La Montagne hantée de Pascal Malosse
Ca commence à se savoir, Guy Astic n'est pas qu'un éditeur d'essais (toujours très intéressants) sur le cinéma (de genre le plus souvent), il publie aussi en Rouge Profond des romans sous influence cinématographique, comme Le Geôlier de Florian Quittard (le scénariste de La Pluie des corps), mais aussi donc, La Montage hantée de Pascal Malosse (l'auteur du Bagne de feu, du "Mur des ombres" et de La Nuit dans leurs yeux).
Pour celles et ceux à qui le trajet de Lise Monnot vers sa nouvelle résidence (l'imaginaire fondation Maier en Suisse, calquée sur la fondation Hartung-Bergman en France) n'aurait pas irrésistiblement évoqué celui de Suzy Bannon vers l'Académie de Danse de Fribourg, Pascal Malosse met les choses au clair dans le chapitre 10, où Lise regarde, en compagnie d'une collègue, le Suspiria d'Argento dans l'auditorium de la fondation (page 43, et non, la scène ne sert pas que de clin d'oeil, elle en prépare aussi une autre, dans le chapitre 26) :
“Dès que le film démarra, je m'identifiai à l'héroïne, une jeune femme égarée dans un pays étranger. Puis la musique obsédante du groupe Goblin retentit. Les images de l'arrivée en taxi sous la pluie, les couleurs irréelles m'hypnotisèrent.”
La première différence avec son illustre modèle (qui a aussi inspiré, selon moi, le Hadès Palace de Francis Berthelot), c'est que, si la mise en place est tout aussi rapide que chez Argento, la scène de l'arrivée proprement dite est précédée de deux chapitres brefs, mais qui suffisent pourtant à nous faire comprendre l'état d'esprit initial de “l'héroïne”, une jeune historienne de l'art au chômage (page 7, avec l'introduction du thème de la porosité entre espace intime et espace extérieur hostile, qui sera une constante du roman) :
“Le rêve d'une vie parisienne riche en aventures s'était peu à peu mué en cauchemar. Les vitres de mon studio tremblaient à chaque passage du RER. Je ne dormais plus, voyais défiler les chiffres de mon déficit bancaire sur le plafond strié de rayons jaunes.”
A ces insomnies initiales (dues à un déclassement social) va faire écho la première nuit passée par Lise à la fondation, marquée par “un rêve étrange” (page 23) inspiré à l'évidence par la structure labyrinthique de la fondation – un rêve qui nous permet aussi de mieux connaître Lise tout en questionnant le rôle de l'art (page 23) :
“Ma course à travers le labyrinthe s'éternisait, et mes jambes mollissaient. Quand je tombai enfin sur une porte, je l'ouvris sans hésiter et la refermai derrière moi, haletante. Je me retrouvai alors dans ma chambre d'enfant, identique à celle de mes huit ans, décorée d'affiches d'art naïf. Les jungles poétiques du Douanier Rousseau et les fleurs exubérantes de Séraphine me réconfortèrent un peu. Ces reproductions ont sans doute influencé mes choix d'adulte, nourrissant ma passion pour l'art.”
Ce n'est évidemment pas un hasard si, pour les deux peintres “naïfs” ici invoqués par Lise, l'art était clairement un moyen de transcender leur condition sociale (le Douanier Rousseau était fonctionnaire à l'octroi, et Séraphine de Senlis, servante), mais aussi un outil d'exploration de réalités autres (Séraphine de Senlis a d'ailleurs fini sa vie internée) – voyez La Mécanique des ailes de Chloé Farcy pour un hommage littéraire à cet “art brut”.
A l'opposé de cette vision (pré-surréaliste) de l'art, il en existe néanmoins une autre, propre à ceux qui sont nés, comme l'imaginaire peintre Hermann Maier, dans “la haute bourgeoisie” (page 35), et qui voit dans l'art un moyen d'afficher ses perversions sexuelles sans craindre la moindre réprobation, tout en profitant du flux “d'admiratrices énamourées” (page 51) que draine son oeuvre (page 66) :
“De retour aux archives en milieu d'après-midi, je replongeai dans les années 1920 et la longue période de célibat d'Hermann Maier à Berlin. Ses conquêtes d'un soir s'enchaînaient à une rapidité effarante ; plusieurs par semaine si je me fiais aux lettres injurieuses, sans compter même les relations dont il n'y avait aucune trace. Le grand artiste m'apparaissait de plus en plus tel un satyre obsédé par la jeune chair.”
Vous aurez évidemment reconnu là la figure (souvent invoquée de nos jours par les défenseurs d'agresseurs sexuels présumés, comme l'a fait remarquer Hélène Frappat) du génie créatif, dont on tolère le sexisme en raison du génie, et parce qu'on considère, au fond, que l'un nourrit l'autre (en oubliant que l'inverse est tout aussi vrai) – une figure dont Pascal Malosse va faire, de façon à peine moins radicale que le GBBU de Gee, la présence maléfique (le Pater Suspiriorum quoi) au coeur de sa réécriture de Suspiria.
Le premier tableau de Maier que Lise voit en arrivant à la fondation (et qu'elle reverra en tentant d'en partir, pages 163-164) ne laisse d'ailleurs aucun doute sur le fait qu'il est impossible de séparer l'homme de l'oeuvre (page 15, et c'est même encore plus impossible que vous ne pourriez le croire, comme Lise le découvrira à la fin) :
“La toile était traversée par une ligne d'horizon très basse. Une plage noire, striée de coups de brosse, et par-dessus, une mer grise dont les vagues d'acrylique écumaient avec violence. Des monstres marins, aux corps de phoques et aux figures humaines, émergeaient ici et là, chassaient des femelles, dans un étrange ballet aquatique. On reconnaissait les monstresses à leur longue chevelure et à leur sexe ouvert, représenté d'une façon disproportionnée et grotesque.
– Il s'intitule Parade nuptiale. Mon père l'a peint en 1956.”
On le voit, l'oeuvre de Maier (qui regarde autant Lise que Lise ne la regarde) est également emblématique de ce male gaze (pour ne pas dire de ce malefic gaze ou de ce malevolent gaze) que dénonçait Laura Mulvey ; et l'on retrouve, sous une forme un peu différente, une préoccupation centrale du giallo (suivant Gary Needham ou Bengt Wallman), la critique de la vue, d'ordinaire pour son côté non-fiable – mais Pascal Malosse unit me semble-t-il les deux thématiques dans le passage suivant (page 80), où Lise est confrontée à une première manifestation ténébreuse (donc invisible) :
“Une odeur désagréable, de plus en plus prégnante, flottait jusqu'à mes narines. Les exhalaisons d'un corps fatigué, mêlées à une haleine fétide ; des reflux d'origine gastrique qui me donnèrent la nausée.
De mauvais souvenirs resurgirent. J'avais déjà reniflé une telle odeur auprès d'hommes âgés et négligés ; certains professeurs d'école et d'université. Souvent il s'agissait des mêmes qui lorgnaient vers mon décolleté et mes jambes en été, ajoutant au dégoût et à la répulsion qu'ils m'inspiraient.”
Le regard mâle a, en quelque sorte, une odeur, qui est un des seuls moyens de le percevoir quand il est dardé depuis les ténèbres (notez au passage que le remplacement de la vue défaillante par d'autres sens pour s'orienter dans un labyrinthe mortel se trouvait déjà dans Suspiria d'après Linda Schulte-Sasse) ; mais il va également avoir, chez Pascal Malosse, une couleur, souvenir à la fois du fameux iris bleu de Suspiria et des yeux d'un peintre célèbre tout autant pour son style que pour ses jeunes compagnes (page 83, je cite à dessein un passage ne déflorant pas trop l'intrigue) :
“J'errais dans la fondation, papillonnant d'un tableau à l'autre. A présent, je voyais partout ce fameux bleu cobalt ; sur les robes des femmes désirables ou les écailles de sirènes monstrueuses ; dans les ciels bouleversés et les mers tempétueuses ; dans les forêts mystérieuses et les enfers nébuleux ; parfois, d'une façon décorative, en arrière-plan, parmi une mosaïque de couleurs vives. Le plus souvent, je soutenais le regard bleu cobalt des personnages de Maier ; des dieux inquiétants qui me jugeaient ; des monstres aux formes grotesques qui m'épiaient de leurs yeux globuleux.”
Là où il y a du male gaze, il doit aussi y avoir – c'est d'autant plus inévitable qu'on est dans une oeuvre relevant en dernier ressort de la tradition gothique – du gaslighting, autrement dit des moments où l'héroïne, faisant pour une fois part de ses préoccupations à des personnages masculins, s'entend répondre hypocritement “Vous voyez, Lise, je vous prends très au sérieux” (page 94) ou, pire, “Es-tu bien certaine d'avoir vécu cela ?” (page 141, soit une page exactement avant que le personnage en question révèle son vrai visage).
Le système sexiste ainsi mis à nu dans La Montagne hantée ressemble bien sûr fortement à un système fasciste, que ce soit par cette obligation au silence ou par cette surveillance perpétuelle par une entité masculine invisible (on retrouve ce concept d'envahissement de l'espace intime par un espace extérieur, que Charlotte Beradt a perçu dans les rêves faits sous le troisième Reich ; notez au passage que "Le Mur des ombres" utilisait déjà me semble-t-il cette référence).
Cette consubstantialité entre prédation et fascisme, là encore hérité de Suspiria (voir une fois de plus l'analyse de Linda Schulte-Sasse), est rendu évidente par la compromission (à la Heidegger) de Maier avec le régime nazi, et le rêve que ce détail biographique inspire à Lise (page 88, le nombre préféré des néo-nazis, ça ne s'invente pas) :
“Je fonçais de toute mes forces quand je tombais sur une impasse. Un barrage constitué d'uniformes noirs, aux insignes nazis. Les hommes, tous coiffés d'un képi à tête de mort, se moquèrent de moi et me repoussèrent. Je ne pouvais pas aller plus loin. Je devais faire face au monstre du dédale. Le minotaure se tenait déjà en face de moi, à quelques centimètres, les muscles saillants, la respiration animale.”
Tout autant que le motif du labyrinthe (et du minotaure présent en son centre), Pascal Malosse retrouve ainsi ce fantastique concentrationnaire qui était le sien dans Le Bagne de feu, "Le Mur des ombres" ou La Nuit dans leurs yeux – comprenez un fantastique qui s'inspire des heures les plus sombres de notre Histoire pour mieux aborder la thématique du mal, et nous parler, au bout du compte, de notre triste présent (où la montée du fascisme s'accompagne d'une montée du virilisme).
En relisant le Suspiria d'Argento d'une façon ouvertement féministe (au moyen d'un croisement, que je n'ai pas beaucoup développé pour ne pas vous gâcher votre plaisir de lecture, avec L'Emprise de Furie, un film cher au coeur de Thomas Day, dont le recueil Women in Chains a d'ailleurs une certaine parenté avec La Montagne hantée), Pascal Malosse prouve aussi que le giallo est loin d'avoir dit son dernier mot – peut-être parce que son mot d'ordre, “persévérer dans un univers pervers” (dixit Bengt Wallman), est plus que jamais d'actualité.
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