mardi 5 mai 2026

Failles mémorielles

Kô mawon de Michael Roch


Une des constantes du travail littéraire de Michael Roch est certainement l'hybridation, de la langue (le français mâtiné de kréyol dans Les Choses immobiles et le triptyque Tè mawon, Lanvil emmêlée et, donc, Kô mawon, ouvrage lu en service de presse) mais aussi des genres (l'horreur cosmique et la piraterie dans Le Livre jaune, ou le polar et le cyberpunk dans Kô mawon, j'y viens) ou des concepts (le technologique et le mythique dans Tè mawon et Kô mawon, j'y reviendrai).


De Kô mawon (qui peut s'apprécier indépendamment de Tè mawon, même s'il lui fait suite, puisque les protagonistes ne sont pas exactement les mêmes), je pourrais dire au fond la même chose que du Livre jaune : ce mélange des genres (polar / SF) n'est pas forcément neuf (les Japonais parlent même de henkaku tantei shôsetsu ou polar irrégulier pour le désigner), mais Michael Roch le pousse très loin (au risque de déconcerter Laird Fumble ou le Nocher des livres, mais pas moi, ni vous si vous lisez soigneusement cette chronique).


De fait, le cyberpunk à la Gibson comprenait déjà des emprunts au roman noir, le plus emblématique étant la femme fatale, incarnée par le personnage de Molly Millions ; Michael Roch avait déjà convoqué cet archétype dans Les Choses immobiles, mais ici il le distord en donnant l'attribut technologique le plus connu de Molly Millions à... un indic iranien pas spécialement sexy (page 18) :

Babek, au fond de son carré d'opération, sous l'éclairage concentré de trois baladeuses, aspire des résidus de nanotech à s'en sucer les ongles. Il est plié en deux sur une baie de stockage renversée. Ses doigts, délardés, chromés jusqu'à la griffe qu'il a en pointe, se branchent sur les disques durs des serveurs dédiés. Il boit. Douze doigts, douze téléchargements simultanés.


Vous l'aurez compris au vu de cet extrait, plus qu'au polar pur et dur (et même s'il en utilise certaines ficelles, comme le mélange entre enquête et quête personnelle, voir la chronique de la Geekosophe), Kô mawon appartient au genre du méta-polar, que Patricia Merivale & Susan Sweeney définissaient (dans la préface de Detecting Texts, page 2, je traduis) comme “un texte qui parodie ou subvertit les conventions du polar traditionnel – comme la clôture narrative et le rôle du détective comme substitut du lecteur ou de la lectrice – avec l'intention, ou au moins l'effet, de soulever des questions sur les mystères de l'être et de la connaissance qui transcendent les rouages de l'intrigue”.


Comme le Greg Egan d'Isolation ou d'Un château sous la mer (ou le Grant Morrison de The Filth, dessinée par Chris Weston), Michael Roch s'inspire donc plus d'Identification des schémas de Gibson (et de son modèle, Vente à la criée du lot 49 de Pynchon, lui-même dérivé des fictions gothiques d'Ann Radcliffe et de ses épigones, comme Susan Sweeney l'explique fort bien ici).


On retrouve du reste dans Kô mawon les 6 thèmes emblématique du méta-polar, plus ou moins développés évidemment (je suis toujours Patricia Merivale & Susan Sweeney) :

1) le détective vaincu (et pas passagèrement), puisque dans chacune des trois lignes narratives (1-3-8, 2-4-6-9, 5-7 en numérotant les chapitres) les protagonistes (Perro, Dani, Ezié & Lona) vont connaître l'échec à un moment ou un autre (je reste volontairement flou pour ne pas trop déflorer l'intrigue) ;

2) la ville comme labyrinthe, peut-être le thème le plus évident, puisque Perro, en raison de sa vwe+ défaillante, se retrouve obligé (dans les chapitres 1 et 3) de faire des marques à la craie pour s'orienter dans une Lanvil digne des environnements carcéraux d'Antoine Volodine (Sébastien Omont l'a remarqué avant moi) ;

3) le texte comme objet, par exemple dans le passage où Dani cherche des indices dans les fichiers audio d'une radio pirate (chapitres 4 et 6), mais aussi dans celui où elle découvre une étrange inscription en créole sur un mur (chapitre 4, page 128) ;

4) l'inefficacité des indices et preuves, ici par la disproportion entre le contenant (énorme) et le contenu (infime), voir la façon, volontairement compliquée, dont le cousin de Dani (Ernesto Kossoré) lui a transmis un code d'accès (chapitre 2), ou la façon, tout aussi complexe, dont sa mère a dissimulé des coordonnées GPS (chapitre 4), sans parler de la façon dont l'ayi de Perro lui a laissé un message (chapitres 1 et 3) ;

5) la personne disparue (la mère de Dani, ou l'ayi de Perro, chCha), l'identité perdue (celle de Perro, amnésique suite aux attentats de 2070), voire le double (Joe Cenocle, que Perro pourchasse, lui ressemble sans doute plus qu'il ne croit) ;

6) la clôture imparfaite de l'enquête, en ce sens que là où l'on espérait une solution technologique au mystère principal (les explosions), on va finalement découvrir une problématique mythique, suivant un mécanisme déjà utilisé par Michael Roch dans Tè mawon, dans la lignée de la trilogie des murs de Sabrina Calvo. (Sous la colline, Elliott du Néant, Toxoplasma).


Avec ce glissement du technologique au mythique (accompli sans la moindre “exaltation d'un paradis primitif”, comme le note justement la Viduité, comprenez sans verser dans l'utopie archaïque, la critique que Vargas Llosa adressait, sans doute un peu vite, à l'indigénisme d'Arguedas), Michael Roch ne fait pas que mettre en oeuvre le caractère volontairement déceptif de tout méta-polar qui se respecte, il ménage également un climax très réussi (dans le chapitre 7, avant deux brefs chapitres servant d'épilogue), et surtout il renforce me semble-t-il la grande thématique que le roman entend aborder, à savoir la mémoire (qui était déjà un thème majeur dans Les Choses immobiles).


Du reste, tout au long de Kô mawon se multiplient les dispositifs d'immersion dans le passé, que ce soit via ces fichiers audio que j'ai déjà évoqués, ou via des technologies comme l'holofrost (utilisé par Perro dans les chapitres 1-3 et par Dani dans le chapitre 2) ou la navigation mémorielle dans la Senne, comprenez les sauts d'une mémoire à l'autre auxquels se livrent Ezié & Lona (chapitres 5-7) ; voir aussi les azulejos (chapitres 2-6) ou l'abstracteur d'Ernesto (chapitres 8-9) et, bien sûr, la chapèl de la page 80 (chapitre 3) :

C'est un amoncellement d'écrans, des numériques, des cathodiques, et quelques postes de radio éventrés, diodes hyperactives, des enceintes qu'on a reconnectées sans harmonie aucune, des hubs tout rouillés de branchements usb, et sous les lucioles, des récepteurs bluetooth aux numéros de série effacés. C'est un piton de technologies clandestines, de ressources raréfiées mises en commun, un monument aux morts virtuels, à ceux qu'on veut pas oublier – ceux qu'on peut pas amener aux Grands Sanctuaires, pour tout un tas de raisons, souvent des mauvaises.

C'est un être composite, une compil d'identités qui n'ont plus de corps, un rézo de consciences désapparues, de vity qui se heurtent derrière le voile de l'infini.


Et si le roman s'appelle Kô mawon, et pas, par exemple, Mémoire marron, c'est précisément parce que, chez Michael Roch, qui refuse le dualisme cartésien (et se rapproche au fond du Désert du monde d'Andrevon), le corps – des humains comme des villes – se construit sur la mémoire, donc qu'un amnésique comme Perro ne peut qu'éprouver le sentiment d'être désincarné (page 49, c'est la “dialectique du vide” dont parle la Viduité) :

kouman j'appelle ça, dans ma langue à moi ? Perroquet, sé ptèt la manière de me définir. sé dwet sa tout ce qu'on cherche, tout alentour, dans les trous de Lanvil, se définir. parce que mon corps se construit sur du vide. krkr. parce qu'avant chCha, avant Dani, mon corps, c'était du vide sur du vide.


Chez Michael Roch, le corps politique, même marronné, doit dont être soigné, de la même manière que la Terre doit être recouvrée chez Emilie Querbalec (et ce rôle ne peut semblablement être confié qu'à une structure matriarcale, Gran Man d'un côté, itako de l'autre) ; c'est évident dans le passage suivant (page 157), que j'ai aussi choisi parce qu'il ne déflore pas trop l'intrigue :

Maryse murmure, combien de cauchemars peuplent encore le monde ?

A la place de ces mots, Dani comprend, combien de failles mémorielles doivent encore être guéries ? Réparer, d'une manière aussi trouble soit-elle, prendre soin de Lanvil, de sa littérature, disait Maryse, et faire face aux désastres comme aux triomphes. Résoudre, renoncer au simple désir de justice. Ce qui n'a pas été guéri, c'est encore un pouvoir qui nous contraint.


Ce n'est pas un hasard si je viens de lâcher le nom d'Emilie Querbalec : au-delà des évidentes parentés d'intrigue entre ses Jardins du temps et le Kô mawon de Michael Roch, il y a, chez ces deux scribes, une même volonté de traiter la mémoire traumatique sur le mode du “plus jamais ça”, donc de lui donner une action concrète sur le présent et, surtout, le futur – plutôt que de se satisfaire de la momifier et de la mythifier en répétant “c'est toujours ça” (j'emprunte cette distinction au Godard des Histoire(s) du cinéma).


Dit autrement, contrairement aux scribes de littérature générale, qui se complaisent beaucoup ces derniers temps dans le simple récit d'un passé familial ou historique, sans jamais que ce passé ne soit placé dans une zone de contact avec le présent (dont sans jamais faire du roman au sens de Bakhtine), une Emilie Querbalec ou un Michael Roch réfléchissent, comme le Günther Anders de Nous, fils d'Eichmann, aux moyens d'éviter que les pires heures de l'Histoire se répètent de nouveau – et Kô mawon, si déstabilisant puisse-t-il vous sembler, est un roman précieux de ce point de vue.





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