vendredi 19 juin 2026

Série B comme Bergson

Spectregraph de James Tynion IV & Christian Ward


A première vue, Spectregraph, un peu comme le Rose / House d'Arkady Martine, n'est qu'une énième actualisation du vieux thème de la maison hantée (ici en vente après la mort de son propriétaire), avec pour générer un peu de suspense une astuce scénaristique digne d'un film de série B (Gromovar ne me contredirait pas) :

“– Je l'ai laissé à la maison. Dans sa chaise haute à la cuisine.

Non.

Je ne sais pas quoi faire.

Faut que tu rentres.

Si je veux garder ce boulot, je ne peux pas rentrer. Si on ne vend pas cette baraque... En fait, je crois que toute notre année en dépend.


Rien qu'à voir la couleur rouge danger des cheveux de sa cliente, Vesper (notez au passage que James Tynion IV adore cet archétype de la rouquine caractérielle, qui se retrouve aussi dans w0rltr33 et dans le deuxième arc de Something is Killing the Children), nous devinons très vite que Janie ne sera pas rentrée chez elle aussi vite qu'elle le souhaite – mais le souhaite-t-elle vraiment ? ou bien la maison hantée, suivant une loi typique du récit fantastique d'après Joël Malrieu, ne fait-elle au fond qu'accomplir un désir inavoué ?

J'aurais préféré qu'elle prenne Greggy.


Toutefois, avant que le récit n'embraye sur la visite de Janie et Vesper (en 2024), que Christian Ward met en scène avec des couleurs (délibérément) poussées jusqu'à l'irréalisme (outre le rouge des cheveux, voyez le vert de l'herbe), il y avait un prélude, certes classique, mais faisant visuellement référence, exactement comme The Nice House on the Lake (et la suite de Spectregraph), à la ligne trouble de Francis Bacon – un peintre désireux “de parvenir à saisir ce qui ne cesse de se transformer” (page 119 de ses Entretiens avec Michel Archimbaud).


Or ce thème de la capture (parfaite ?) du mouvement est précisément au coeur du scénario, Spectregraph se présentant quasiment d'entrée comme une variation – voire, nous le verrons, comme un commentaire critique aux accents bergsoniens – sur L'Invention de Morel d'Adolfo Bioy Casares (comme l'a remarqué avant moi Maxime Le Dain, le traducteur attitré de James Tynion IV, ici remplacé ceci dit par Laurent Queyssi) :

Mais cette maison... c'est comme... un appareil photo gigantesque. Et il prend des empreintes des êtres vivants, qu'il intègre aux murs... à la structure du bâtiment.


La première différence d'avec le texte canonique d'Adolfo Bioy Casares gît précisément dans le fait que nous savons tout de suite – ou presque – à quoi nous en tenir, là où L'Invention de Morel se présentait d'abord, suivant les mots de Jorge Luis Borges, comme “une Odyssée du prodiges” ; le novum désigné par le titre (Borges dit “le postulat fantastique, mais qui n'est pas surnaturel” et parle “d'imagination raisonnée”, Versins ou Costes & Altairac auraient dit “la conjoncture rationnelle”) n'arrivait que plus tard dans le récit, où il était vécu comme une révélation.


De ce fait (et c'est là que réside la deuxième différence), le parcours du narrateur-naufragé sur l'île de Morel (avec, oui, une référence implicite à Wells, influence majeure d'Adolfo Bioy Casares) était au fond similaire à celui du prisonnier dans la caverne de Platon, des ombres vers les Idées qui les produisent, de l'illusion vers la vérité.


En revanche, vu le choix final fait par le naufragé d'Adolfo Bioy Casares (analogue à la décision prise par Vesper au début du comics), les images produites par la machine de Morel n'étaient pas totalement discréditées comme chez Platon – le narrateur rêvait même d'une machine plus perfectionnée, précisément celle que James Tynion IV met en scène dans Spectregraph.


Au bout du compte, chez Adolfo Bioy Casares, les “fantômes artificiels” fonctionnaient plutôt comme une métaphore de la vie en société (d'autant que le naufragé était précisément un solitaire, dont les images venaient combler un désir de compagnie) ; chez James Tynion IV, en revanche, ils vont symboliser tout autre chose – la clé est à mon sens ce flash-back de 2023 où Janie, face à un mur de photos, enregistre sur son smartphone un vocal (qu'elle n'enverra pas) pour son ex :

C'est bidon. Ce n'est qu'une habitude. Ces messages, je veux dire. J'ai une petite machine qui prend des bouts de moi et enregistre d'autres versions de moi-même... et je les réécoute ensuite, pour tenter de saisir qui j'étais à cet instant et de redevenir cette personne.. mais ça n'a rien de réel. Ce n'est qu'un écho. Une copie de quelqu'un qui a cessé d'exister dès qu'elle a exprimé ce qu'elle ressentait. Et je vais devenir quelqu'un d'autre, parce que c'est comme ça, la vie. On change sans cesse, on intègre de nouvelles expériences, et on est toujours un peu pareil, mais pas exactement la même.


Dans cette scène cruciale, où la caractérisation initiale de Janie comme “mère célibataire” prend enfin tout son sens par-delà le côté série B du comics, les choix de découpage de Christian Ward – notamment le recours fréquent aux gaufriers – prennent également tout leur sens, les cases symbolisant – et parfois reproduisant – ces photos que Janie décroche une à une du mur, manière tacite d'accepter le changement inhérent à la vraie vie.


C'est ici qu'on peut convoquer Henri Bergson : dans son Essai sur les données immédiates de la conscience, socle de toute sa philosophie suivant Jeanne Hersch, il décrit l'introspection (chère aux réseaux sociaux et plus généralement à ce que Foucault nomme la "société avouante" dans La Volonté de savoir) comme une projection, sur un plan mental où il va être ordonné dans un faux temps, du moi véritable vivant dans la durée pure, la seule temporalité où la liberté existe.


Si parfaites soient-elles, les copies de soi conservées dans un smartphone, un Spectregraph ou tout autre support de stockage faisant rêver les transhumanistes sont fatalement figées, déterminées, incapables de vivre cette expérience de changement perpétuel qui est le fondement de l'être – il leur manque, dirait Donald Davidson, la chaîne causale qui a mené leur original de sa naissance à l'instant présent.


Dit autrement, le Spectregraph de James Tynion IV est l'incarnation parfaite de cette Société du spectacle que dénonçait Guy Debord dans la lignée des réflexions faites par Günther Anders dans L'Obsolescence de l'homme : l'actualisation numérique de la caverne de Platon, quoi – et non, ce n'est sans doute pas un hasard si Matrix est cité dans le comics.


Est-ce que je surinterprète en voyant, dans ce Spectregraph de série B, une aussi efficace machine philosophique ? Sans doute, mais il me semble difficile de nier que James Tynion IV – avec l'aide de Christian Ward – espérait aussi toucher des maniaques de l'analyse tels que moi...






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