Les Dieux lents de Claire North
Mavukana Respecté na-Vdnaze
Une étoile double se change en supernova, menaçant des milliers de planètes, à moins que ne surgisse soudain, pour les sauver, un charismatique hé... On arrête tout, et on rembobine, parce qu'on n'est pas à Hollywood ici, mais en plein Leguinwood (voire, comme chez l'Emilie Querbalec des Jardins du temps, en pleine réalité à peine travestie) – le narrateur des Dieux lents (roman lu en service de presse) est très clair d'entrée de jeu (page 90, et oui, ça s'applique tout aussi bien au changement climatique, Laird Fumble l'a vu avant moi) :
“Mais personne ne peut être un héros face à une supernova. D'un autre côté, tout le monde peut. Toute personne qui agit, si infime que soit son acte, parce que le changement, c'est ça... une chose gigantesque énorme, constituée d'innombrables, de myriades de fragments minuscules. Mais ça ne plaît pas aux gens. Ils ont envie de se sentir... spéciaux. Des héros spéciaux. Moi pas. Ce que je fais n'a aucune importance. Mais si je ne le faisais pas, la situation serait pire, donc il est important de le faire. Important, sans importance. Vous comprenez ?”
Et si créer un univers et des personnages inoubliables passait précisément par un tel refus des moules narratifs (comme le fameux mais discutable monomythe de Campbell) ? Claire North le démontre en prenant à rebrousse-poil tous les archétypes, à commencer par celui du héros prédestiné, qui ne devient ici “LE personnage qu'on avait envie de suivre” (suivant Tachan, et elle a diablement raison) qu'en raison précisément de son absence de toute caractéristique le plaçant naturellement au-dessus des autres (au contraire, voir page 19) :
“Je devins de moins en moins bavard, puisqu'il était plus sûr d'être une non-entité, un enfant que personne n'avait intérêt à voler ou à moquer, que de chercher à accomplir les rituels de la vie pour lesquels mes pairs semblaient si doués et d'échouer si terriblement. Je réussis mes examens grâce au par coeur, mais nulle étincelle entrepreneuriale ne brillait en moi, sauf en science, une discipline sans gloire, mal financée.”
Vous l'aurez peut-être compris au vu de cet extrait, Claire North décrit clairement son personnage central, Mawukana Respecté na-Vdnaze, dit Maw, comme autistique, à son image donc (et elle suggère au passage que se sentir inadapté dans une société mercantile comme l'Eclat, reflet à peine déformé de la nôtre, est peut-être, au fond, une vertu) ; l'événement qui va lui conférer une manière de super-pouvoir ne fera qu'accentuer la métaphore, puisque (exactement comme dans le Zoc de Jade Khoo) ses nouvelles spécificités évoquent clairement l'alexithymie et le meltdown (page 250) :
“Il s'ensuit que quand l'émotion me submerge, il m'est parfois également difficile de dire laquelle. Les Xi parlent alors de “dérégulation”.
“Tu es terriblement dérégulé, Maw”, disent-iels en battant en retraite, prêts à sortir.
Un mot fourre-tout qui désigne un trop-plein d'amour/de haine/de souffrance/de peur/ de bruit/d'angoisse/de colère/d'horreur/d'effroi, le tout ressenti simultanément.
A quoi s'ajoute la curiosité.”
Par “honte” (page 170, un sentiment que connaissent en effet les autistes ou les schizophrènes après un meltdown), Maw refuse pourtant d'utiliser cette puissance qui fait de lui un cousin du Swamp Thing et du docteur Manhattan d'Alan Moore – il est comme eux “la copie d'un mort, reconstruit par des forces inconnues” (page 162), et capable de se reconstituer si son enveloppe corporelle est endommagée (et non, ce n'est pas une capacité autistique, hélas).
En revanche, Maw va utiliser une de ses facultés – son insensibilité à traverser cet “espace courbe” qui permet, dans le monde de Claire North, de s'affranchir de la limitation induite par la vitesse de la lumière – pour devenir un Pilote, quelqu'un transportant une cargaisons dans un vaisseau – un outil ici compris non comme un avatar de l'os meurtrier de Kubrick, mais comme une variante du fameux panier d'Ursula K. Le Guin (influence perçue par Laird Fumble ou Yuyine avant moi), un panier qui peut ceci dit servir à véhiculer l'équivalent northien de l'anneau de Tolkien (l'interface de Tryphon, voir page 186).
De ce point de vue-là, il me semble symptomatique que le vaisseau préféré de Maw, et celui dans lequel il naviguera le plus souvent tout au long du roman, soit, plutôt qu'un assemblage froid de ferraille, un navire végétal tout droit sorti du Saga de Brian K. Vaughan & Fiona Staples (autre space opera redéfinissant le genre) – je cite les pages 345-346 (où il y a probablement aussi, comme ailleurs dans le livre, une allusion au Candide de Voltaire) :
“L'Emni s'épanouissait puis fanait au fil des saisons. Quand il entrait en phase hivernale, nous regagnions Xihana, où je m'occupais de mon jardin. Au printemps, j'ensemençais le vaisseau avec le compost fabriqué derrière ma maisonnette. En été, les plantes nées de mes graines fleurissaient ses corridors ; il regagnait les étoiles, baigné de l'odeur de mon chez-moi.
Ainsi vécus-je près de quinze ans, avant que Pitt ne me trouve.”
Au final (comme le montre la dernière ligne de cet extrait), Maw se retrouve donc dans la même posture que ces héros – de roman noir ou de SF – dont les compétences leur valent d'être régulièrement tirés de leur retraite, pour des raisons qui se révéleront bien sûr toutes liées entre elles ; et il est aussi, d'une certaine façon (comme le héros du Pauvre cosmos de David Sillanoli), un avatar de picaro, qui traverserait plusieurs mondes plutôt que plusieurs couches sociales (l'histoire de Maw vérifie d'ailleurs 7 des 10 tropes picaresques recensés par Glen Campbell).
Gebre Nethyu Chatithimska Bajwahra
Ces mondes – et leurs valeurs – sont tous me semble-t-il emblématisés par des personnages (c'est une des raisons pour lesquelles j'ai bâti ma chronique autour d'eux), sur un continuum qui irait de l'Eclat (où est né Maw, je l'ai brièvement évoqué plus haut) à Adjumir, la première planète menacée par la supernova – et le décor de toute la deuxième partie.
C'est le moment de parler de Gebre Nethyu Chatithimska Bajwahra, lo personnage qui vaut à ol toute seule la lecture du roman – et ici, j'avoue, le blogueur analytique que je suis aimerais bien, pour une fois, renoncer à analyser, et s'exclamer tout simplement, comme Yuyine, “ce personnage bordel !!!” ; mais bon, j'ai une réputation de monstruosité analytique à tenir, un peu comme Maw, donc analysons, analysons, juste après ce petit extrait d'un dialogue entre Gebre et Maw (page 184, scène de retrouvailles) :
“Tu as une mine épouvantable.
– Tu as vieilli.
– Evidemment. Toi non. Tu as juste une mine épouvantable.”
En tant qu'universitaire chargée de mettre à l'abri “des artefacts d'une importance culturelle vitale” (page 78) pour les Adjumiris, c'est tout naturellement que Gebre va jouer – ou plutôt ne va pas jouer – auprès de Maw le rôle de deux archétypes classiques, la princesse à sauver – un rôle qu'ol va ouvertement refuser page 219 – et l'initiatrice (au moins à la culture adjumiri), lo mentor quoi – un rôle qu'ol jouera en laissant Maw libre de ses choix, autrement dit pas du tout à la façon d'un Dumbledore ou d'un laq Lent (laq vrai manipulateur du récit).
Sans jamais se prendre au sérieux (une auto-dérision qui participe fortement au charme du personnage, avec sa vivacité et son côté direct), Gebre va pourtant devenir lo vecteur de questions profondes sur le devenir d'une culture en péril – en soulignant par exemple que, contrairement à une opinion trop répandue, on ne peut jamais vraiment emporter sa culture comme un bagage en émigrant (page 84) :
“Ce n'était pas que Gebre désapprouvait par principe ces nouvelles formes d'art. La culture s'adaptait, changeait en permanence. Ol l'acceptait, un petit pli réprobateur au coin des lèvres.
“Mais, murmurait-ol, à quoi servent nos vies, si personne ne se souvient de nous ? A quoi servent les histoires que nous inventons, si elles ne disent pas quelque chose de vrai ?”
Je n'avais pas de réponses à ces questions, et ol ne s'attendait pas à ce que j'en aie. Il arrivait à ses propres coplanétaires d'être ébranlés par la force de sa vision.”
Dans l'esprit de Maw comme dans le nôtre, Gebre va en venir tout naturellement à incarner Adjumir, l'équivalent northien de la Grenade multiculturelle décrite par Aragon dans Le Fou d'Elsa ou de la station imaginée par Audrey Pleynet dans Rossignol – une (quasi-)utopie en voie de perdition, où pour une fois la fête (abrutissante) ne serait pas la valeur première (voir la comparaison faite page 103 par Maw avec Okopuatji).
Outre l'accent mis sur la “vocation” (page 99) plutôt que sur la “profession”, dans “les derniers jours de la planète” il est vrai (page 82), Adjumir, vous l'aurez compris au vu des pronoms employés dans cette chronique, se distingue également par une souplesse dans la catégorisation de ses habitant.e.s, qui à mon avis ne déconcerte jamais – un interlude nous avait de toute façon prévenu.e.s (page 86) :
“Certains se plaignent de la complication outrageuse de l'ensemble, aux nuances si nombreuses qu'elles ne leur seront jamais compréhensible.
Comme c'est bizarre, répondent les Adjumiris.
Vous êtes capables de vous souvenir des différences entre de multiples sortes de saucisses ou équipes de sport, mais pas de garder à l'esprit une demi-douzaine de catégories de gens ? Naviguer à travers les nuances de l'expérience humaine doit être pour vous incroyablement épuisant.”
Comme le montre la dernière phrase de ce passage, l'essentiel gît bien ici dans la diversité – Michael Roch dirait la diversalité – véhiculée par ces pronoms plus que dans les pronoms eux-mêmes ; et l'essentiel gît tout autant dans l'opposition avec le système rigide, car binaire, en vigueur sur l'Eclat – et dans notre société, il faut bien l'avouer.
Theodosius Rhode
Ce n'est pas un hasard si Theodosius Rhode, dont un récit plus classique aurait fait la némésis de Maw, nous est présenté comme un ur-il, autrement dit l'archétype de son genre (la traduction le souligne par un accent sur les consonnes que mon clavier peine à rendre), tout autant que comme l'incarnation parfaite des valeurs de l'Eclat (s'élever soi-disant à la force du poignet, oui, comme dans notre triste monde) – voyez ce passage (page 325, et si vous pensez comme moi à l'oreille de Trump, c'est probablement voulu) :
“Il se tenait sur un balcon, vêtue d'une robe de soie bleue qui dévoilait son torse de manière à montrer ses nouvelles cicatrices. Les observateurs extérieurs trouvèrent plutôt maladroite cette exhibition de mauvais goût d'une plaie encore cramoisie. Moi, je la trouvais brillante : rien n'aurait pu avoir un Eclat plus puissant. Aucun artiste, aucun coupeur de chair de Tu-mdo n'aurait tissé plus unique, plus beau que les marques à présent inscrites dans la chair de Theodosius.”
Theodosius n'incarne pas que la guerre, mais la guerre comme diversion, menée uniquement pour faire oublier l'inaction de l'Eclat face à la supernova (métaphore évidente du changement climatique, je l'ai déjà dit) ; et si Claire North fait autant de clins d'oeil (remarqués par RMD) à l'Ukraine (pages 325-326) ou à Gaza (page 352), ce n'est pas seulement pour signaler combien les conflits actuels jouent le rôle de miroir aux alouettes, mais aussi parce que pour elle, comme pour l'Orwell de 1984, quoique pour des raisons légèrement différentes, la guerre est l'aboutissement inévitable du capitalisme.
Theodosius incarne aussi l'impunité que donne à l'Eclat la possession de vaisseaux noirs (l'équivalent de la bombe atomique dans notre monde), susceptibles d'anéantir n'importe lequel des pays membres de l'Accord, et le mépris souverain qui découle de cette toute-puissance – voir par exemple ce passage (page 308), à mettre en parallèle, par exemple, de l'auto-dérision, beaucoup moins spectaculaire, de Gebre :
“Theodosius souriait.
Il souriait, et tandis que la fureur et les hurlements croissaient, il se mit à rire.
Un rugissement sonore, à pleins poumons, à plein corps, très différent des petites exhalations de gaieté pincée auxquelles m'avaient habitué les Cadres de l'Eclat. Une délectation absolue, un plaisir joyeux, une appréciation quasi artistique de la scène qui se déroulait devant lui.”
Décrit ainsi, le personnage peut sembler caricatural, mais il ne l'est pas beaucoup plus si l'on y réfléchit que ses modèles dans la vie réelle (Trump et Poutine à l'évidence, et tous les politiciens virilistes du même calibre) ; surtout, Claire North va, comme toujours dans Les Dieux lents, atténuer le caractère monolithique du personnage, qui est censé être la némésis de Maw, mais va fonctionner complètement différemment...
Dans un récit “classique” (une fiction-flèche quoi), la première rencontre entre le héros et sa némésis fait bien sentir qu'ils vont être irrémédiablement amenés à s'affronter ; mais dans la fiction-panier de Claire North les choses vont se passer de façon beaucoup moins spectaculaire quand Maw, emprisonné à tort, va rencontrer pour la première fois Theodosius (page 39) :
“Il nous évalua comme il l'aurait fait des contours d'un lointain pays sur une carte. J'aimerais dire que je restai figé dans une attitude de défi intrépide, innocent cruellement trahi par le système. Mais honnêtement, je cherchai que faire pour attirer son regard, pour me singulariser, pour être celui qu'il choisirait de sauver.”
Quand à leur dernière rencontre (dans l'avant-dernier chapitre), plutôt que de tourner au duel final, elle va, vous vous en doutez, être totalement désamorcée, dans la lignée de Black Orchid ; mais il faut bien le dire, Claire North le fait d'une manière particulièrement remarquable (à comparer avec la scène, très 2001, de la rencontre quelques chapitres plus tôt avec laq Lent, dont les propos évoquent ceux de Gebre, en beaucoup plus convenus) – je ne vous en donne aucun extrait pour ne pas vous gâcher votre plaisir de lecture.
Vous devez vous douter aussi de la manière dont je vais conclure cette chronique : procurez-vous au plus vite Les Dieux lents – et vérifiez si vous avez on Gebre dans votre vie, bien sûr.
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