L'Arche de la rédemption d'Alastair Reynolds
Dans le cadre du défi de lecture Summer Star Wars 2026 (baptisé Grogu), j'ai l'honneur de vous présenter, après un classique comme D'or et de fer, un space opera emblématique à mon sens de l'inflexion contemporaine prise par le genre, j'ai nommé L'Arche de la rédemption d'Alastair Reynolds (ouvrage lu en service de presse, dans la traduction de Dominique Haas révisée par Laetitia Rondeau).
Ce roman (idéal pour vous occuper sur une plage, soit dit en passant) fait partie du cycle des Inhibiteurs, mais il forme une histoire cohérente du début à la fin ; étant donné que les événements antérieurs (contés dans la nouvelle “La Grande Muraille de Mars” et dans le roman ouvrant le cycle, L'Espace de la Révélation) sont rappelés au cours du récit (notamment pour instruire le personnage de Thorn des enjeux), vous pouvez parfaitement commencer votre lecture par ce tome, notamment si vous avez un intérêt marqué pour une forme telle que la fiction-panier ou un thème tel que l'esprit de ruche.
Ceci dit, il est un peu dommage de passer à côté des premières apparitions des personnages de Nevil Clavain, Felka et Galiana (“La Grande Muraille de Mars”) ou d'Ana Khouri et d'Ilya Volyova (L'Espace de la Révélation) ; à vous donc de vous décider suivant vos préférences (notez aussi que le Bélial' a fait le choix, fort judicieux à mon sens, de réserver la préquelle La Cité du gouffre, qu'Alastair Reynolds a écrit en deuxième, pour une réédition ultérieure, se concentrant pour commencer sur le “triptyque “lâche”” qui forme le coeur du cycle, voir page 13).
Je l'expliquais déjà en chroniquant L'Espace de la révélation, les Inhibiteurs au coeur du cycle (également ici appelés les Loups) sont basiquement une réponse au “paradoxe” de Fermi (page 695), tout autant qu'un avatar du trope SF de la grande menace contre laquelle les humains divisés devraient s'unir – mais tout n'est pas aussi simple dans le monde non manichéen d'Alastair Reynolds (page 696) :
“La vie intelligente n'était donc pas rare, et elle avait une fâcheuse tendance à disparaître. Comme si quelque chose la détruisait délibérément.
Les Loups étaient la pièce manquante du puzzle, le facteur responsable de ces extinctions. Des machines implacables, d'une puissance infinie, qui étaient attirées par les signes d'intelligence et leur appliquaient un châtiment terrible et dévastateur. D'où une galaxie silencieuse et isolée où patrouillaient uniquement des sentinelles mécaniques aux aguets.
Leur présence apportait une réponse à ce grand mystère. Mais n'expliquait pas pourquoi ils agissaient ainsi.”
Cette volonté de mettre à plat les raisons de tout le monde (significativement portée par le personnage neuro-divergent de l'histoire, Felka) se traduit sur le plan formel par un recours massif à la polyphonie, bien plus que dans L'Espace de la Révélation : Alastair Reynolds épouse (à la troisième personne) les points de vue de 16 personnages aux intérêts divergents, incluant les Inhibiteurs eux mêmes (dans au moins 6 passages sur 120, soit 5% du roman) – une forme de relativisme caractéristique, selon Lucie Amir, du polar contemporain.
Puisque je parle de polar, un genre qui imprègne fortement la SF d'Alastair Reynolds (voir La Millième nuit et La Maison des Soleils), remarquez aussi qu'en s'interrompant au milieu d'une scène au développement potentiellement inquiétant, le passage d'un point de vue à un autre génère du suspense ; mieux encore, il sert à éviter des passages attendus (par exemple le discours de Thorn, à l'évidence l'apex de sa vie), nous obligeant à les imaginer (un peu comme le faisait Philippe Ebly, pour rester dans la SF), et surtout nous signalant que l'essentiel n'est pas dans ces moments de bravoure déjà vus des millions de fois – voir cette manière de déclaration d'intention page 456 :
“Clavain avait l'impression que Zebra et Manoukhian considéraient un conflit comme un événement à éviter par sens du decorum, parce que ça leur paraissait inélégant, plutôt que pour répondre à des impératifs de survie. Quoi qu'ils puissent être par ailleurs, ils étaient avant tout des professionnels.”
De fait, face à la menace que les Inhibiteurs font peser sur l'espèce humaine, deux types de solutions (résumés dans le titre de ma chronique) vont être envisagées dans L'Arche de la rédemption, l'une relevant de la fiction-panier chère à Ursula K. Le Guin, et l'autre de cette fiction-flèche qu'elle abhorrait (ce type de récit où tous les problèmes se résolvent en tapant sur des crânes avec des cailloux, mais que faire quand les crânes ne sont pas organiques ?)
Comme dans Les Dieux lents de Claire North (un roman qui se souvient donc certainement de L'Arche de la rédemption, comme quoi la ligne éditoriale du Bélial' brille par sa cohérence), la première solution, celle qui donne au roman une partie de son titre (je reviendrai plus loin sur la rédemption), c'est l'évacuation (la fuite si vous préférez) au moyen d'un vaisseau spatial, celui qu'Ilya Volyova a laissé en orbite autour de la planète Resurgam dans L'Espace de la révélation (page 282, dialogue entre Ana Khouri et Thorn) :
“Maintenant, ajouta-t-elle en se penchant en avant, réfléchissez au scénario suivant : un département secret, spécial, du gouvernement, détecte une menace globale, imminente pour Resurgam. Le même département, après beaucoup de travail, localise le vaisseau de Volyova. Une inspection du vaisseau établit qu'il est endommagé, mais peut encore voler. Plus important, il est équipé pour transporter des passagers. Assez de passagers pour évacuer toute la planète, en faisant quelque sacrifices.
– Une sorte d'arche ?
– Oui, répondit-elle, manifestement satisfaite de sa réponse. Exactement ça : une arche.”
Ledit vaisseau d'Ilya Volyova contient également des armes exceptionnelles, qui pourraient permettre de mettre en oeuvre la deuxième solution, affronter les Inhibiteurs, dans l'espoir de les retarder plus que de les vaincre (coquille amusante, elles sont baptisées “amies” page 804 par le traducteur) ; un des enjeux du roman est précisément que chaque force en présence chez les humains (il y en a au moins trois) estime que les armes lui reviennent de droit.
J'ai parlé d'enjeux, mais le véritable enjeu du roman, celui qui est manifesté par la deuxième partie de ce titre, c'est justement la bascule d'une logique militaire (les armes) dans une logique “civile” (l'arche), ce qui se traduit concrètement par un véritable changement de paradigme chez tous les personnages qui ont un passé trouble, militaire ou criminel – le premier à prononcer le mot de “rédemption” dans le roman, juste avant Ilya Volyova (page 809) ou Lyle Merrick (page 812), est d'ailleurs un criminel repenti, H (page 465).
Ce n'est certes pas un hasard si le personnage qui a le plus accès à la focalisation est Nevil Clavain, l'ex-Boucher de Tharsis (33 passages sur 120, soit tout de même près de 28% du roman), et il est en bonne compagnie, entre Ilya Volyova (11 passages) et H (1 passage), que j'ai déjà mentionnés, ou encore Ana Khouri (12 passages) et Scorpio (3 passages) : tous ces personnages au passé trouble qui en viennent à préférer l'arche aux armes représentent au final 60 passages sur 120, soit la moitié du roman (contrairement au personnage quasi-sociopathe de Skade, qui n'occupe que 11 passages, environ 9%).
Ce n'est pas non plus un hasard si le roman commence par un prologue qui voit revenir Galiana, la mère biologique de Felka et le symbole même de “l'amour” pour Nevil Clavain (voir page 780), en piteux état suite à une attaque des Loups / Inhibiteurs ; comme l'épilogue le montrera, il s'agit bel et bien pour les personnages de retrouver “son essence” (page 840) – incluant donc sa vision du monde.
Cette opposition entre arche et armes se traduit également me semble-t-il sur le plan esthétique, en mobilisant ces deux modalités du sense of wonder que sont, suivant Istvan Csicsery-Ronay, le sublime (l'effet de submersion produit par l'immensité du vide intersidéral ou par l'ingénierie qui parvient à le dompter) et le grotesque (l'effet de révulsion produit par des êtres vivants difformes ou des objets déformés).
L'oeuvre emblématique du sublime technologique est le 2001 de Kubrick (celui de Clarke est plus ambigu), qu'Alastair Reynolds démarquait déjà dans L'Espace de la Révélation ; ici, en accord avec l'analyse d'une Ursula K. Le Guin (qui avait bien perçu la technophilie de Kubrick), il va rejeter la géométrie parfaite (et impressionnante) du côté de la mort, d'abord en faisant des Inhibiteurs des cubes noirs (dès le Prologue), ensuite en soulignant toute la violence que peut cacher un spectacle pyrotechnique intersidéral (page 169, avec une illustration claire du sublime nucléaire ; notez que le thème de la beauté de la guerre reviendra pages 758-759) :
“De sa position, Clavain aurait pu aussi bien contempler un feu d'artifice dans le lointain. Depuis les couleurs d'Azincourt jusqu'aux armes relativistes lourdes qui mêlaient leurs éclairs distants au scintillement des étoiles sur le velours noir du ciel des premières années du du vingtième siècle, en passant par les flammes de Guernica et la lumière pure, éclatante, de Nagasaki, pareille à une épée de lumière purifiante réfléchissant la lumière du soleil, ou par les sanglants sillages gravés dans les nuées au-dessus du mont Tharsis – Clavain n'avait pas besoin qu'on lui rappelle que la guerre était une horreur, mais de loin elle pouvait aussi avoir une beauté crucifiante, terrible.”
A cette fascination mortifère pour “la conjonction lisse des choses artificielles” (page 543, où elle est incarnée par Skade, le personnage le plus extrémiste du roman) et pour la luminosité qu'elles dégagent, Alastair Reynolds oppose au contraire la prolifération, anarchique car vivante (ou quasi), de protubérances sur l'arche (le vaisseau d'Ilya Volyova) autant que dans la ville de l'homme épris de rédemption (la Chasm City de H) – la page 757 compare explicitement les deux (et les associe correctement à une même épidémie ; je rappelle aussi que le sens premier de “baroque” est “irrégulier”) :
“Clavain savait désormais que les excroissances baroques qu'il avait repérées auparavant et attribuées à des ajouts parasites effectués par le logiciel imageur étaient on ne peut plus réelles ; quelque chose d'étrange et de stupéfiant était arrivé au gobe-lumen de Volyova. Derrière cette architecture gothique foisonnante, on devinait ce à quoi il aurait dû ressembler. Clavain ne pouvait s'empêcher de penser que la Pourriture Fondante avait quelque chose à voir là-dedans. Il n'avait observé des transformations rappelant plus ou moins ce qu'il contemplait en ce moment précis qu'en un seul autre endroit : dans l'architecture biscornue, fantasmagorique, de Chasm City.”
Evidemment cette opposition n'est pas si tranchée que ça, Alastair Reynolds n'étant pas manichéen, comme je l'ai déjà dit (il y aura par exemple un peu de grotesque chez les Inhibiteurs, histoire de signaler précisément leur part de vie au-delà de la mort qu'ils apportent) ; il n'empêche qu'elle existe et vient renforcer l'alternative entre arche et armes au coeur du récit.
Comme L'Espace de la Révélation, L'Arche de la rédemption est emblématique de ce qu'on a pu appeler le New Space Opera (approfondissement des personnages, sérieux scientifique et influence du cyberpunk), mais il promet aussi au genre un destin de fiction-panier, qu'illustrera avec brio la Claire North des Dieux lents (je le redis) – un ouvrage important donc, que le Bélial' a bien raison de rééditer.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire