Crevard [baise-sollers] de Thierry Théolier
Si André Breton (ce “mec qui joue le caporal en chef d'un mouvement prônant la folie et qui vire Artaud”, page 74) avait connu Crevard, le premier ouvrage de Thierry Théolier (lu grâce à la générosité de Mathias Richard & Nikola Akiléus), nul doute qu'il l'aurait incorporé à son Anthologie de l'humour noir, aux côtés d'Arthur Cravan (influence revendiquée pages 76 ou 92) et de toutes celles et ceux qui démontent les rouages des milieux culturels.
Dans les champs littéraires ou artistiques, tels qu'analysés par Pierre Bourdieu ou, dans sa lignée, par Gisèle Sapiro, l'enjeu de la lutte entre dominants (l'overgound pour Thierry Théolier, qui réserve le terme mainstream pour les oeuvres “Grand Public”, voir page 172) et dominés (l'underground) tourne autour de la possession d'un capital symbolique (et non monétaire), qu'on pourrait résumer par le seul mot de “prestige” (littéraire ou artistique), acquis auprès de ses pairs.
Or si, suivant la remarque célèbre de Guy Debord (évidemment mentionné plusieurs fois dans Crevard, pages 37, 76, 107, 120, 144 ou 153), le capital financier est parvenu à un tel degré d'accumulation qu'il en devient image (créant ainsi la fameuse société du spectacle), c'est tout aussi vrai (mais moins remarqué) pour le capital symbolique, qui à son stade ultime se change en hype – “une exagération publicitaire plaquée sur un produit en général culturel” (page 143).
Parce qu'elle doit bien se manifester d'une façon ou d'une autre dans l'univers concret, la hype s'incarne en soirées (hyper)branchées organisées autour d'un produit culturel récent – et c'est là, pour Thierry Théolier, qu'elle est vulnérable, d'où Crevard, à la foi compte rendu et théorisation d'une pratique de “piratage mondain” (pages 160 ou 163), comprenez d'infiltration et de sape desdites soirées mondaines par une “grande communauté de pique-assiettes” (page 143), non sans épisodes mouvementés (page 89) :
“A la porte du Palais_du_Fake, le molosse me menace d'un coup2boule en me disant que lui, il a choisi la thune. Fin du pestacle. J'pue encore des couilles.”
Au-delà des bons mots et des anecdotes (souvent réjouissantes même quand on ignore, comme moi, le capital symbolique censé être véhiculé par tel ou tel “sucker” de la hype, mettons Frédéric Beigbeder), cette réappropriation d'un espace culturel privatif par “un véritable perdant économique et symbolique” (page 146) parvient à poser la seule question qui compte vraiment : et l'art (au sens large, incluant la littérature), dans tout ça ? N'est-il pas le grand perdant de ces luttes de notoriété ? Pire (page 60) :
“'L'art comme alibi'. Et si c'était vrai ? Si l'art n'avait été que ça : un alibi pour être hype ? – carcan de l'âme, miroir de l'anti-idéologie, outil du pouvoir, mystique du superflu, principe de tous les fétichismes et tous les formalismes ? S'il n'était rien d'autre qu'une machine à VENDRE qui n'a cessé de servir la religion de la hype ?”
Le formalisme, comprenez l'usage de formes empruntées à d'autres, mais vidées de tout ce qui leur donnait un sens personnel, donc utilisées pour le seul plaisir de la référence, sans revêtir de nécessité profonde autre que celle de s'exhiber comme artiste, telle est précisément la cible de Thierry Théolier, par exemple quand il rend compte d'un film ultra-référencé de Mathew Barney (page 58, ça pourrait presque décrire certains Tarantino, soit dit en passant) :
“Cette débauche visuelle fashion pubeuse post-MTV et ce refus de narration n'est-il pas en somme l'aveu d'une complète aberration sémiologique qui n'injecte à l'oeil qu'une indigeste bande-annonce vouée – encore une fois – à une fin purement mercantile ? Vendre le décor et les accessoires du spectacle mortuaire d'une société gavée de signes sans foi ni loi sinon celle de la Marchandise, n'est-ce pas la cristallisation objectale de son propre anéantissement ? Passe-moi la vaseline chérie.”
A l'inverse de cette démarche artistique qui débouche sur du rien tout en prétendant avoir essayé quelque chose, Thierry Théolier revendique au contraire ne ne produire “RIEN” (page 121) sur ses blogs ; mais c'est paradoxalement ainsi, en procédant, suivant l'analyse de Chloé Delaume citée page 66, à “des expérimentations et sur la question de l'agencement et sur la langue elle-même”, parfois en démarquant ses illustres prédécesseurs (Manset page 32, Ferré page 78, Céline page 78, Pascal pages 82-83, Baudelaire page 107) qu'il en est arrivé à ce Crevard si personnel.
Le livre date de 2005, et il est indiscutablement marqué par cet espoir qu'avait alors certain.e.s internautes cultivé.e.s (dont Delaume et Théolier donc) de voir la forme-blog déboucher sur quelque chose de neuf, et peut-être même d'induire dans le champ culturel un nouveau partage du sensible (suivant l'expression de Jacques Rancière) – c'est très clair page 127 :
“Les low-médias comme les weblogs, les forums et les mailin' lists ont été les premiers anticorps à la pop attitude, soit une contre-culture virale qui compose le subground boosté de kitsch, de trash, de porno, de casse (franc-parler, cynisme et ressentiment d'une injustice globale vis-à-vis de la 'notoriété' et de la réussite dans un mauvais hypershow ou dans une 'société qui perd' / il n'y a qu'à voir le succès du feedback médiatique du forum social...). Peut-être alors dans 20 ans, on ne dira plus ce que pense une 'personnalité' mais ce que dégage la tendance de telle ou telle plateforme communautaire médiatique, d'où évidemment se dégagent des têtes2réseau...”
Plus de 20 ans après, on est frappé de voir à quel point cette dernière phrase est devenu réalité, la hype ayant enrôlé dans son armée les influenceurs et influenceuses des réseaux sociaux ; mais on est tout aussi frappé de voir à quel point, contrairement à ce que laissait sous-entendre la première phrase, ce mouvement s'est fait au détriment des blogs, devenus des espaces confidentiels, quoique encore prisés par certains éditeurs (la preuve) – Thierry Théolier prend d'ailleurs acte lui-même de cette “disgrâce” dans cet entretien.
Il n'empêche, et c'est peut-être là l'aspect le plus frappant du livre, les pages de Crevard distillent un parfum certain de liberté, tant dans le fond que dans la forme, les aphorismes de blog finissant par incarner le programme même de Thierry Théolier (page 39) :
“J'imagine les écrivains de best-Sollers écrire (ces esclaves à peau d'ébène d'eux-mêmes) et les artistes médiatiques vivre dans le flux câblé. 'Abolition du travail aliéné', je répète : 'Abolition de l'écriture aliénée'.”
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