Malaise chez les plongeuses d'Infernus Iohannes [Antoine Volodine]
[Malaise chez les lectrices ? J'allais publier cette chronique quand j'ai découvert celle de Laird Fumble, qui signale un fait troublant : Antoine Volodine a accordé un entretien à un magazine très à droite, après il est vrai en avoir accordé un à un titre emblématique de la presse de gauche. "L'anarchisme de droite" à la Céline, une clé de lecture du post-exotisme ? Ne sachant quoi penser, j'ai laissé mon texte tel quel.]
Suivant John Allan Hobson, un rêve est le récit (la synthèse) que le cerveau endormi produit pour donner sens aux divers stimuli qui lui parviennent tout de même pendant le sommeil (il est la réponse à une activation) – c'est donc une tentative d'explication narrative d'un monde nocturne clos.
Si l'on adhère à cette théorie (beaucoup plus pertinente et plus fondée scientifiquement, soit dit en passant, que celle soutenue par un célèbre gourou viennois), on ne s'étonnera pas de l'intérêt qu'ont montré pour la logique onirique des écrivains préoccupés par le sens de l'existence, tels que Kafka, Beckett ou les divers hétéronymes d'Antoine Volodine, dont Infernus Iohannes (j'en parlais déjà en chroniquant Les Filles de Monroe ou Vivre dans le feu).
Même si d'autres volumes de Retour au goudron, l'hendécalogie qui conclut (en beauté) le post-exotisme, manifestent cette même tendance, au point que Laird Fumble a pu parler – judicieusement – d'oniro-punk à propos des Meilleurs d'entre nous, c'est peut-être dans Malaise chez les plongeuses (fix-up lu en service de presse) qu'elle est le plus évidente, en raison de son sujet même – la plongée dans le milam bardo tibétain.
Le monde ici décrit ressemble en effet à celui de La Jetée de Chris. Marker, en ce sens qu'une mystérieuse Organisation ayant survécu à la fin du monde envoie, à l'aide de “perfusions” (page 92), des “cobayes oniriques” (page 168) non dans le futur, mais dans les rêves des survivants, dans l'espoir – vain – d'enrayer la déliquescence finale (page 43, notez le clin d'oeil à Gérard Manset) :
“Une fois de plus, l'Organisation tentait d'intervenir dans les miettes d'humanité qui avaient subsisté, et une fois de plus, il s'agissait de mettre un coup d'arrêt à l'extinction de l'espèce. Comme celle-ci était dispersée et introuvable, la seule manière de l'atteindre était d'entrer dans le rêve d'un de ses représentants pris au hasard. Depuis toujours, Maâyana avait trouvé cela stupide. Une fois de plus, il s'agissait de changer le cours d'une gigantesque catastrophe en manipulant des leviers infimes.”
Avec un tel novum, rien de surprenant donc que Malaise chez les plongeuses présente les trois traits structurels que Jean Pierrot identifie comme caractéristiques du rêve : un scénario basé sur une succession lâche d'épisodes, des décors variés mais stylisés, une atmosphère empreinte d'intensité affective – le tout soutenu par une prose très concrète (page 79) :
“Sous leurs pieds et sous les jambes de Sawannah pétillaient des flammèches sans cesse en mouvement, sans cesse courant, se poursuivant, se tortillant, s'aplatissant, se rejoignant, se mélangeant, rouge brique, jaune d'or veiné de citron , jaune pâle veiné d'orange, parfois presque blanches. Dans les environs, le monde flambait, avec de puissants meuglements de feu, des gerbes d'étincelles, des écroulements de murs, des rétrécissements noirs de l'espace, ou bleu charbonneux, suivis d'épanchements vermeils, aveuglants, sifflant des notes continues, harmonieuses, mais à la limite de l'audible. Les couleurs changeaient sans cesse.”
En combinant le premier de ces traits structurels au deux suivants, vous obtenez la recette du fix-up suivant Infernus Iohannes, à savoir une série de (7) tableaux ayant chacun leur décor et leur unité émotionnelle propre, mais se fondant à merveille dans la tonalité d'ensemble, un peu comme les diapositives de Chris. Marker – soit une “suite d'instants prégnants” à la Lessing, pour reprendre la façon dont Barthes caractérisait le montage des attractions d'Eisenstein et le théâtre épique de Brecht (dont Volodine se réclame dans cet entretien).
Quoique l'élimination soit – théoriquement – la composante principale (pour Kuschko, Nashree ou Karadjian) ou secondaire (pour Maâyana ou Solongo) des 7 missions de nos plongeuses (dont deux sont des hommes), les 7 tableaux se centrent généralement – ou plutôt se décentrent – sur la rencontre, plus ou moins déstabilisante, avec une altérité, humaine (une nonne), animale (un ours, une scolopendre, une araignée) ou absolue – ces ténèbres où s'estompent nos catégories binaires (page 151) :
“Le troisième miroir. C'était une membrane à surface molle. De l'autre côté, je sentais qu'une vie s'agitait. C'est là que vous avez voulu m'envoyer, dans la vie au-delà du troisième miroir. C'était horrible. Je devinais cette vie. Je devinais du bout des doigts à quoi ressemblait cette vie. Une vie velue plus noire que les ténèbres. Je l'imaginais, je ne pouvais pas accepter que j'allais la rejoindre. Je n'en pouvais plus.”
Comme ce passage le montre également, Infernus Iohannes inverse – non sans ironie – la relation entre ici-bas et au-delà telle que pouvait la dépeindre un Lovecraft ; ici, ce ne sont pas les Grands Anciens qui tentent d'entrer dans le monde des humains, quitte à s'hybrider avec eux, ce sont les humains qui veulent, pour survivre, se rendre ailleurs et y pratiquer une hybridation salvatrice mais répugnante – du moins pour certaines plongeuses (page 190) :
“Je ne tiens pas à ce que tu hérites de nos connaissances. Je ne tiens pas à ce que les humains passent le relais à une espèce telle que la tienne.”
Cette impossibilité à appréhender ou à accepter l'altérité, c'est bien ce qui égare – parfois littéralement – nos 7 plongeuses, vivantes incarnations d'une humanité recroquevillée sur ses convictions toxiques comme une moule sur son rocher ; et les 7 quêtes initiatiques avortent toutes d'une façon ou d'une autre, malgré le respect des rites de purification requis ou le franchissement des seuils adéquats (ceux de la salle d'eau pour Kuschko ou de la salle de cinéma pour Maâyana, le feu pour Sawannah, le tunnel pour Nashree, le puits pour Karadjiann, les miroirs pour Djessica, la porte du dirigeable pour Solongo).
Au bout du compte, le malaise éponyme des plongeuses, ce sentiment de ne pas être vraiment à sa place dans leur monde, c'est peut-être tout simplement le mal-être qu'éprouve un personnage à s'exhiber une fois de plus devant un parterre de lectrices et de lecteurs – la mise en abyme me semble évidente dans ce passage, où nous occupons me semble-t-il la place de l'Organisation (pages 96-97) :
“Depuis plusieurs jours, alors qu'elle approchait de Buffalo IV, elle avait ressassé ce qu'elle allait dire et comment elle le dirait. Elle ferait froidement le point sur son voyage. On lui avait façonné l'esprit, durant les stages elle avait répété l'exercice des milliers de fois, elle savait composer une relation bien structurée et synthétique de n'importe quel événement, avec suffisamment de détails pertinents et d'image exploitables pour que sa hiérarchie puisse, à partir de là, construire une maquette en trois dimensions ou créer un petit film sur ce qui s'était passé.”
Ainsi conçu, le fix-up serait bel et bien “la plus belle célébration possible de la mélancolie en tant que moteur, et carburant, de l’écriture”, comme l'écrit joliment Diacritik ; c'est en tout cas une pierre indispensable à l'édifice post-exotique, de celles qui démontrent brillamment que “le goudron est une substance aveuglante” (pages 159 ou 163).
Dans Un rêve dans un rêve (autre roman-phare de cette rentrée littéraire), Ken Liu imaginait un monde futur où avait émergé un art nouveau, celui d'induire dans un groupe de gens un rêve collectif en manipulant leurs ondes mentales ; or en lisant Malaise chez les plongeuses d'Infernus Iohannes, une certitude émerge : l'art de tisser les rêves existe déjà, et Volodine est un de ses maîtres.
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