jeudi 30 juillet 2026

Ilotisme

Crépuscules de Georges Eekhoud


Le lecteur ou la lectrice peut à bon droit se sentir perdu.e face à l'ampleur et la diversité d'une anthologie comme Crépuscules (recueil lu en service de presse) : par quel bout aborder cette somme, la préface, un des trois ensembles de nouvelles, les trois portraits ? et où gît l'unité d'une oeuvre qui recourt autant au fantastique qu'au réalisme paroxystique, sans parler de la science-fiction (d'où du reste sa présence chez Costes & Altairac) ?


C'est ici me semble-t-il que le rôle d'un blogueur analytique tel que moi prend tout son sens, en fournissant tout autant des clés de lecture que des conseils pratico-pratiques pour optimiser celle-ci...


Première remarque importante : si vous détestez qu'on vous déflore l'intrigue d'un texte avant de l'avoir lu (ce n'est pas mon cas, mais je conçois que vous soyez de l'avis contraire), évitez de lire la préface d'Eric Lysoe avant les nouvelles – elle en résume un certain nombre.


Au passage, si vous lisez tout de même cette préface (avant ou après les nouvelles), sachez que, si elle comporte des remarques intéressantes (j'en exploiterai d'ailleurs une ici), elle contient aussi à mon sens une approximation de taille : Lysoe situe correctement Georges Eekhoud dans cette mouvance d'avant-guerre qui estompait la différence entre poésie et roman, mais sur la foi de la célèbre enquête de Jules Huret, il l'attribue (par chauvinisme ?) aux seuls Belges, alors que les travaux d'Emilie Yaouanq nous apprennent qu'elle était partagée par tous les conteurs symbolistes français (Jean Lorrain, Henri de Régnier, Marcel Schwob, entre autres).


Deuxième remarque : si vous aimez avoir un aperçu de la vie d'un auteur avant de découvrir ses textes, il vaut mieux commencer votre lecture par les trois portraits (le plus intéressant étant celui de Sander Pierron, qui fut le compagnon d'Eekhoud, parce qu'il souligne que son oeuvre ne se réduit pas à de la littérature de terroir) et surtout par les “Proses du pays natal”, ensemble de textes autobiographiques, dont le plus remarquable est “Tante Marie” (autrice d'un poème annonçant Le Condamné à mort de Jean Genet, soit dit en passant), mais le plus instructif, peut-être, “Memorandum” (page 341) :

Jouissons du présent, trompons l'implacable nostalgie par ce passager retour au pays. Demain, affolé de grand air et d'horizons infinis, je m'aheurtera comme un fauve aux murs de ma prison. Si j'avais attenté le plus grand de tous les crimes, la société ne pourrait me punir plus sévèrement que de la façon dont elle me traite : en ne m'accordant que du pain là où j'en perds le goût. Avec mes angles, mes passions frustes et farouches, me voyez-vous dressé à l'école de la dissimulation ? Plongeons, courbettes, salamalecs, jolis coeurs, sourires au benjoin, coups d'épingle, parfums français, cité de Lilliput où tout est motif à blague et à amusettes ! Pouah !


Plus qu'entre ville et campagne, ce passage souligne me semble-t-il l'opposition entre civilisation hypocrite et “sauvagerie” honnête qui sous-tend l'oeuvre d'Eekhoud (comme du reste celle de Mérimée, ce n'est pas un hasard si l'épigraphe d'“Appol et Broussard”, une histoire de mauvais garçons, est emprunté à La Guzla).


Pour le montrer (ça sera ma troisième et dernière remarque, la plus longue), je vais tenter de décrire le moule narratif d'une bonne partie des nouvelles d'Eekhoud (9 des 13 “Proses du clair-obscur”, 1 des 5 “Proses du pénitencier”, 1 des 5 “Proses du pays natal”), en partant d'une remarque de Lysoe, qui souligne sans s'y attarder la prégnance du “triangle amoureux” chez Eekhoud (page 17 de sa “Préface”, notez au passage qu'en y ajoutant un goût certain pour le réalisme paroxystique cela rapproche l'auteur du Pétrus Borel de Champavert, et plus généralement de la littérature frénétique).


De fait, beaucoup de nouvelles d'Eekhoud (11 donc) commencent par établir le grand côté d'un futur triangle amoureux, la plupart du temps un couple légitime en instance de formation ; mais il peut être déjà formé (Gaspard et Elisabeth dans “Les Sorciers de Borght”, une des “Proses du pays natal”; Fina et Kors dans “Les Clous de malédiction” ; les deux amoureux du “Stryge”) ou être illégitime, car homosexuel (“Appol et Broussard” dans une des “Proses du pénitencier”) – voici à titre d'exemple de cette situation initiale un extrait de “La Jambette de Kors Davie” (page 80) :

Comme il évoquait l'image radieuse et saine de la fraîche promise, voilà que le souvenir du mauvais rêve de la nuit lui revint, et aussi celui de la perte du canif. Damné canif ! Kors ne peut séparer l'idée de Begga de celle du cadeau égaré, et par une inscrutable contradiction de la nature humaine, il en veut presque à la charmante fille de lui avoir acheté cette jambette, devenue fatalement un objet d'achoppement pour leur amour.


Entre les deux pôles de ce couple “instable” va s'immiscer au moins un tiers envieux (qui dans deux cas, “L'Aventure d'un buveur de bière dont les chopes ne moussaient plus” et “Les quatre Métiers de Stann Molder”, peut être tout simplement la boisson, avec un traitement à la Hoffmann dans un cas et à la Dickens dans l'autre ; notez aussi que dans “Marcus Tybout” le tiers est le personnage éponyme, mais que son rival auprès de Véva est une version idéalisée de lui-même, une lecture certes hardie mais parfaitement cohérente avec la succession de triangles amoureux dans le texte).


Pour briser l'ordre social symbolisé par le grand côté du triangle, ce tiers va devoir très souvent recourir à un allié fantastique (quitte à se voir opposer un ennemi fantastique cherchant au contraire à tout remettre en ordre, tel que l'archange dans “L'Aventure d'un buveur de bière...”, le fleuve dans “La Fin de Bats”, l'Esprit de Noël dans “Les Quatre métiers de Stann Molderé”, voire le monstre jaune dans “La Dernière lettre du matelot”) : le spectre de “La Danse macabre du Pont de Lucerne”, la sorcière (et le rêve) de “La Jambette de Kors Davie”, le kobold (imaginaire) des “Clous de malédiction”, le rêve de “La Dernière lettre du matelot”, le dieu de la bière dans “L'Aventure d'un buveur de bière...”, le choeur céleste du “Stryge”, la vampire (plus symbolique que réelle) d' “Appol et Broussard”.


Au passage, vous aurez remarqué qu'à part dans “La Dernière lettre du matelot” (probablement le chef d'oeuvre d'Eekhoud) et, en partie, dans “La Jambette de Kors Davie” (autre excellente nouvelle), mais aussi dans “Le Suicide par amour” (idem), le fantastique d'Eekhoud est des plus classiques ; il ne cherche pas à moderniser le genre en l'intériorisant (comme le tentaient un Maupassant ou un Grabinski à peu près au même moment, voir ma chronique de La Maîtresse de Szamota).


L'important pour Ekkhoud n'est pas en effet le moyen (ou plutôt il ne cherche pas à l'accorder au personnage qui l'emploie) ; ce qui compte, c'est le but poursuivi, à savoir briser, toujours par des paroles, ou plutôt des incantations, un ordre social qui ne tient, lui aussi, que par des paroles, des conventions (même quand la nouvelle ne comprend aucun triangle amoureux, on retrouve cette importance de la parole pour déclencher le fantastique, voir par exemple “Tyl Kartouss”, mais aussi “Les Terrassiers du diable”) – voyez “La Dernière lettre du matelot” à titre d'exemple (page 108) :

L'obsession s'exaspéra, plus immatérielle que jamais. Je répétais, en les scandant, les phrases fatidiques ; je me surpris même à les prononcer tout haut, comme des incantations.

A quel miracle tendait cette thaumaturgie inconsciente et passive ? Combien de fois répétais-je ces conjurations, oh ! d'une voix de plus en plus pressante, d'une voix donnant, comme la tierce, la note harmonique de notes bien lointaines et si passionnées, malgré les grands vides des espaces et les atlantiques désespérants ! On aurait dit que je me chantais un duo à moi-même.


Fort bien, me direz-vous, mais l'ordre social n'est-il pas restauré dans toutes ces nouvelles ? Pas tant que ça, à y regarder de plus près, puisque souvent le couple envisagé initialement se défait, même une fois le tiers écarté (c'est le cas dans “La Danse macabre du Pont de Lucerne”, “La Jambette de Kors Davie”, “Les Clous de malédiction”, “La Dernière lettre du matelot”, “Marcus Tybout”, “Appol et Broussard”, figurant tous parmi les meilleurs textes du recueil).


Par ailleurs, la tentative de restauration de l'ordre social peut en venir à exhiber des outrances pires que celles du tiers perturbateur, Eekhoud se retrouvant alors à annoncer des slashers comme La Dernière maison sur la gauche de Wes Craven avec son “Marcus Tybout” (qui a pu inspirer “Ces gens-là” à Brel, soit dit en passant), voire avec “Tyl Kartous” (qui décrit les dérives de la lutte, a priori juste, pour l'indépendance).


Un reportage à la Marcel Schwob (quoique le style soit fort différent) tel que “Le Moulin-horloge” montre semblablement quelle violence dissimule la société (et c'est d'autant plus glaçant qu'une note nous signale, page 270, que la colonie pénitentiaire à la Kafka ou à la Dante décrite par Eekhoud est aujourd'hui un centre de rétention) – je cite les pages 265-266 :

Depuis ma naissance, j'appréciai bien des appareils, découvris nombre d'engins funèbres, d'ustensiles et d'outils plus condamnables et plus meurtriers que des des armes avérées, souvent je parcourus des ateliers ressemblant à des arsenaux ou à des champs de torture, mais nulle part rien ne me troubla comme ce moulin-horloge, dont la grouillante épure me délabre...

Mon guide préjugeait-il mon impression ? Il usa de précautions oratoires, recourut à d'extrêmes ménagements avant de me conduire devant cette suprême scène d'ilotisme. Le digne homme m'y prépara, comme à la nouvelle d'une catastrophe. Il paraît que tous ceux qui affrontèrent la même géhenne en sortirent blêmes et défaits. Dans ces conditions qu'adviendrait-il de moi ?


L'humour étant la politesse du désespoir, on ne s'étonnera pas que, dans la seule nouvelle ouvertement science-fictive – et satirique – du recueil, “Le Coeur de Tony Wandel”, Eekhoud utilise un novum (la transplantation cardiaque) pour nous faire parcourir, à la mode picaresque, toutes les strates de la société, et les trouver pareillement corrompues – un bon exemple de cette ironie amère figure page 179 :

Le coeur représentait l'article de luxe par excellence, le monopole de Crésus. Les prix montaient en raison de la jeunesse et de la vigueur du sujet. La spéculation s'en mêla ; le coeur humain fut coté à la Bourse comme toutes les autres valeurs. Malgré les sommes inouïes auxquelles revenait cet engin, l'offre restait invariablement au-dessous de la demande.

La guerre seule provoquait une baisse.


J'ai parlé de désespoir, mais une nouvelle comme “Le Tribunal au chauffoir” (dédiée à Oscar Wilde) montre qu'en marge de la société peut parfois se constituer une manière de contre-société (dans un lieu autre, Foucault dirait une hétérotopie), dans laquelle on honnirait non l'homosexuel, mais l'usurier pédophile – je cite la page 290 :

Le bourgeois pétri de préjugés et de scrupules eût même été déconcerté, sinon converti, par la solidarité régnant dans ce camp retranché des irréductibles réfractaires. Il eût vibré malgré lui à cette cruelle harmonie assortissant toutes ces disparates de la vie codifiée, une harmonie corrosive, chromatique à outrance, autrement émouvante que les orthodoxes unissons psalmodiés par la société, où tous les éléments du choeur soutiennent la même note d'ordre, quoique dans les différents registres, d'octave à octave, ou grêle ou austère, ronflante et prud'hommesque chez le richard, bonasse et pleurnicheuse chez le débonnaire ilote. En ce lazaret des démonteurs de la patraque sociale, cette pactisation des plaies eût troublé le plus égoïste partisan du règne des repus, et peut-être eût-il perçu quelque présage de l'amour suprême, en voyant toutes ces blessures se baiser mutuellement comme des lèvres !


Vous aurez remarqué, d'une citation à une autre, la récurrence “ilotisme” / “ilote”, sans doute un concept-clé de l'oeuvre d”Eekhoud, et une des explications (outre l'homoérotisme) de son attrait pour les mauvais garçons (qui culmina dans un recueil, Le Cycle patibulaire, dont cette anthologie nous offre 4 nouvelles, toutes passionnantes) ; comme on l'a vu dans la toute-première citation de cette chronique, le nouvelliste se sentait (et ce n'était pas une posture) tout aussi asservi et prisonnier que certains de ses personnages – ce qu'il disait aussi dans “Chez les las-d'aller”.


Vous aurez surtout compris pourquoi Sander Pierron discernait (pages 372-373), sous “la couleur locale et l'accent du terroir” des textes d'Eekhoud (un aspect pouvant rappeler Maupassant ou Mérimée), un esprit profondément “révolté” et “anarchiste”, et en faisait “le barde de tous les souffrants” (comme Schwob ou Richepin) – soit ce type d'auteur qu'il est dommage de voir négligé par les manuels d'histoire littéraire.






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