vendredi 27 février 2026

Obsession de la musique

The Book of Love de Kelly Link


Une histoire...


Quand on en a assez, comme Kelly Link d'après Vulture, de s'entendre demander quand on va faire autre chose que des (excellentes) nouvelles (La Jeune détective, Grand Prix de l'Imaginaire 2009), que fait-on ?


On crée une maison d'édition qui ne méprise pas la fiction courte, histoire d'enfoncer le clou, mais on bâtit aussi un livre-monde virtuose de 700 pages bien tassées (un peu moins en VO), histoire que plus personne n'ose seulement vous parler de roman – ou alors pour vous complimenter.


Couverture (superbe) d'Anouck Faure et traduction (soignée) de Michelle Charrier (à qui je n'ai guère à reprocher que d'oublier, dans sa note de la bas de page 717, qu'une basse a toujours 4 cordes, ou presque), The Book of Love a été indubitablement enchanté par les petites fées d'Albin Michel Imaginaire, jusque dans son planning de sortie...


Car oui, alors même qu'ils n'ont a priori rien à voir côté forme (Kelly Link racontant une histoire de 4 jours en 700 pages, et Anton Hur, une histoire de plusieurs siècles en 250 pages), The Book of Love brasse peu ou prou les mêmes thèmes que Programme éternité : le deuil (Molly Templeton parle même de Book of Loss), la famille, la transmission, la métamorphose (tous ces thèmes constituant ce que j'appelle la résilience-fiction) – et ils font tous deux référence à John Cage.


Vu le titre, il sera bien sûr aussi question d'amour, filial/parental tout autant que romantique ; mais même si l'on pourrait hardiment décrire The Book of Love comme le croisement entre Harry Potter (évoqué page 247) et Heartstopper (Mo et Thomas ressemblant un peu à Charlie et Nick), le roman de Kelly Link est avant tout me semble-t-il, comme toute oeuvre de fantasy qui se respecte, une réflexion sur le pouvoir, mais aussi sur l'art – particulièrement la musique, ainsi que, non sans ironie (un peu comme dans Love Everlasting) le roman sentimental (page 433) :

"Un autre décrivait les ébats collants d'un couple dans une cuve où on écrasait le raisin à vin. Par la suite, les amants buvaient le vin obtenu."


Avant de m'attarder un peu sur ces deux thèmes du pouvoir et de l'art, je dirai juste un petit mot du talent de conteuse de Kelly Link, qui fait que la moindre digression de son roman ne contribue pas seulement à bâtir son monde (et à nous distraire), elle prépare immanquablement un épisode ultérieur (c'est du setup-payoff bien sûr, mais à ce niveau de jeu avec le lecteur ou la lectrice, et avec son propre texte, c'est ce que j'appelle lâcher des ballons pour mieux les rattraper ensuite, image bancale mais parlante).


A titre d'exemple, je citerai les apparitions du personnage de Genevieve, qui offrent à elles seules une mini-intrigue au coeur du roman (Mo la mentionne pages 57 et 110, elle apparaît à son travail pages 372 et 376, puis page 481 à la soirée karaoké de charité qui marque l'apogée du troisième jour, et enfin dans l'épilogue, page 722) ; autre exemple, le climax du roman (page 684) est préparée, qui le croirait, par cette scène (page 224) en apparence anodine, même si elle souligne que la magie donne faim :

"Enfin, elle se confectionna des steaks hachés à la chaîne. Sans même se donner la peine de cuire les trois derniers. Elle préleva des masses de viande informes, qu'elle roula en petites boules, façon pâte à biscuit, puis mangea avec avidité. Avant de se lécher les doigts."



... de pouvoir...


Venons-en à la magie, justement, et à la façon dont Kelly Link, exactement comme le Rivette de Duelle (auquel on pense très fort), enchante le quotidien (morne ?) d'une petite ville (imaginaire) située près de Boston, Lovesend, dont le seul titre de gloire est d'être le lieu de résidence de Caitlynn Hightower, une célèbre autrice de romans sentimentaux (et la grand-mère d'un des personnages principaux, Mo).


Exactement comme dans le Rachel Rising de Terry Moore (quoique en moins horrifique, du moins au début), The Book of Love commence par le retour d'entre les morts de quatre personnages (Daniel, Laura, Mo, et le mystérieux Bowie), qui vont se trouver presque immédiatement entraînés dans un très vieux différend magique opposant deux prêtres (Anabin et Bogomil) et une déesse (Malo Mogge), à grand renfort de métamorphoses et de manipulations mentales (les deux ressorts principaux de l'intrigue).


Même si, chez Kelly Link, comme dans le Shaun Hamill de La Dissonance, (auquel Tachan a aussi pensé), la magie est avant tout intuitive, donc ne s'enseigne pas vraiment, on retrouve tout de même dans Anabin et Bogomil, qui vont donner trois épreuves aux ressuscité.e.s, l'archétype de l'enseignant magique excentrique et quelque peu manipulateur sur les bords, que Dumbledore a fixé dans la culture populaire, mais qui remonte au moins, via le Chrestomanci de Diana Wynne Jones, au Merlin de Terence Hanbury White. (et de Wolfgang Reitherman pour l'adaptation en dessin animé).


La première originalité de The Book of Love tient au fait qu'au moins un personnage, Daniel, va rejeter le pouvoir magique qui lui est ainsi offert, au lieu de le pratiquer assidûment comme Mo et Laura (je mets de côté Bowie, qui ressemble plus au personnage de Zoe dans Rachel Rising) ; même s'il finira (très tardivement dans le roman) par reconsidérer cette décision, due en partie à un caractère entêté (voire immature, la magie fonctionnant ici comme une métaphore de l'âge adulte), il aura tout de même mis en lumière l'aspect toxique du pouvoir – par exemple en réagissant ainsi à une menace d'Anabin (page 590) :

"Bogomil et vous, vous voulez nous faire faire des horreurs ou des choses qui provoquent des horreurs, toujours. Alors allez-y. Transformez-moi en ours."


L'autre originalité, c'est que Kelly Link souligne aussi le caractère "aristocratique" d'un tel pouvoir, qui ne concerne au fond qu'une poignée d'élu.e.s, en mettant en scène un personnage, Susannah, qui sent confusément qui se passe quelque chose (après tout, elle a pleuré sa soeur, Laura, et l'élu de son coeur, Daniel, sans parler de son copain, Mo, pendant près d'un an, avant de voir sa mémoire réécrite) mais que tout le monde (sauf Bogomil) veut mettre de côté, pour de plus ou moins bonnes raisons (page 317, scène de manipulation mentale qui a aussi le mérite de montrer le rapport compliqué entre les deux soeurs) :

"Ca se lut alors sur le visage de Laura qu'elle n'avait pas menti. Qu'elle était en fait inquiète. On lisait sur son visage une patience et un amour qu'elle se permettait très rarement de montrer, sans parler de les éprouver. Et plus Susannah la regardait, plus ce que venait de dire Laura lui semblait vrai, comme si son cerveau à elle se réduisait à une crêpe que l'inquiétude de Laura couvrait d'un sirop tiède. Bogomil dans le jardin n'était qu'un rêve. C'était un personnage de rêve. Il n'avait aucune réalité. Donc si Bogomil était apparu à Susannah, s'il lui avait parlé, ç'avait été un rêve."


Quand l'histoire se change insensiblement en une anti-quête à la Tolkien (un objet magique risquant de tomber dans de mauvaises mains), celle qui va ouvertement refuser l'héroïsme, en écho à l'attitude de Daniel, est encore (du moins dans un premier temps) Susannah – d'où un savoureux dialogue (page 627-628) avec Mo, qui cherche évidemment un moyen de retarder l'inévitable :

"On va d'abord te trouver des fringues.

Pourquoi ?

Parce que les tiennes sont mouillées ? Et un peu dégueulasses ?

Pourquoi mon hygiène personnelle obsède-t-elle tellement de gens ? Est-ce que Frodo et Sam se sont arrêtés pour faire la lessive sur le chemin du Mordor ?

Non, mais ils se sont baignés à Brie. Et puis ils n'ont pas tranquillement donné l'anneau à Sauron."


Même si elle est ici comparée (classiquement) à Sauron, la grande méchante de l'histoire, Malo Mogge, figure du pouvoir en dehors de tout contrôle (dont Kelly Link a d'excellents exemple de son côté de l'Atlantique), ressemble beaucoup plus, outre à la Lilith de Terry More, au John Uskglass de Susanna Clarke (à laquelle on pense aussi pour l'ironie) ou encore au Randall Flagg de Stephen King (auquel on pense fatalement pour le côté chronique adulescente à la Ca) – voici comment Anabin la décrit page 508 :

"Il y a de l'ordre et de la souffrance. Est-ce tellement pire quand Malo Mogge les dispense de sa main ? Il y aura toujours du bonheur et du malheur pour échapper à sa volonté. Je te suggère de faire ce qu'il m'est arrivé de faire : la considérer comme un événement météorologique. Une tempête souffrant d'un trouble de la personnalité narcissique."


.. et d'art


Face à ces figures magiques au mieux manipulatrices (Anabin et Bogomil) au pire destructrices (Malo Mogge), il paraît difficile de soutenir que la magie est aussi, dans The Book of Love, une métaphore de l'art ; mais il y a bien sûr magie et magie, et donc deux personnages (queers), Laura et Mo, pour véhiculer cette vision du monde, en complément de la critique du pouvoir incarnée par Daniel et Susannah.


Comme la plupart des personnages du roman, ces quatre protagonistes sont liés à la musique (Daniel, Laura et Susannah forment même un power trio, My Two Hands Both Knowe You) ; mais là où Laura et Mo poursuivent toujours le rêve d'une carrière dans le domaine musical, Daniel et Susannah y ont plus ou moins renoncé (cette dernière en raison du deuil, que la résurrection de sa soeur lui a plus ou moins volé), alors même qu'ils sont doués – voici la raison des négligences hygiéniques de Susannah évoquées plus haut (page 355) :

"Il fallait qu'elle lave son linge de lit.

Quand elle mit la machine en route se posa cependant le problème qui se posait en général dès qu'elle se mêlait de lessive. Une idée de chanson lui vint. C'était pavlovien. Et ça expliquait qu'elle ait cessé depuis un moment de faire des lessives. Elle en avait eu assez des idées."


Ces vivantes incarnations de "l'obsession de la musique" (page 708) que sont Laura et Mo n'en ont pas assez des idées musicales, eux, tout comme ils n'en ont pas assez de la magie ; et je ne surinterprète pas, ce parallèle est clairement fait dans le livre, que ce soit page 333 (où sont appariées "les connaissances musicales" et "les structures, l'harmonie et l'invention également requises par la magie") ou page 252, où la musique de Laura agit magiquement sur le plus insignifiant des auditoires, un peu comme le roman de Kelly Link agit sur nous, il faut bien le dire :

"Les mouches avaient-elles le moindre sens de la musicalité ? Laura rejoua la suite d'accords, et la mouche s'envola. Pose-toi sur l'écran de la télé, lui ordonna Laura en son for intérieur. Et la mouche obéit. Bien, tu es une bonne mouche, lui dit Laura. Maintenant, décris un cercle. Allez. Et la mouche entreprit de décrire un cercle. Une mouche ne sait évidemment pas ce qu'est un cercle, mais Laura se servait de la guitare pour dire quoi faire à la mouche, et la mouche le faisait. C'était une petite chanson idiote en tant que chanson, mais les petites chansons idiotes renferment elles aussi une certaine magie. Du moins Laura en avait-elle toujours été persuadée."


L'art est donc lui aussi pouvoir, potentiellement employable à mauvais escient (songez à La Haine de la musique de Pascal Quignard, et voyez aussi comment Malo Mogge change une soirée karaoké de charité en offices à sa louange) ; mais bien sûr il peut aussi, à sa manière, ressusciter les morts – c'est très clair dans ce passage où Mo rêve de son futur opéra (page 630, notez que la disparition en question date du début de l'ouvrage, je ne déflore rien donc) :

"Je t'aime et je suis extrêmement fière de toi. La mélodie de cette déclaration résonnait maintenant encore aux oreilles de Mo. Jouée par l'instrument adéquat. Un hautbois, sonore, clair et plaintif. Alors que, une fois produite, la note se décompose. Peut-être un instrument suggérant cette décomposition, et un autre pour la constance ? Mo avait tellement envie de composer un morceau qui fasse ressentir à ses auditeurs ce qu'il avait ressenti en entendant ces mots, pas seulement les mots, mais la disparition de la personne qui les avait prononcés."


L'opéra dont rêve ainsi Mo s'appellera, bien sûr, Le Livre de l'amour (voir page 722), là où le premier EP de Laura s'appellera, de façon significative, Je ne veux pas de votre adoration, je veux juste que vous voyiez ce dont je suis capable (page 723, et oui, Kelly Link pourrait en dire autant) ; autant dire que la musique et les autres formes artistiques sont ici célébrées, plutôt que pour leur pouvoir de changer le monde (comme chez le George R. R. Martin d'Armageddon Rag), pour leur capacité à en dire long sur nous-mêmes – voyez ce passage où Laura se souvient de la révélation apportée par un roman sentimental pourtant des plus convenus (page 266) :

"Dans le cinquième roman de la série, Mariage de minuit au tombeau, l'amie très chère de Lavender, Yvette, lui avoue à un moment qu'elle l'a toujours aimée. Elles vont jusqu'à échanger un baiser. Lavender est traversée par une sorte de curieux frisson en éprouvant la douceur des lèvres de sa compagne. Le seins d'Yvette se pressent contre les siens. Ca ne mène évidemment à rien, et Yvette meurt après avoir bu un verre de vin empoisonnée, mais quand Laura lut cette scène, elle comprit quelque chose en ce qui la concernait, elle. Elle aussi, elle avait envie d'embrasser des filles."


Si l'art est cette clé qui nous dévoile de nouveaux couloirs dans notre existence ("Les chansons aussi sont des portes", page 503), il est aussi, tout simplement, ce qui donne du sens à notre vie – voyez comment Susannah, de son côté, se souvient d'un autre roman, qui met en scène une femme peintre (page 124) :

"Dans le roman, elle atteignait un âge vénérable. Un ami qui passait la voir à son atelier la découvrait couchée par terre. Il la croyait endormie, tout simplement. Alors qu'elle était morte. Une fin tragique, évidemment, mais à laquelle la grand-mère de Mo donnait aussi dans l'histoire un côte sidérant : trouver ce qu'on aimait faire, ce qu'on voulait faire, puis le faire, tout simplement, jusqu'à l'heure de sa mort. Tant de gens faisaient des choses qu'ils n'avaient aucune envie de faire puis mouraient. Certains ne trouvaient jamais ce qu'ils étaient censés faire."


Le moins qu'on puisse dire devant The Book of Love, c'est que Kelly Link a trouvé, elle.






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