mardi 2 mars 2021

Plonger dans sa mémoire

Quitter les monts d'automne d'Emilie Querbalec


Intrigué par l'avalanche de critiques positives déclenchée par le deuxième roman d'Emilie Querbalec, j'ai fini par demander un service de presse papier à Albin Michel Imaginaire (le dernier restant, d'après Gilles Dumay, merci à lui de me l'avoir adressé), histoire de comparer mes impressions (favorables) avec celle de mes petits camarades.


Dans sa quasi-totalité (Anne-Laure, Apophis, Célindanaé, le Chiencritique, Feyd Rautha, Julien Amic, JP, Ombre Bones, Tachan), la blogosphère s'accorde sur deux points contradictoires selon moi :


– le style magistral de l'autrice ;


– la passivité de son personnage principal (seul Dionysos ose suggérer qu'Emilie Querbalec a peut-être voulu nous dépeindre une anti-héroïne).


"Où est la contradiction là-dedans ?" me demanderez-vous, surtout si vous faites partie de la quasi-totalité en question (ce qui est votre droit le plus strict, je ne suis pas un moine Talanké). Avec une mauvaise foi d'avocat, je vous répondrai en invoquant Antoine Albalat, pour qui "le fond et la forme ne font qu'un ; on ne peut pas plus les séparer que le muscle de la chair."


Dit autrement, cela signifie qu'un style abouti doit rendre crédible n'importe quel personnage, même trop "passif" pour notre sensibilité moderne d'hyperactifs ; un des deux points évoqués plus haut doit donc être inexact (spoiler : c'est le second !)


Abouti, le style d'Emilie Querbalec l'est incontestablement : excepté quelques scories sur les incises (comme "voulut-il me consoler" page 150), l'autrice évite habilement la plupart des clichés par lesquels les écrivains paresseux cherchent à faire littéraire (c'est sans doute ce que veut dire Apophis quand il évoque "une absence d'esbroufe dans le choix du vocabulaire exceptionnelle dans l'école française"). Dit autrement, cela signifie que le world-building virtuose vanté par JP est avant tout un word-building…


Observons en effet comment Emilie Querbalec nous introduit dans son univers japonisant : au lieu de multiplier les termes japonais, même ceux dont le lecteur français est pourtant familier, elle utilise, la plupart du temps, un équivalent français : "sol de paille tressée" (page 18) ou "natte de paille tressée" (page 31) au lieu de "tatami" (jamais employé), "surplis" (pages 14 et 18) au lieu de "kimono" (qui est utilisé pour la première fois page 42) ; "socques" (page 33) au lieu de "geta" (jamais employé) ; etc. 


De façon similaire, quand l'autrice use, faute de mieux, d'un terme japonais ("shôji" pages 18-19, 39-40, etc), la traduction française ("panneau") n'est généralement pas loin (pages 19 et 40), ou alors elle se déduit du contexte (le "risen" qui apparaît page 31 est forcément un instrument de musique).


Pour nous positionner dans le cadre de référence de Kaori (pour qui un "risen" n'a rien d'exotique), Emilie Querbalec use également, en sus de comparaisons convenues qui s'appliquent très bien au contexte médiéval ("nue comme un ver" page 17 ou "rouges comme des pommes" page 46), de comparaisons personnalisées, qui font référence à des objets familiers de son héroïne, mais qui ne le sont pas forcément pour nous : ce mécanisme langagier se poursuivra tout au long du roman, y compris quand Kaori aborde des lieux exotiques pour elle, qu'elle tente d'analyser en fonction de ses connaissances.


Prenons l'exemple de la papilulle, cet insecte imaginaire de type luciole dont Emile Querbalec explique l'usage page 19 ("une lanterne de verre dépoli contenant des papilulles luminescents", avec un travail sonore sur les consonnes bi-labiales, P, B, M, et les liquides, L). Dès la page 17, Kaori l'utilisait pour signifier son désarroi : "autant de questions qui se bousculaient sous mon crâne comme des papilulles dans une lanterne" (avec ce coup-ci plutôt un travail sur les vélaires, K, G, et les sifflantes, S, Z).


Sous une forme différente, le même insecte servira peu ou prou le même dessein page 241 : "chercher à comprendre le sens de tout cela revenait à vouloir éclairer un puits avec une seule et unique papilulle". Entre deux, il aura servi à Kaori de mètre-étalon pour décrire le fouillis du spatioport (page 209, avec toujours le même genre de travail sonore à dominante ici de liquides, L, de bi-labiales, P, B, M, et de labio-dentales, F, V) : "sous mes yeux se prélassaient des coques oblongues en forme de grain de riz, ou de frêles esquifs ornés de membranes translucides, repliés comme celle d'une papilulle au repos."


On le voit, ce travail sur les comparaisons est inséparable d'un travail sur les sonorités, qui soutient quasi-systématiquement la narration tout au long du roman : comme la lignée de conteurs dont elle est issue, ces artistes "qui ne racontent pas vraiment, mais déclament des suites de sons" (page 399), Kaori (et Emilie Querbalec derrière elle) parsème son texte de petits cailloux sonores censés en faciliter la profération... ou la lecture !


Le revers de ce style réussi ? Emilie Querbalec nous place si bien dans la tête de son personnage qu'on en finit par croire Kaori quand elle écrit (page 165) : "j'avais cru prendre en main mon destin en me rendant à Pavané, j'en repartais brinquebalée comme un pantin de paille" (avec toujours une comparaison personnalisée et un travail sonore sur les bi-labiales, P, B, M). 


Seulement, si l'on analyse ses actes, force nous est de reconnaître qu'elle est loin d'être aussi passive qu'elle le pense : elle prend tout de même beaucoup de décisions d'envergure au cours du récit, et pas seulement de "quitter les monts d'Automne" (comme l'écrit un peu vite Julien Amic), voir par exemple page 358 où elle commet sciemment "une grave erreur"...


Alors pourquoi ce ressenti quasi-général de passivité ? Selon moi, c'est le fruit d'un décalage entre les attentes génériques d'un certain lectorat et le genre dont relève réellement le roman d'Emilie Querbalec (je pense notamment à la classification de Feyd Rautha entre personnages de Science-Fiction dominant leur destin et personnages de Fantasy dominés par eux, une distinction qui achoppe à l'évidence devant 1984, pour prendre un autre grand roman de SF sur la manipulation du langage).


Plutôt que de me lancer dans une énième discussion interminable sur la délimitation entre genres, je vais ici adopter un point de vue sommaire mais efficace, et classer toute fiction (y compris réaliste) en trois grandes catégories, suivant la pulsion qui meut son personnage principal (ou la fonction qu'il choisit d'assumer, la même analyse pourrait se faire peu ou prou en invoquant Dumézil).


Si nous supposons donc que les personnages de fiction, comme les philosophes d'après Pascal, sont mus par une des trois grandes concupiscences que distinguait Saint-Augustin, de laquelle relève Kaori : la libido sentiendi, la libido dominandi, ou la libido sciendi ?


Malgré quelques scènes relevant de "l'érotisme subtil" promis par la couverture (et bien distillé par l'autrice, quoi qu'en dise Gromovar), la trajectoire de Kaori n'a rien d'une course au plaisir, et pas seulement parce qu'elle est née dans un monde qui proscrit aussi bien l'expression de ses envies que l'homosexualité féminine (voir page 93) : le personnage désamorce quasi-systématiquement toute situation potentiellement sexuelle (pages 93 ou 262), qui pourrait la détourner de sa quête (personnellement, je vois en Kaori, plus qu'une homosexuelle maladroite, une asexuelle non encore consciente de son orientation profonde, qu'elle dissimule derrière un crush homoromantique voué à l'échec, mais cette interprétation n'engage que moi).


Kaori ne s'abandonne pas à la passion (elle n'est donc pas passive, étymologiquement parlant), et elle n'est pas davantage mue par la recherche du pouvoir (elle n'a rien d'une guerrière hyperactive) ; quoique née dans un monde à l'évidence sexiste, elle n'a jamais l'ambition de retourner la relation de domination qu'elle subit, tout comme elle ne désire pas contrôler le Flux, ce mystérieux pouvoir qui est partout et nulle part : comme le montrera la "confrontation" finale (page 424), elle désire simplement ne pas dépendre de lui… Cette thématique de l'aliénation, chère au coeur de l'autrice si l'on en croit cet entretien avec Marc, n'est au fond que le revers d'une autre thématique, bien plus fondamentale pour le roman, celle de l'ignorance.


La vraie quête de Kaori, ce personnage qui n'est donc ni passif ni hyperactif, c'est en effet, comme l'indique d'ailleurs la couverture, une "quête de vérité", une vérité qui engagera aussi bien sa petite personne que l'histoire de l'humanité toute entière. La mention AS à côté de la date 13111, présente dès la page 13, mais explicitée seulement ("Après Sanktification") page 99, vous intrigue ? Patience, vous découvrirez sa signification profonde en même temps que Kaori, lorsque le déchiffrement de cet artefact mystérieux qu'est le rouleau sera mené à son terme.


De ce point de vue-là, le roman d'Emilie Querbalec n'est au fond qu'une énième version du "Scarabée d'or" d'Edgar Allan Poe, où un morceau de papier trouvé sur une plage mènera, après décryptage, au trésor d'un pirate (le roman emploie d'ailleurs ouvertement les termes de "flibustiers", pages 191, 225 ou 319, de "piraterie", page 391, et de "trésor", page 393) ; c'est un roman d'enquête (terme employé page 296) bien plus que de quête, et un enquêteur, c'est bien connu, a parfois l'air d'un glandeur, parce qu'une bonne part de l'enquête est purement intérieure, et ne se traduit pas en courses-poursuites effrénées…


Quitter les monts d'automne, un polar intergalactique ? Le roman vérifie en tout cas à merveille la célèbre définition que Régis Messac donne du récit policier : "un récit consacré avant tout à la découverte méthodique et graduelle, par des moyens rationnels, des circonstances exactes d'un événement mystérieux" (l'événement en question se présentant ici sous deux aspects, l'un intime, l'autre cosmique).


Voir en Kaori une détective (enquêtant aussi bien sur sa propre mémoire que sur celle de l'humanité toute entière) présente en outre l'avantage de ne pas trop attendre du personnage, dont la personnalité sépia est parfaitement adaptée à l'intrigue qu'Emilie Kerbalec entendait nous dérouler… Quitter les monts d'automne forme un ainsi un bloc cohérent, que toute modification de Kaori endommagerait irrémédiablement. (Par ailleurs, ce genre de personnage tout en nuances en fait au moins autant, sinon plus, pour casser les stéréotypes sur les femmes et les minorités sexuelles que les innombrables avatars de guerrières dont la SF est maintenant coutumière.)


Alors, Quitter les monts d'Automne, un futur classique du genre ? Vu qu'Emilie Kerbalec parvient à donner une forme originale à des thématiques cyberpunk bien connues, je serais volontiers prêt à parier sur la longévité de son deuxième roman dans les bibliothèques. En tout cas, le livre mérite amplement sa sélection au Grand Prix de l'Imaginaire 2021, aux côtés d'Au bal des absents de Catherine Dufour, autre grande sortie de 2020.



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