vendredi 22 avril 2022

L’enfant des émeutes

L'Architecte de la vengeance de Tochi Onyebuchi


Il y a maintenant près de 70 ans, un groupe d'écrivains et de cinéastes, vite baptisés "les jeunes gens en colère", tentaient d'expliciter cette "fracture entre classe moyenne et ouvriers" que, d'après Tochi Onyebuchi, reflète implicitement l'oeuvre de Tolkien (voir page 163 de L'Architecte de la vengeance, ouvrage lu en service de presse).


Il est tentant de voir en Tochi Onyebuchi, dont l'objectif affiché était justement de trouver "comment écrire la colère" (page 150), un nouvel angry young man, qui expliciterait, lui, une autre fracture, celle entre blancs et noirs, via "une météorite de rage pure" (comme le dit son éditeur français, Gilles Dumay, page 9 de sa préface).


L'angle d'attaque choisi, le scalpel imaginaire qui va permettre à Tochi Onyebuchi de disséquer une réalité problématique, c'est, comme on pouvait s'y attendre, les supers-pouvoirs, mais traités de manière à désamorcer la plupart de nos attentes en la matière.


Première singularité, le Don ("the Thing" en version originale, rien d'un Shining donc) de la jeune Ella n'est pas vu comme le moyen magique de corriger l'injustice (ou pas seulement), il est avant tout l'incarnation concrète de sa colère (pour ne pas dire la colère elle-même, j'y reviendrai) – soit un sentiment avec lequel il va bien falloir pactiser, pour ne pas blesser ses proches.


La famille, c'est là justement la deuxième singularité de L'Architecte de la vengeance : au lieu d'être centrée sur la détentrice de pouvoirs (comme dans Carrie de Stephen King ou Furie de John Farris, deux livres adaptés par Brian de Palma, le deuxième étant explicitement démarqué par Tochi Onyebuchi, avec la scène du train, page 49), l'histoire suit avant tout son frère, Kevin Duquan Ray Jackson (nom qui rend sans doute hommage à Laquan McDonald).


Au passage, notez qu'en version originale (Riot Baby) Kev est le personnage éponyme, "l'enfant des émeutes" de la page 35, un qualificatif quasi-sociologique pour décrire celui qui est né pendant les événements de 1992 (pour des raisons bien compréhensibles, le titre français choisit, au risque peut-être de biaiser la lecture de l'ouvrage, d'utiliser une épithète plus percutante, attribuée, page 147, à Dieu, mais qui résume aussi un devenir possible des personnages).


La structure narrative adoptée par Tochi Onyebuchi dans sa novella est tout aussi révélatrice : en 4 parties (portant des noms de lieux, les 3 derniers parcourus surtout par Kev) et 39 fragments (je reviendrai sur ce terme plus loin), l'auteur fait alterner à six reprises les points de vues d'Ella, à la troisième personne, dans 18 fragments, et de Kev, à la première personne, dans 21 fragments.


Autrement dit, la structure même de la novella nous pousse à nous demander si, au fond, Ella ne serait pas une invention de Kev, son amie imaginaire – une lecture audacieuse, mais d'après Tochi Onyebuchi lui-même "l'intentionnalité de l'auteur, cette idée que les intentions de l'auteur devaient déterminer les intentions d'un texte, limite les résultats de l'expérience à une réalité unique" (page 164), donc pourquoi pas ?


Cette lecture extrême a surtout pour mérite de rappeler que le vrai coeur de ce récit (authentiquement fantastique, même s'il se situe à l'évidence dans une réalité alternative), c'est le rapport de Kev (le personnage) avec Ella (le phénomène), ou plutôt la colère que représente Ella : Kev va-t-il se laisser contaminer par elle, qui ne représente au fond qu'une facette de sa personnalité ?


Malgré les "sphères" des pages 77, 83 ou 133 (sortes de drones évolués) ou les "roboflics" gouvernés par "algorithme" de la page 132 (qui font de la novella la petite cousine de Gnomon), L'Architecte de la vengeance est donc bien un récit fantastique au sens de Joël Malrieu, à savoir la confrontation entre un personnage (Kev) et un phénomène (Ella) qui, en le reflétant, met en lumière son aliénation profonde ("quel que soit son cheminement personnel et son degré de prise de conscience, le personnage se voit renvoyée par le phénomène sa propre image", page 104 de ce brillant essai, souvent cité ici).


C'est pour ça que, par exemple, les "saignements de nez" qui annoncent (page 18 ou 25) le surgissement du Don d'Ella ne sont pas exploitées autant que pouvaient l'être les règles de Carrie chez Stephen King ; ou que la présence d'une "odeur de soufre" (page 78 ou 98) lors de l'usage du Don ne reçoit pas une interprétation satanique : ce sont juste des marqueurs scénaristiques, la portée symbolique de l'ouvrage étant ailleurs (précisément dans cette incarnation de la colère).


C'est aussi pour ça qu'un événement aussi important, dans le cours du récit, que la "tentative de cambriolage à main armée" évoquée page 58, 77 ou 94 prend place (page 47) dans une ellipse entre les segments 12 et 13 : Tochi Onyebuchi applique ainsi ce qu'il nomme (page 167) la "méthode de l'iceberg", chaque segment étant relié au suivant par un bloc de glace invisible à l'oeil nu, mais perceptible à la sensation de froideur qu'il dégage.


Ainsi, les mots de Léo Henry à propos des nouvelles (ou des romans) de luvan s'appliqueraient tout aussi bien aux segments de la novella de Tochi Onyebuchi : "les histoires livrées ne sont lacunaires qu'en apparence ; c'est leurs récits qui sont troués. La matière, elle, persiste au-dessous, concrète, immense comme un océan" (page 182 de Cru).


Comme chez luvan, cet art de l'ellipse narrative va de pair avec ce que Gilles Dumay nomme fort justement (page 8) un style "d'une densité radioactive", ce qui ne l'empêche pas, au contraire, d'être parfois très sonore : "Ella in the backseat wants to say something, but she's balled up like the fetus in Mama's belly, her skin on fire and her head a-thunder, and she can barely speak for the pain, can barely hear anything through it."


Je cite en version originale pour rendre audible l'insistance sur les consonnes bilabiales (P, B, M) ou les sifflantes (S, Z), qui se perd un peu en français, même si la traduction d'Anne-Sylvie Homassel rend parfaitement le mordant de l'original (page 27) : "Ella, sur la banquette arrière, voudrait dire quelque chose, mais elle est recroquevillée comme le foetus dans le ventre de Maman, la peau en feu et la tête pleine d'orages ; elle peut à peine parler tant elle a mal, n'entend presque rien à travers ce filtre."


Un style incisif ; un sujet science-fictif (au sens large), traité de façon singulière (pour faire ressortir les affects des personnages) ; une invitation à la réflexion sur notre monde actuel (par exemple, la question de la racisation des violences gynécologiques, évoquée notamment page 89, ou celle des interpellations abusives,  soulevée par exemple page 34, se posent aussi en France, donc l'ouvrage n'est pas aussi manichéen que le disent Gromovar, Nicolas Winter ou François Schnebelen)... tout ceci me rappelle furieusement un autre auteur (qui est, si je ne m'abuse, un des préférés de Gilles Dumay) : Cormac McCarthy.


Je ne suis pas adepte des formules-choc pour résumer un ouvrage, mais pour toutes les raisons exposées ci-dessus, je décrirai volontiers L'Architecte de la vengeance comme Carrie revue et corrigée par Cormac McCarthy... et je parierai volontiers, comme Gilles Dumay, que ce récit occupera, dans la carrière de Tochi Onyebuchi, la même place que Carrie dans celle de Stephen King.


Du reste, les deux articles recueillis en fin d'ouvrage (mais qu'il est possible de lire, comme moi, avant la novella) révèlent un auteur parfaitement conscient de son art (en témoignent les citations dont j'ai émaillées cette chronique), et cette réflexivité est pour moi une caractéristique essentielle d'un "auteur majeur", dont L'Architecte de la vengeance me semble bel et bien "l'acte de naissance" (dixit Gilles Dumay page 9).



1 commentaire:

  1. Superbe analyse, avec des points que j'avais repérés du coin de mon cerveau sans vraiment pouvoir les nommer : comme la "méthode de l'iceberg". Merci.

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