou romantiques ne surprendra pas celles et ceux qui sont (comme moi) familier du travail scénaristique de Tom King (j'en parlais déjà à propos de Love Everlasting) : Helen de Wyndhorn est donc le comics idéal pour celles et ceux qui aiment prendre leur distance avec les traditions véhiculées par le format – ce qui inclut celles et ceux qui s'en méfient sans bien le connaître, comme Tachan.


Dans tous les cas, n'oubliez pas (page 119) :

Tout le monde a une raison d'être. Sans raison d'être, on n'est rien qu'un corps par terre.





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