Léviathan de Shiro Kuroi
L'explication du titre a beau intervenir tardivement dans le manga (au troisième et dernier tome, page 122), le lecteur ou la lectrice cultivé.e aura immédiatement compris la référence à Thomas Hobbes, pour qui l'état, ce monstre, est le seul à pouvoir dompter la monstruosité encore plus grande des humain.e.s :
“'Léviathan'... c'est à la fois le nom de ce vaisseau et celui d'un vieux livre de philosophie... L'auteur raconte que l'homme, à l'état naturel, ne s'intéresse qu'à lui-même, et que les gens sont prêts à s'entretuer pour leur profit personnel...”
Même sans cette référence, nous comprenons vite (Tachan l'a dit avant moi) que l'intention de Shiro Kuroi est de transposer Sa majesté des mouches dans l'espace, le vaisseau Léviathan fonctionnant, après une avarie, exactement comme l'île où échouait une bande d'enfants chez Golding (ou comme l'Eriophora de Watts, j'en parlais à propos d'Au-delà du gouffre) : comme un modèle réduit de cette mégamachine qu'est au fond notre société, une mécanique où il est bien difficile de simplement “rester humain” (page 75 du tome 3).
Evidemment, il y a dans Léviathan une complication supplémentaire, qui précipite les événements, le fait que les réserves d'oxygène du vaisseau vont bientôt s'épuiser, et qu'il n'y a qu'une seule capsule de biostase ; mais bien avant que “toute la classe” ne le découvre, page 17 du tome 1), Shiro Kuroi nous montrait déjà combien les adolescent.e.s avaient intégré les préceptes douteux de leurs aîné.e.s – ainsi cette remarque du professeur principal à la page 17 du tome 1 sera reprise par le “héros”, Kazuma à la page 73 du tome 3 :
“La seule vraie loi dans ce monde, c'est la loi du plus fort !”
Il faut dire que, comme nous l'apprendrons après la disparition (rapide) des deux seuls adultes du groupes (respectivement pages 31 et 85 du tome 1), les collégienn.e.s sont issu.e.s d'une des colonies (Proxima du Centaure) d'un monde totalitaire (la Terre), d'où ce constat amer (page 111 du tome 1), qui continue également à poser la question, centrale dans le manga, de l'humanité :
“Le Président a même expliqué qu'on avait le sang sale à cause des particules qu'on respire chez nous ! A ce qu'il paraît, les Terriens ne nous voient pas comme des humains ! Pour eux, on est des esclaves tout juste bons à leur envoyer nos ressources naturelles.
Nos vies ont moins de valeur que les leurs.
Y en a bien quelques-uns qui arrivent à entrer dans une bonne école et à faire des études pour devenir des 'quasi-Terriens'.
Mais quand on vient d'un collège pourri comme le nôtre, c'est perdu d'avance !”
Comme nous allons le constater dès que la Battle Royale à la Kôshun Takami adviendra (essentiellement dans le tome 2), ce statut commun d'exoplanétaires ne suffit pas à conférer une unité à la classe, qui reste divisée par une ligne de faille des plus classiques (page 42 du tome 2, c'est Kazuma qui commente) :
“Dans notre collège, il y avait deux camps : celui des riches, qui vivaient dans les pavillons en haut de la colline, et celui des pauvres, en bas dans les HLM. Entre les deux, il y a toujours eu une sorte de fossé économique et social...”
A cette fracture d'ensemble, déjà décisive, vont s'ajouter des micro-fractures (si je puis dire), que ce soit dans la trame principale (“le tandem que constituent Kazuma et Futaba, avec un garçon plutôt faible et passif et un personnage féminin en dehors des normes”, sur le modèle des Fleurs du mal de Shûzô Oshimi, comme l'indique Shiro Kuroi lui-même en page 167 du tome 3) ou dans les quatre trames secondaires (le conflit larvé entre Yaya et Riku pour l'amitié d'Hina, la relation harceleur-harcelé de Yotsu et Kyu, l'alliance entre Towa la recluse et Shichi la traînée, l'amitié d'enfance entre Itsu et Satsu).
Au vu des appellations que j'ai utilisées pour ces trames secondaires, vous avez pu constater qu'elles sont, au départ, assez classiques, exactement du reste comme chez Kôshun Takami ; et exactement comme son illustre prédécesseur, Shiro Kuroi va néanmoins réussir à les faire exister, au point que la morale de son Léviathan gît peut-être au fond dans la remarque que Satsu adresse à Itsu page 119 du tome 2 :
“En grandissant, on est tous devenus égoïstes... Si on avait été des enfants, je suis sûre qu'on ne serait pas là à s'entre-tuer... Si c'est ça, devenir adulte...”
Puisque j'ai mentionné les diverses lignes narratives, c'est sans doute le moment de vous signaler le dispositif narratif qui fait tout le sel de Léviathan : le manga commence par l'arrivée, bien des années après les faits, de trois pilleurs d'épaves dans la carcasse du Léviathan, où ils découvrent le journal de Kazuma, qu'ils entreprennent de lire tout en progressant dans le vaisseau – une partie du manga est donc la mise en images des mots de Kazuma.
Même si les premiers constats des pilleurs (le cadavre de la page 94 du tome 1, en écho à la page 85 du même tome, déduite du journal de Kazuma) semblent confirmer les dires de Kazuma, la découverte (au début du tome 3 , page 3) de “vidéos des gosses” prises par les caméras de surveillance du vaisseau vont leur permettre de comparer les deux sources (suivant une idée venant directement il me semble du Fight Club de Fincher), et de faire des découvertes, par exemple sur la façon (exagérée) dont Kazuma se représente un condisciple, qui prend dans son esprit la stature du Berserk de Kentarô Miura (page 30 du tome 3) :
“– C'est vrai que quand on était gosses, ceux qui étaient forts en bagarre nous paraissaient tous immenses !
– Oui, un journal, ça reste subjectif.. ce n'est pas la vérité absolue !
– Peut-être qu'on s'est laissé baratiner ?
– Tout serait bidon ?
– Je ne sais pas, mais il y a sûrement des erreurs... et peut-être aussi des mensonges volontaires du gamin pour se justifier !”
Ces interrogations, qui rejoignent évidemment les nôtres, pointent également l'étendue des échafaudages mentaux qu'un.e humain.e est capable d'édifier pour se justifier de commettre l'irréparable ; et elles vont acheminer de twists en twists les deux histoires (celles de Kazuma et celle des pilleurs) vers une conclusion glaçante et, néanmoins, porteuse d'une légère touche d'espoir.
Le trait sombre de Shiro Kuroi, dont je n'ai pas encore dit un mot, laissait déjà augurer de l'ambiance de son manga ; j'ai déjà parlé de son clin d'oeil à Kentarô Miura (évident dans les pages 126 et suivantes du tome 2), il me faut aussi signaler, comme il le fait lui-même page 170 du tome 3, qu'il a été l'assistant de Tsutomu Nihei, dont il admire la technique – “les aplats de noir, l'épaisseur des traits ou le blanc de la page”.
Shiro Kuroi avoue également avoir été influencé par le dessin de Moebius ou d'Hayao Miyazaki, et particulièrement de leur façon, héritée de la gravure, d'utiliser “des hachures et de légers encrages” plutôt que des “trames”, comme traditionnellement dans le manga (page 169 du tome 3) – d'où sans doute chez lui cette tendance, sans doute plus marquée dans les tomes 1 et 3, à utiliser des trames (numériques) à base de croisillons plutôt que des trames à base de points (qu'on peut voir ceci dit dans le tome 2).
Thématique, narration, dessin : on l'aura compris, le premier triptyque de Shiro Kuroi (après d'excellentes histoires courtes en couleur réunies dans L'Hôtel de l'autre monde) fonctionne très bien, se hissant même au niveau des trilogies magistrales de Tetsuya Tsutsui (Manhole, Prophecy, Noise).
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