Les Jardins du temps d'Emilie Querbalec
Alter-science
“Je vais donc être directe. Présentement, vous avez le choix entre deux options : soit laisser entrer cet homme et le rassurer en lui disant que tout va bien. Vous poursuivrez alors votre chemin sans vous préoccuper de savoir ce qui se joue réellement dans cette affaire, et l'armée se chargera de gérer vos découvertes, pour le meilleur et pour le pire. Soit vous prenez le risque de me suivre, et vous aurez une chance de comprendre ce qui se passe en vérité.”
Cet apostrophe digne de Matrix (la fameuse scène des pilules) qu'un personnage des Jardins du temps (ouvrage lu en service de presse) adresse à un autre (page 153), sans doute Emilie Querbalec l'adresse-t-elle aussi à son lectorat (vous, moi).
Si l'on peut parfaitement en effet se laisser (em)porter par sa prose (d'une fluidité sans pareille), peut-être vaut-il mieux, pour apprécier totalement le texte (et notamment les relations entre personnages), comprendre les principes qui le sous-tendent – c'est un peu le cas pour tout roman de SF me direz-vous.
De fait, si tout roman de SF qui se respecte repose toujours, en dernier ressort, sur ce qu'Istvan Cscicsery-Ronay appelle une “science contre-factuelle”, Deleuze & Guattari, une “science nomade”, et moi (histoire de ne pas faire comme tout le monde), une alter-science, certains romans (à la frontière de la fantasy ?) mettent plus que d'autres l'accent sur cette altérité fondamentale de leurs principes.
Sans même parler de Stanislaw Lem et de sa solaristique (peut-être le prototype de toute alter-science), c'est le cas, par exemple, de La Couleur du froid de Jean Krug, des Survivants du ciel de Kritika H. Rao (roman également publié par Albin Michel Imaginaire) et, donc, des Jardins du temps d'Emilie Querbalec.
D'une certaine manière, le point de départ des Jardins du temps est le même que celui des Voies d'Anubis de Tim Powers, des trous dans la structure du temps (et la possibilité de les emprunter, j'y reviendrai) ; mais outre le fait qu'Emilie Querbalec regarde plutôt du côté du Japon que de l'Egypte, il y a une différence fondamentale entre les deux projets littéraires.
Ici en effet tout repose sur la “notion de temporalités circulaires multiples” (page 51) plutôt que sur une vision du “temps purement linéaire” (page 52) – avec, j'y reviendrai, des implications socio-politiques évidentes, le temps linéaire étant celui “de l'accumulation de capital et de la surcroissance” (page 318).
Il y a donc “une pluralité de mondes, imbriqués les un dans les autres” (page 203), neuf en théorie, mais l'autrice ne nous en présentera que six :
– les trois premiers, “où l'on subit les lois de la Matière sans pouvoir s'en affranchir” (page 203), dans les parties 1, 2, 3 et 7 du roman (c'est moi qui numérote) ;
– deux des “Cercles du Milieu” (page 64), le quatrième et le sixième, dans les parties 4, 6 et 8 du roman ;
– un des “Cercles Derniers” (page 63), le huitième, où “l'Esprit domine la Matière, et non l'inverse” (page 247) dans la partie 5 du roman.
Quoique séparés par des “espaces de non-Être” (page 117), ces Cercles ont une Histoire comparable (symbolisé par l'usage d'un même calendrier à la japonaise, c'est-à-dire découpé en ères portant le nom de l'empereur régnant), en raison d'une communauté de Formes (d'archétypes pourrait-on dire, voire d'Idées, sauf qu'elles n'ont pas un monde dédié comme chez Platon).
Du fait du libre jeu des Formes entre les Cercles (engendrant des personnages historiques similaires sur chacun d'eux), un événement survenu sur un Cercle se répercute fatalement sur tous les autres, d'un bout à l'autre du Temps (page 75) :
“La loi de causalité stipulait qu'un événement qui survenait au niveau temporel N entraînait nécessairement un effet dans son propre futur, mais également au niveau N + 1. Autrement dit, on ne pouvait bouger le curseur sur N sans le déplacer sur N + 1.”
Ainsi, dans l'Histoire du premier Cercle comme du troisième Oda Nobunaga a-t-il pareillement mené l'assaut sur le mont Hiei, mais dans le troisième Cercle, il a épargné le Temple de la Porte (nous l'apprenons page 92) alors qu'il y a pénétré sur le premier Cercle (c'est le sujet de la première partie du roman) – chacun des Cercles du multivers ainsi décrit présente donc de subtiles différences avec les autres.
Tout autant qu'aux différences, il convient de prêter attention aux parentés de Formes pour comprendre le destin des personnages et donc leur cheminement (plus circulaire que linéaire donc) :
– ainsi Tokié du troisième Cercle (partie 3) est-elle certainement une Forme de Seishi du premier Cercle (partie 1) ;
– de même, Ekoriachi du quatrième Cercle (partie 8) est sans aucun doute une Forme d'Ashiripa du sixième Cerce (parties 4, 5 et 6) ;
– en prime, le destin d'un même personnage sur le même Cercle (Vedant Vinayakram sur le troisième) peut se poursuivre à plusieurs dizaines de pages d'écart (entre les parties 3 et 7).
La frontière entre Forme et archétype narratif est parfois floue, mais cela renforce me semble-t-il le propos d'Emilie Querbalec, qui en multipliant les personnages de chamanes (Chiyo du deuxième Cercle, Tokié du troisième, Seiko du quatrième, Mizuko du huitième) rejoint les remarques faites par Mona Chollet dans Sorcières (une des références de Thomas Day pour Women in Chains, soit dit en passant).
Suivant Mona Chollet (qui s'inspire ici de Silvia Federici, Carolyn Merchant et Susan Bordo), pour que le capitalisme puisse prendre son essor, il a fallu remplacer la vision de la nature comme mère nourricière (et les femmes qui l'incarnaient) par une conception de la nature comme sauvage, indomptée, donc à dominer, à exploiter.
C'est du moins ainsi que j'interprète la remarque des pages 128-129 des Jardins du temps (et non comme un rejet de, par exemple, la vaccination, le principal apport sous Meiji de la médecine occidentale, voir L'Arbre au soleil de Tezuka) :
“Les itako n'avaient jamais été reconnues par les hommes qui dirigeaient le pays, qu'ils soient représentants de l'ordre militaire ou dépositaires de la foi officielle. Le gouvernement de Meiji avait décrété que le chamanisme ne faisait pas bon ménage avec la médecine moderne importée d'Occident, mais cela n'avait visiblement pas suffi à étouffer ces pratiques ancrées dans le coeur des Japonais.”
Alter-fiction
J'ai déjà commencé à en parler, une telle alter-science temporelle a fatalement des effets sur “l'intrigue”, qui ne peut plus être, ou plus totalement, une succession ordonnée d'événements "marquants", comme c'est le cas dans une fiction “classique”.
Souvenez-vous, j'avais déjà mentionné, en chroniquant Les Chants de Nüying, qu'Emilie Querbalec s'inscrivait plutôt (comme d'ailleurs le Jean-Pierre Andrevon du Désert du monde) dans la lignée romanesque "minimale" d'un André Dhôtel et de sa préférence pour les épiphanies (voyez “le sentiment d'émerveillement et d'effroi” qui s'empare d'Ashiripa page 258 et le décide à l'action).
Vous ne serez sans doute pas surpris.e, surtout si vous connaissez un tant soit peu l'oeuvre d'Emilie Querbalec, que Les Jardins du temps rejette non seulement cette conception de l'intrigue comme flèche volant vers sa cible, mais aussi la notion associée du conflit comme seul moteur de l'histoire – l'alter-science débouche naturellement sur une alter-fiction, ce que Yossarian a souligné avant moi.
Suivant la théorie de la fiction-panier chère à Ursula K. Le Guin, ce n'est pas tant que le conflit soit totalement absent de l'intrigue, c'est juste que, pour réparer la structure du temps, mise à mal par la cupidité humaine (enfin, masculine), la violence aveugle est une impasse, comme le personnage de Chiyo se le rappellera page 243 :
“A l'origine de la catastrophe, il y avait bel et bien un homme. Cet homme, elle l'avait traqué, elle avait suivi sa piste, l'avait perdu, retrouvé et reperdu au fil de ses multiples incarnations. Et elle l'avait tué, oui, maintes et maintes fois tué, jusqu'à ce qu'elle constate que cela ne suffirait pas. Toutes ces années gaspillées à assouvir sa soif de vengeance, croyant rétablir la justice alors qu'elle était simplement aveuglée par la fureur et la peine. Pendant ce temps, les Emergences n'avaient cessé de prendre de l'ampleur, et le Temps, de se disloquer. Elle aurait pu arrêter cela. Elle aurait dû.”
La catastrophe en question est au fond typique des récits multiversels (et elle génère pareillement cette "touche d'étrangeté" où Stéphanie Chaptal voit le "fil rouge" des Jardins du temps) : alors que d'ordinaire seules les Formes passent d'un Cercle à l'autre, la Matière s'est mise elle aussi à voyager, générant d'étranges apparitions, les Emergences, en provenance d'une “alter-temporalité” (page 105).
De semblables perturbations rappellent un peu celles à l'oeuvre dans le Planetary d'Ellis & Cassaday et beaucoup (d'où le titre de cette chronique) celles survenant dans le célèbre diptyque Métro Châtelet direction Cassiopée / Brooklyn Station terminus Cosmos de Cristin & Mézières (or Emilie Querbalec a avoué dans au moins un entretien avoir lu Valérian & Laureline).
En utilisant ces Passages pour (paradoxalement) tenter de les refermer, Chiyo est au fond un avatar – une Forme – de Laureline, devenue comme elle une agente spatio-temporelle informelle après avoir été arrachée à son niveau temporel d'origine (nous assisterons à son départ du deuxième Cercle, et nous la retrouverons aussitôt après sur le troisième, sans savoir ce qui lui est arrivé entre-temps, du moins jusqu'à son voyage sur le huitième Cercle, l'équivalent low-tech de Galaxity).
Le problème, ce n'est pas seulement que, pour réparer ce “bazar cosmique” (page 209), il faut “une parfaite coordination” (page 265) pour mettre en oeuvre un plan viable, c'est aussi et surtout que la nécessite d'une telle réparation – une recouvrance – est loin d'être partagée par tout le monde, le multivers des Jardins du temps comprenant l'équivalent de nos climato-sceptiques (pages 80-81) :
“La structure temporelle de l'univers ne pouvait pas être soumis à l'influence humaine, soulignaient ses détracteurs, de la même manière que l'on ne modifiait pas ses constantes par nos actions. De leur point de vue, l'accélération des Emergences ne constituait qu'un épiphénomène au sein de variations plus larges, et surtout il ne pouvait être question de lui attribuer une origine anthropique.”
Pire, et ce coup-ci les Emergences servent plutôt de métaphore à l'extraction minière qu'au réchauffement climatique (voir la comparaison avec “une mine de charbon ou de cuivre” page 322), tout un tas d'acteurs sur différents Cercles tirent profit (ou songent à le faire) d'un phénomène qui est pourtant en train de détricoter la réalité (les Langoliers de King ne sont pas si loin).
Plus précisément, les profiteurs du roman (qui rappellent fortement ceux de notre réalité) procèdent à “l'exploitation industrielle des Fragments, ces roches aux propriétés temporelles singulières que l'on trouvait sur les lieux d'Emergences” (page 306), sans se soucier des conséquences à court ou moyen terme (page 307) :
“C'était partout la même histoire. Ce que ces gens-là appelaient “progrès” légitimait toutes les barbaries. Que l'on détruise l'habitat d'espèces protégées, en voie d'extinction ; que l'on déplace des centaines de milliers de personnes de zones devenues inhospitalières en raison de la pollution, de la déforestation ou de la désertification, le moindre gisement de Fragment sur le globe avait été exploité, parfois jusqu'à la dernière poussière.”
Au bout du compte, comme souvent dans la SF contemporaine, c'est bien l'hubris humaine la responsable ultime de la catastrophe à l'oeuvre dans Les Jardins du temps, et Emilie Querbalec le souligne en mettant en scène, non sans humour, une Grande Méchante Machine (dixit Catherine Dufour) digne des Premiers Ministres de Ray Nayler (Où repose la hache), en ce qu'elle a (inévitablement) hérité de tous les travers (narcissiques) de ses concepteurs (page 278) :
“Avec délectation, Il s'enfonça dans son flux onirique. Car quoi de plus jubilatoire, pour un Omni-Scient, que de consacrer son existence à la contemplation autoréflexive de son propre mystère ?”
On l'a vu (enfin, j'espère), en se basant sur une alter-science, Emilie Querbalec élabore, avec Les Jardins du temps, une alter-fiction digne tout autant d'Ursula K. Le Guin que de Cristin & Mézières, et elle le fait pour une raison simple mais impérieuse : pour survivre, l'humanité n'a pas besoin d'IA, elle a besoin de changer de mentalité...
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