samedi 20 mai 2023

EVOL is all you need

Evol 1 d'Atsushi Kaneko


Je l'écrivais à propos de Wet Moon, l'oeuvre du (génial) Atsushi Kaneko se partage grosso modo entre 2 types de récit, ceux à trame policière et à personnage central masculin (comme Wet Moon donc ou Soil), et ceux à trame erratique et à personnage central féminin (comme Bambi ou Deathco).


A première vue, Evol (tome 1 lu dans le cadre d'une opération Masse critique de Babélio) relève de la seconde catégorie, mais petite nouveauté, Atsushi Kaneko se concentre, dans les chapitres impairs (1, 3 et 5), sur un trio de deux filles et un garçon :

– Akari Tsuchiya, la fille du commissaire, au "verbe agressif" (page 223, elle n'a rien de Barbara Gordon donc) ;

– Sakura Niiyama, la fille d'un gérant de supérette et "ressortissante du pays d'à côté, celui qui commence par 'Y'" (page 210, notez que ce pays joue dans l'imaginaire du manga le même rôle que celui de la Corée dans le Japon réel, racisme inclus) ;

– Nozomi Kodama, un "beau jeune homme" (page 224) dont nous ne saurons pas grand-chose dans ce tome, sinon qu'il admirait Lightning Volt enfant.


Lightning Volt et Thunder Girl, les enfants du précédent Lightning Volt, et comme lui au service du maire "vénal" (page 91) de la ville, lui-même enfant du maire précédent, ce sont les protagonistes super-héroïques des chapitres pair de ce tome (2 et 4, notez au passage un petit effet d'anticipation, les deux trames chronologiques s'arrêtant à peu près au même endroit, dans les chapitres 4 et 5 donc).


"Super-héros", le grand mot est lâché : comme le webtoon unOrdinary d'Uru-chan, mais de façon complètement différente, Evol se veut une réponse à l'excellent shônen de Kôhei Horikoshi, My Hero Academia, qui importait avec succès des éléments de comics dans le manga (un peu comme Serge Lehman, Fabrice Colin & Gess le faisaient pour la bande dessinée franco-belge avec leur géniale Brigade chimérique).


Tout comme Uru-chan (qui se concentre principalement, pour le dire vite, sur le harcèlement et la confiscation des super-pouvoirs par les autorités), Atsushi Kaneko va se pencher sur les impensés de My Hero Academia (quoique Kôhei Horikoshi ait tardivement traité le sujet avec le personnage de Lady Nagant) : la collusion des supers-héros avec le pouvoir politique, et la coupure entre les élites super-héroïques et le peuple – comment, ça vous rappelle quelque chose ? C'est voulu, j'y viens.


Ainsi la scène de la supérette (page 76-84 d'Evol 1) réécrit explicitement la scène fondatrice de My Hero Academia, celle qui voit All Might rencontrer Izuku Midoriya et lui offrir une piste pour devenir un héros, malgré son absence de pouvoir ; mais chez Atsushi Kaneko le discours de Lightning Volt est tout autre : "n'abandonne jamais espoir ! et mène une vie banale à ton image, car tel est ton destin !" (page 84, plus condescendant tu meurs)


Ce "monde où les héros existent" (page 242) est donc aussi celui où "ils vont où la soupe est bonne" (page 93) :

– au Japon, Lightning Volt déclare "le danger est éloigné ! Lightning veille sur la ville" autant quand il sauve des citoyens (page 68-69, scène inspirée du film Spiderman de Sam Raimi) que quand il supprime des journalistes (page 100, on retrouve, comme dans Wet Moon, le thème de la ville corrompue, Atsushi Kaneko lorgnant toujours "du côté du film noir déviant et de l'étrangeté à la David Lynch", dixit Benjamin Roure sur Bodoï) ;

– aux Etats-Unis, Atomic Power brigue un poste de "conseiller spécial du département de la défense" (page 177) suite à son action contre "les équipements militaires de l'état dictatorial est-européen de Ruslavie" (page 166, avec un gros clin d'oeil à la géopolitique actuelle et ses relents de guerre froide).


"C'est quoi, ce monde ?" demande Nozomi Kodama page 238, où Atsushi Kaneko résume, en une pleine page digne de la Porcherie des Bérus, toutes les raisons pour lesquelles ses trois anti-héros, et sans doute la jeunesse en général, ne se sentent pas à leur place ici-bas – d'où la triple tentative de suicide qui ouvre ce premier tome d'Evol (pages 1 à 3).


Chez le Charles Burns de Black Hole, avec qui Atsushi Kaneko partage "un encrage massif et gras" (dixit MTEBC) qui est souvent comparé à celui de Paul Pope (par MTEBC encore, mais aussi par Jaime Bonkowski de Passos sur ActuaBD ou par Nicolas Cailleaud sur Cnews), le mal-être adolescent se traduit par des difformités physiques (la fameuse peste ado).


Chez Atsushi Kaneko, le même mal-être va conduire notre trio, après son triple "suicide raté" (pages 131 ou 141), à acquérir des "pouvoirs tout nazes" (page 215) – un phénomène qui est mondial, le prologue des pages 5-22 nous le suggère, et qui représente une évolution capitale, quoique méconnue, dans la transmission des supers-pouvoirs.


(Ceci dit, attention, l'EVOL du titre, clin d'oeil à Sonic Youth, provient en fait d'une confusion de Nozomi Kodama avec EVIL, voir page 266 ; et bien sûr, ironie ou promesse, "EVOL à l'envers donne LOVE" comme le fait remarquer Koiwai, d'où le titre de cette chronique, emprunté bien sûr aux Beatles).


Le prologue que j'évoquais à l'instant met en scène une jeune fille, Amal, confrontée à des intégristes religieux ; avec un sens du montage, donc de la prise de position, digne d'Alberto Breccia ou de Léo Henry, Atsushi Kaneko confère à cette confrontation initiale le même déroulement que celle qui verra, pages 217-236, son trio d'anti-héros s'opposer à un "groupe d'autodéfense" (page 220), ce que les dialogues attestent :

– "tu planques quoi, dans ta main ?!" (page 16) versus "qu'est-ce que tu planques dans ton doigt" (page 233), avec bien sûr les mêmes bulles dentelées signifiant le cri ;

– "c'est un démon" (page 19) versus "c'est un monstre" (page 234), avec la même représentation graphique d'Amal ou de Nozomi Kodama (une silhouette sombre aux yeux luisants).


L'idée sous-jacente est à l'évidence que certaines démocraties n'ont rien à envier aux régimes dictatoriaux, précisément parce que le pouvoir se concentre entre les mains d'une élite méprisant le peuple – et que "la frontière entre le bien et le mal... ce sont les puissants qui la dessinent !" (page 191, déclaration du maire)


Dans un tel monde, le seul contre-pouvoir est celui que possèdent "les vilains qui commettent le mal... ceux que tout le monde déteste" (page 263) – et avec pareille inversion de valeurs, Atsushi Kaneko, plus punk que jamais, entend bel et bien signer "une œuvre plus politique, voire anarchiste, qui montre une société décadente, tout en interrogeant une jeunesse désabusée qui n'a peut-être pas encore conscience qu'elle possède déjà le pouvoir de tout changer" (c'est l'avis de Nicolas Cailleaud sur Cnews, voir aussi ce que dit Laetitia de Germon sur France Infos).


On le voit, comme toujours avec Atsushi Kaneko, le premier volume d'une série (ici Evol) est déjà très riche et incroyablement prometteur – à suivre donc .



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